Serpsy : Manifeste pour le printemps de la psychiatrie

Manifeste pour Le printemps de la psychiatrie

La psychiatrie n’est pas que l’affaire des économistes, des politiques et des centres experts, elle doit être faite (et défaite)1 par tous, et par chacun. Si les professionnels ont leur mot à dire, les usagers, leurs familles, et tous ceux qui sont susceptibles d’être fragilisés psychiquement par les contraintes qu’une société sans cœur fait peser sur chacun de nous doivent pouvoir contribuer à la construire.

La proximité, une idée neuve en psychiatrie ?

Nous ne pouvons nous satisfaire d’une psychiatrie qui ne serait que le bras armé d’un biopouvoir qui enferme, isole, asservit, normalise, camisole chimiquement et attache les récalcitrants à leur lit. L’intervention du juge des libertés avant le douzième jour n’est pas une garantie suffisante pour des citoyens devenus objets de soins psychiatriques. La certification ne constitue en aucune manière une garantie de respect de la dignité du citoyen « admis » en psychiatrie ainsi que le montrent régulièrement les rapports du CGLPL (Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté). Il ne s’agit pas de réprimer ou d’isoler les troubles du comportement par des contrats de soins contraignants mais de soigner.

Si l’hospitalisation en psychiatrie a un coût, c’est d’abord et avant tout un coût humain. Au traumatisme généré par l’hospitalisation sous contrainte (le sujet est relégué dans le registre de la folie), se surajoute une perte d’autonomie, la prescription d’un traitement dont les effets à long terme peuvent être redoutables (15 à 20 ans d’espérance de vie en moins), une stigmatisation sociale qui complexifie la reprise d’une activité professionnelle ou culturelle déjà rendue difficile par les troubles. Une injection mensuelle de traitement retard, une mesure de protection, la fréquentation d’un hôpital de jour, d’un CATTP ou d’un Gem, un appartement thérapeutique ou associatif constituent peut-être un parcours de soin calibré mais ne suffisent pas à remplir une vie.

Il s’agit donc d’éviter l’hospitalisation et de prévenir le déclenchement des troubles et/ou de faire en sorte qu’ils aient le moins de retentissement possible. Des soins de proximité, au plus près du lieu de vie et des institutions que les usagers potentiels fréquentent, peuvent seuls favoriser ce travail collectif. Si l’hospitalisation est parfois indispensable, il s’agit de faire en sorte que les citoyens hospitalisés soient réellement accueillis par des professionnels compétents, c’est à-dire correctement formés, et en nombre suffisant. Cette hospitalisation doit être un temps de soin et non pas d’éradication des troubles. Elle doit faire en sorte d’éviter de couper le sujet de ses liens familiaux ou communautaires. La sortie doit être préparée avec des relais, des professionnels, des proches susceptibles d’intervenir en cas de rechute afin que celle-ci ait le moins de conséquences possibles pour le sujet. Le soin quel que soit le lieu où il se fabrique doit reposer sur la collaboration entre les différents partenaires qui peuvent se mobiliser autour du sujet. Il doit s’appuyer certes sur une clinique précise et régulièrement interrogée mais également sur les ressources, psychiques et sociales, susceptibles d’être mobilisées par le sujet et son entourage.

Des professionnels correctement formés à la psychiatrie et à la relation qu’elle sous-tend

La psychiatrie est une discipline qui n’est médicale qu’en partie. Ses savoirs s’appuient sur la sociologie, l’anthropologie, la phénoménologie, la pharmacologie, l’ethnologie, les sciences cognitives, la psychanalyse, les sciences du soin, la pédagogie, la dynamique de groupe, les techniques d’animation, l’expérience vécue des sujets touchés par leur maladie, etc. Les professionnels qui y travaillent doivent donc pouvoir se référer à ces différents champs du savoir sans exclusive. Ils doivent être formés et remettre régulièrement en cause leurs connaissances. Leur formation initiale doit être améliorée qu’il s’agisse des infirmières, des aides-soignantes qui doivent assumer des tâches pour lesquelles elles n’ont pas été formées, des neuropsychologues et des psychologues cliniciens, et des généralistes qui veulent devenir psychiatres. En ce qui concerne, les infirmières de façon plus spécifique, elles doivent bénéficier de formations universitaires de 2ème et 3ème cycles qui ne se limitent pas aux pratiques avancées.

Une formation continue ouverte à toutes les virtualités du champ psychiatrique doit être pensée indépendamment des critères de l’OGDPC qui ne sont que du semblant et condamnent les petits organismes de formation. Elle doit tendre à être systématique pour tous les nouveaux arrivants et s’adapter aux besoins des soignants chevronnés.

Des pratiques régulièrement interrogées

Le soin en psychiatrie est particulièrement exigeant. Il interroge constamment l’éthique dès lors qu’il s’impose à des sujets contraints. L’abus de pouvoir guette constamment des soignants formés à repérer des symptômes et des troubles du comportement plutôt qu’à adopter une posture compréhensive. S’il convient qu’isolement et contention ne soient imposés qu’en dernier recours, comme le prévoit la loi, il importe que cette nécessité soit interrogée dans l’après-coup en présence de partenaires extérieurs à l’unité qui l’inflige. La participation des usagers à cette réflexion apparaît indispensable.

L’analyse des pratiques doit faire partie du plateau technique de la moindre unité de soins psychiatriques ou médico-sociale. Elle seule permet de prendre un recul suffisant sur ce qui se joue/noue dans la relation au niveau individuel et collectif.

Des réunions cliniques centrées sur le parcours de soin d’un sujet et un seul font aussi partie du plateau technique psychiatrique. Les réunions « catalogues » constituent une course aux symptômes. Il faut un temps minimum consacré à chacun.

Le fonctionnement global des unités doit être interrogé lors de réunions communautaires qui associent soignants et soignés et sont dotés d’un réel pouvoir de changement. Elles doivent être co-animées par soignés et soignants.

Des usagers impliqués

L’implication des usagers doit être recherchée et institutionnalisée à toutes les étapes de leur dit parcours de soin. Au niveau individuel pour tout ce qui les concerne mais également dans un registre collectif pour tout ce qui conditionne l’organisation des lieux de soin. La psychiatrie doit être faite avec les usagers ni pour eux, ni contre eux. Les modalités de cette implication doivent être définies et travaillées avec leurs représentants.

Les familles (parents et conjoints) ne doivent plus être considérées comme des adversaires voire comme les responsables des maux qui accablent leur proche mais comme des partenaires avec lesquels construire le parcours de soin pour autant que leur proche ne s’y oppose pas. Les pressions exercées sur les familles pour signer des SDT même lorsque leur proche arrive de son plein gré et consent aux soins (des directives anticipées ont parfois été rédigées, une personne de confiance désignée en pure perte) doivent être prohibées.

Des professionnels immergés dans la vie sociale

Ces soins de proximité ne peuvent pas reposer sur des professionnels dont l’horizon se limite à l’hôpital. Les liens avec les différents services publics qui travaillent dans la communauté doivent être recherchés, encouragés, mis en travail.

Selon les publics concernés on citera le médico-social à soutenir chaque fois qu’un accompagnement est complexe, les différents foyers d’hébergement, les HLM, les collèges et lycées en pédopsychiatrie, l’ASE, la police en cas de nécessité, etc. Il ne s’agit pas de se fondre dans la communauté mais d’affirmer une présence singulière qui a une fonction de prévention et de soin à remplir.

Innovation et recherche en soin

Cette psychiatrie et cette santé mentale réellement citoyenne et de proximité ne visent pas à répéter inlassablement les mêmes gestes et réflexions, en hommage à nos grands ancêtres, elle se veut vivante, réactive, clinique. La recherche en soin doit être l’œuvre de chacun : usagers, soignants, psychologues, sociologues, familles, collectifs de soins. Elle n’a rien à voir avec le scientisme actuel qui impose ses certitudes, elle revêt les caractères des sciences humaines.

Des moyens appropriés

Cette psychiatrie de proximité qui regroupe aussi des problématiques de santé mentale repose sur des équipes soignantes diversifiées en nombre suffisant pour assumer les fonctions qui lui sont dévolues.

Les CDD courts (d’un à deux mois renouvelables à volonté) doivent être proscrits. Ils concourent à augmenter l’insécurité des équipes soignantes. Ils brisent la cohésion des équipes au sein desquelles cohabitent des CDD courts (parfois jusqu’à 50 %), des CDI et des titulaires. Pourquoi un infirmier en CDD de deux mois prendrait-il le risque de contenir un patient qui s’agite s’il sait que son contrat s’achève dans un mois ? Pourquoi s’interposerait-il face à un patient agressif alors que son collègue touche une prime de risque et lui pas ? Pourquoi se mouillerait-il psychiquement dans une séance d’analyse des pratiques ? Est-ce que ça ne risque pas de lui nuire ? La psychiatrie parce qu’elle repose sur la relation avec un patient qui investit chaque soignant d’une façon différente, sur la connaissance fine de chacun implique des soignants qui restent suffisamment longtemps dans les unités. Sans ce minimum de continuité des soins, il est illusoire et hypocrite de vouloir restreindre les isolements et les contentions.

Les soignants passent plus de temps à coter leurs actes qu’à soigner. Les tâches administratives les débordent et diminuent le temps qu’ils passent auprès des patients avec tout ce que cela implique d’effets pervers en termes d’isolements et de contentions. Les soignants doivent être détachés de ces tâches pour revenir à ce qui constitue leur cœur de métier. Des temps de secrétariat attachés à chaque unité doivent être favorisés.

Les soignants sont contraints par des protocoles qu’ils n’ont pas élaborés et qui, en psychiatrie, sont souvent à côté. Ces protocoles qui visent à prévoir toutes les occurrences d’un problème et à les traiter toutes de la même manière s’opposent au principe d’un traitement qui se veut aussi spécifique que possible (comme les nouvelles molécules proposées en oncologie). Les protocoles de soins utiles doivent être élaborés par les soignants qui en assument la responsabilité et non par des administratifs à distance du quotidien.

Une gouvernance qui favorise le soin plutôt que le fragiliser

La loi HPST, la création des pôles, les GHT qui sont peut-être viables sur un plan économique ne le sont en aucun cas sur un plan clinique dans le sens où ils éloignent la population du soin. Il convient d’en faire l’inventaire, d’évaluer leurs apports et leurs effets pervers. Il conviendra également d’interroger l’adéquation du budget alloué à la psychiatrie avec ses missions. Le budget de la psychiatrie sans cesse rogné depuis des années (voire des décennies) doit  être largement revalorisé, ainsi que le soulignent tous les mouvements de mobilisation actuels.

Contre une psychiatrie exsangue

Le service de psychiatrie est aujourd’hui exsangue, il tourne le dos à ses missions de prévention et de soins et ne se définit plus que par le maintien et l’aggravation d’une psychiatrie uniquement sécuritaire. Les usagers et les professionnels se désespèrent devant la disparition progressive des moyens cliniques et humains alloués à ce champ qui fait face à la désespérance humaine souvent générée par la société elle-même.

Il y a aujourd’hui urgence à nous mobiliser pour une psychiatrie de proximité, une psychiatrie réellement citoyenne. C’est à partir des expériences de terrain dans les collectifs de soin et les structures médico-sociales, que nous pouvons refonder ensemble la psychiatrie et la politique de secteur en lien avec l’ensemble des acteurs de la vie sociale. C’est une invention combative que nous savons vivre dans mille endroits que nous désirons mettre en forme.

L’association Serpsy (Soin, études et recherche en psychiatrie) créée en juin 1998, rassemble des soignants (psychologues, infirmiers, art-thérapeutes), des psychiatres, des cadres, des travailleurs sociaux (éducateurs et assistantes sociales) et des usagers. Elle soutient le Printemps de la psychiatrie et toute action contenue dans ce manifeste.

Pour cela, nous appelons à Un Printemps de la psychiatrie  (et de la santé mentale et de la folie) qui se tiendrait au printemps 2020 à Paris.

Association SERPSY (Soin, études et recherches en psychiatrie)

1 GENTIS (R), La psychiatrie doit être faite/défaite par tous, Maspéro, 1973

De l’autre côté du miroir…

De l’autre côté du miroir…

Introduction

J’ai aujourd’hui 38 ans, je suis professeure des écoles et titulaire d’une classe en Réseau d’Education Prioritaire (anciennement ZEP). A la fin de l’hiver 2017/18, alors que je venais de m’installer dans une jolie maison de banlieue avec mon ami et ses enfants, j’ai connu une dépression que j’avais pensé soigner en me faisant hospitaliser comme cela avait été le cas trois ans plus tôt dans le cadre d’un épuisement professionnel. Hélas, en me faisant hospitaliser, j’ai mis le pied dans un engrenage dont je tente d’expliquer les mécanismes en quelques points. Ce parcours chaotique m’a amenée à séjourner dans trois établissements différents, un public, un privé associatif et un privé lucratif, donc un « panel » assez représentatif de la diversité des lieux de soin. Si mon expérience n’est pas spectaculaire car je ne suis pas très « malade » et bien « insérée » socialement, elle montre que tout le monde peut un jour être touché par des troubles psychiques et la manière dont ils sont considérés, traités et parfois soignés dans notre société aujourd’hui. Il montre que personne n’est à l’abri de l’isolement et de l’invalidité psychique. Ce témoignage se veut également positif, ou du moins il ne se veut pas manichéen, puisque j’ai pu m’appuyer, entre autres, sur deux structures hospitalières pour me rétablir. J’espère que ce texte sera utile, qu’il suscitera de l’empathie et qu’il réveillera un esprit critique chez toutes les personnes concernées ou non par le soin psychiatrique.

Le manque de médiation thérapeutique

Lors de mon séjour d’une semaine à la clinique ND, j’ai constaté un manque considérable d’activités de médiation. On m’a proposé un atelier de sophrologie hebdomadaire auquel devait s’ajouter un entretien hebdomadaire avec une psychologue si je restais. Si bien que je me suis sentie totalement livrée à mes angoisses. Lorsque j’en ai fait part à la psychiatre chef du service, elle m’a renvoyé le problème en me demandant de « me ritualiser comme le faisaient les autres patientes. » J’entendais pourtant les « autres patientes » se lamenter. Elle a également qualifié cette incapacité à se ritualiser comme de la dispersion et m’a fait part de sa décision de m’administrer un neuroleptique, le Xeroquel.

Ce manque de médiation thérapeutique est criant également à l’hôpital V où j’ai effectué deux séjours ce printemps et où le seul professionnel proposant un atelier dans le service (une fois tous les 15 jours) était une art-thérapeute stagiaire.

Quant à la clinique L, si la thérapie par des médiations artistiques, corporelles et la parole est affichée comme un point fort des soins, l’écart est important entre les médiations annoncées et celles réellement disponibles. En effet, le nombre de patients accueillis est trop important au regard du nombre d’intervenants.

Questions : Est-ce une solution de pallier le manque de médiation thérapeutique par l’administration de neuroleptique puissant avec les effets secondaires que cela comporte pour le patient ? Comment peut-on traiter la dépression par l’ennui et l’absence de lien entre patients et entre patients et soignants ?

Le manque de disponibilité du personnel infirmier et médical

Dans les trois structures où j’ai été prise en charge, j’ai constaté un manque de disponibilité du personnel soignant. Je voyais les infirmiers seulement au moment de la prise de médicament, de la surveillance des repas (hôpital V et clinique ND), et lors de quelques entretiens que l’on voulait bien m’accorder. Régulièrement ces entretiens étaient différés et souvent une fois différés, n’aboutissaient pas. J’ai très souvent eu l’impression de déranger une équipe consacrée à des tâches informatiques. De plus les entretiens obtenus restaient superficiels et parfois maladroits, me renvoyant à ma solitude. Pourtant trois ans auparavant, à la clinique ND, travaillait une infirmière qui avait bénéficié de la formation spécialisée en psychiatrie et avec qui j’avais pu avoir de longs et réguliers échanges sur l’élément déclencheur de ma crise. Chacun de ces entretiens avait concourru à remettre du sens sur ce qui m’arrivait.

Question : Alors que l’on sait que la parole et la relation humaine sont les plus efficaces pour reconstruire le psychisme, pourquoi le personnel soignant est-il si peu disponible et formé ?

Je souhaite également alerter sur le manque de disponibilité des médecins psychiatres.

A la clinique L., c’est avec un ordinateur posé sur une table montée sur roulettes que les médecins circulent pour consulter leur patient de chambre en chambre à raison de 5 à 10 minutes par jour. Bientôt seront-ils eux aussi sur roulettes, comme dans les supermarchés d’autrefois ? Ou peut-être pourrons-nous les voir en visioconférence, comme c’était déjà le cas d ‘un cycle de conférences à distance sur les Thérapies Cognitives et Comportementales diffusé dans le salon de la clinique ?

A l’hôpital V je n’étais jamais informée du moment de l’entretien, si bien que je devais attendre dans ma chambre parfois une demi-journée dans l’espoir de voir le médecin. Cette incertitude était nécessairement génératrice d’angoisse, pour moi, comme pour l’ensemble des patients du service, faisant ainsi monter la pression dans le service. Cette attente contribuait également à me maintenir dans un état de passivité voire de soumission, ce qui est contraire à l’idée de patient acteur de son projet de soin promue par les politiques publiques.

Question : Pourquoi un tel écart entre la réalité des soins et le discours des pouvoirs publics ?

La « gestion » du risque suicidaire

Lors de mon séjour à la clinique ND, j’avais fait part à plusieurs reprises à l’équipe infirmière de mes idées suicidaires car je me sentais angoissée partout, y compris dans ce lieu, voire plus. Néanmoins, la psychiatre m’a accordé une permission 48 h après. J’ai profité de cette permission pour transformer ces idées en gestes au cours desquels je ne me suis pas mise en danger (la nuance est importante entre un geste et une tentative râtée). Comme je ne me suis pas présentée dans les temps à la clinique, la psychiatre a décidé le lendemain d’arrêter les soins et m’a recommandé de me présenter à l’hôpital V accompagnée d’un parent. Je me suis donc retrouvée au pavillon des urgences de l’hôpital V. Le délai d’attente étant important, mon accompagnateur a dû regagner son travail avant que je ne sois admise. Je me suis donc retrouvée seule au pavillon avec la possibilité de quitter le lieu à tout moment et de mettre à nouveau en oeuvre un geste suicidaire.

Question : La psychiatre connaissait très bien les conditions d’accueil de l’hôpital où elle m’envoyait. Sa décision était-elle donc motivée par une volonté de me protéger ou de se protéger elle et l’institution de laquelle elle dépendait ?

J’ai ensuite été admise dans un service de l’hôpital V duquel j’ai fugué une semaine après sans avoir commis de geste suicidaire et dans lequel je suis revenue de mon propre chef. Suite à cette fugue, le psychiatre qui me suivait a demandé à mon conjoint de participer à la mise en place d’une hospitalisation sous contrainte. Cette hospitalisation était-elle justifiée ? En effet, je n’avais pas eu de geste suicidaire, étais revenue volontairement à l’hôpital et reconnaissais que j’avais besoin de soins. C’était d’ailleurs toute la complexité de la situation : je savais que mon état nécessitait des soins de manière urgente mais je constatais que je n’étais pas dans le lieu qui pouvait les prodiguer, tout en ne sachant pas où aller. Cette situation m’enfonçait dans ma dépression.

Mon conjoint a néanmoins accepté une HDT (Hospitalisation à la Demande d’un Tiers) et donc été convoqué pour la signature sans que j’en sois informée. Après avoir signé dans le bureau du psychiatre, c’est lui qui a pris l’initiative de venir me voir pour m’en informer.

Cette manière de procéder m’a dépossédée de mon pouvoir d’agir, contribué à altérer la relation avec mon conjoint et renforcé le caractère grave et angoissant de la situation.

Question : Le fait de demander à mon conjoint de signer une HDT, impliquant un risque fort d’atteinte à notre relation, était-il justifié ?

En dépossédant de son pouvoir d’agir un patient atteint de dépression, la dépression n’est-elle pas renforcée ?

Le diagnostic

A mon arrivée à l’hôpital V, j’ai été suivie par le même psychiatre qui m’avait rencontrée 3 ans plus tôt dans une unité de courte durée (6 jours maximum de séjour). A l’époque, après deux entretiens, il m’avait diagnostiquée bipolaire de type 1 avec état mixte (c’est-à-dire une psychose), diagnostic qu’il a repris immédiatement à mon entrée dans son service, déclenchant un protocole médicamenteux. Alors que le médecin qui me suit depuis 10 ans et avec qui j’ai noué une relation de confiance, l’avait sans aucune hésitation infirmé 3 ans auparavant, je me suis soumise à ce diagnostic qui apparaissait au sein de l’hôpital comme une évidence indiscutable. Et sur le moment, cela me rassurait et rassurait une partie de mon entourage dont mon conjoint. Je n’avais pas encore saisi que le conflit entre mon médecin libéral et le médecin de l’hôpital dépassait très largement mon cas. D’un côté une équipe médicale et soignante m’assurait que j’étais porteuse d’une pathologie neurologique qui avait trouvé à s’exprimer au cours des situations problématiques de ma vie et de l’autre un médecin qui considérait ma souffrance comme liée à des des névroses dont il fallait m’aider à me libérer. D’un côté on pensait que ça n’était pas nécessaire voire nocif que j’aille explorer mon histoire, de l’autre on m’accompagnait dans la compréhension de mon fonctionnement, de mon histoire et de mon environnement pour mieux me protéger.

Question : Comment un médecin peut-il s’autoriser en deux entretiens à remettre en question 10 ans d’entretiens thérapeutiques ?

Comment peut-il s’autoriser à faire basculer une personne d’un épisode anxio-dépressif à une maladie chronique d’une manière si indubitable ?

Comment les pouvoirs publics peuvent-ils soutenir ces pratiques stigmatisantes et préconiser dans le même temps la lutte contre la stigmatisation ?

Le traitement

Le diagnostic de bipolarité a eu pour conséquence l’administration d’un deuxième neuroleptique, l’abilify. Deux jours après ma sortie de l’hôpital V, j’ai développé des effets extra-pyramidaux dont je n’avais pas été informée des risques. Je n’avais d’ailleurs été informée d’aucun des effets secondaires potentiels. J’ai donc subi un syndrome parkinsonien réduisant considérablement mes capacités physiques et mentales.

Afin de rendre compte de l’ampleur des effets, je vais les détailler. J’étais voûtée, je marchais lentement, à petits pas, incapable de me servir de mes mains tremblantes, mes muscles raidis ne me permettaient pas de m’endormir sans une prise associée d’une forte dose de somnifère et de neuroleptique. Quant à mes capacités intellectuelles, elles étaient considérablement ralenties. Je m’exprimais très lentement, avec beaucoup d’hésitation et ma pensée elle-même était très limitée. Pour autant, j’étais complètement lucide de cette « déchéance ». Heureusement, le médicament avait également pour effet de m’enlever toute émotion et sensation, je ne ressentais ni tristesse, ni joie, ni peur, ni sommeil, ni faim. Ce qui ne m’empêchait pas de voir l’avenir en noir. Comment imaginer vivre dans cet état alors que le fait même de me montrer dans la rue était humiliant ?

Le manque de préparation à la sortie

Si le psychiatre qui me suivait à l’hôpital V avait pris le soin de faire une demande d’admission au Centre Lyonnais de Psychatrie Ambulatoire, c’est moi qui ai dû suivre personnellement la prise en charge de mon dossier.

Ni lui, ni l’équipe infirmière, ni le secrétariat n’étaient disponibles pour le faire pendant la fin de mon séjour.

Personne ne s’est inquiété de savoir quelle était ma situation sociale et personnelle à ma sortie de l’hôpital (condition de reprise d’activité professionnelle, situation conjugale, logement). La question de ma reprise d’activité, étant données les responsabilités que j’occupe, et la charge mentale que cela demande méritait pourtant de se poser. Mais finalement je suis soulagée que l’hôpital ne s’en soit pas mêlé, étant donné les diagnostics posés. Qui sait l’orientation qu’aurait pris ma vie professionnelle ?

L’équipe était, par ailleurs, informée que mon conjoint m’avait quittée. Le médecin a nié la réalité en disant que ça n’était pas le moment de se séparer. C’était pourtant bel et bien acté.

Question : Comment peut-on laisser une personne sortir sans préparation sachant que le risque suicidaire est fortement augmenté suite à une hospitalisation psychiatrique ?

En synthèse

En trois mois et demi d’hospitalisation, je suis passée d’un état anxio-dépressif (selon la mention sur mon arrêt de travail) traité par un antidépresseur et un anxiolytique à un état chronique de bipolarité de type 1 avec état mixte traité par 3 puis 2 neuroleptiques (le 3ème neuroleptique ayant été arrêté par le psychiatre de la clinique L), un antidépresseur, un anxiolytique et un somnifère, développant par effet secondaire de l’abilify, un syndrome parkinsonien fortement invalidant.

Question : Comment peut-on qualifier ce parcours de parcours de soin ?

Epilogue

Cette expérience traumatisante marquera durablement ma vie. Néanmoins, après être sortie de l’hôpital, j’ai repris contact avec mes ressources grâce à plusieurs points d’appui dont je développerai les principaux :

J’ai été accueillie, dans les premières semaines qui ont suivi mon hospitalisation, par une amie et sa famille qui m’ont témoigné et exprimé leur attachement inconditionnel dans un cadre affectueux, bienveillant et sécurisant.

J’ai été admise au Centre Lyonnais de Psychiatrie Ambulatoire où enfin on a pris soin de moi. Le médecin y prescrit des ateliers et non des médicaments. Celui qui officiait à mon entrée a tout de suite relativisé le diagnostic en m’expliquant qu’un diagnostic était très subjectif. Ce qui lui importait était donc mon état clinique et la manière dont je me sentais. J’ai eu affaire à une personne autant qu’à un médecin. Un médecin qui a immédiatement identifié les effets extra- pyramidaux de l’abilify et agi efficacement pour que ses effets disparaissent. Une personne sensible qui a exprimé son empathie vis-à-vis de mon état, souligné mes ressources, valorisé ma volonté à avancer et surtout qui m’a fait confiance. Rien ne vaut quelqu’un qui fait confiance pour reprendre confiance en soi. Les ateliers qui m’ont été prescris depuis le mois d’août sont tous de très grande qualité. J’y ai rencontré des personnes (soignants et patients) d’une authenticité rare. J’y ai pleuré, j’y ai ri. J’y ai chanté, dansé, respiré, écouté, parlé, réfléchi, découvert des thérapies nouvelles et complémentaires de celles que je pratiquais.

J’ai repris le suivi thérapeutique avec mon médecin psychiatre libéral qui a de nouveau infirmé le diagnostic de bipolarité, arrêté tous les traitements progressivement, et avec lequel je continue un travail centré sur l’analyse de mes névroses et des traumatismes subis à l’hôpital.

J’ai repris mon activité professionnelle rapidement. D’abord en temps partiel thérapeutique et progressivement à plein temps. Le TPT m’a permis de me remettre de mon hospitalisation et de me soigner avec une disponibilité et donc une profondeur inégalée tout en exerçant une activité qui me nourrit affectivement, intellectuellement et à travers laquelle je me sens utile et compétente.

J’ai développé un regard critique sur la psychiatrie et ses dernières évolutions en prenant le temps de me documenter, de rencontrer une association administrée par et pour les usagers, (Humapsy), d’échanger avec des médecins et des soignants, de participer à des évènements organisés par des institutions ou des collectifs informels. Je me suis rendue compte de plusieurs choses :

Les médecins des services hospitaliers sont soumis à une autorité qui impose des protocoles, décide des niveaux et orientations budgétaires (médicament et plateau technique versus personnel soignant), ne protège pas les médecins sur la question du risque suicidaire (peines avec sursis encourues par des médecins suite à des suicides dont ils sont tenus responsables.). Ce contexte influe très fortement sur la relation aux patients, donc la qualité des soins.

Les enjeux financiers en santé mentale sont importants : niveau des dépenses de la sécurité sociale, impact des arrêts maladies sur la compétitivité des entreprises, marché de l’industrie pharmaceutique, marché de la recherche neuroscientifique, marché des équipements neurotechnologiques. Ces enjeux prennent le pas sur l’intérêt de l’individu.

Les neurosciences ont tendance à dominer le champ de la pensée au détriment des sciences humaines et notamment de la psychanalyse. Ainsi la thérapie institutionnelle, fondée à la fin de la seconde guerre mondiale, reste peu diffusée. Elle rend pourtant le patient acteur de ses soins comme le préconise les politiques publiques en santé mentale actuellement.

Nous, les « usagers de la psychiatrie » sommes mal représentés si bien que l’UNAFAM parle à notre place. Or, nous avons parfois besoin de nous émanciper de notre entourage et, plus particulièrement, de notre famille pour aller mieux. Et pour aller plus loin, cela peut arranger notre famille que la cause de notre mal-être soit biologique.

Malgré ce contexte, il existe des lieux, des professionnels et tout un ensemble de personnes engagés, créatifs, intelligents, généreux, sensibles, qui permettent de se relever. J’ai eu la chance d’en rencontrer et je peux dire aujourd’hui que cette crise existentielle a finalement été l’occasion de continuer ma vie de manière plus lucide et authentique.

A., une citoyenne

A Lyon, le 06/04/19

Soutien à « Comme un bruit qui court »

Communiqué du Collectif de la pédopsy

du 19ème arrondissement de Paris

Nous apprenons que l’émission « Comme un bruit qui court » ne sera pas reconduite à la rentrée prochaine.

Au nom du Collectif de la pédopsy du 19ème en lutte, nous demandons à ce que l’émission soit reconduite à la rentrée.

Nous soignants du collectif de la pédopsychiatrie publique du 19ème arrondissement de Paris, dont la journée de grève du 17 avril ainsi que nos revendications et nos pratiques ont été relayées dans cette émission, vous interpellons, pour vous signifier notre consternation.
Lors de la venue de Mme Perry dans notre service pour réaliser cette émission sur les difficultés du service publique de la pédopsychiatrie, nous avons pu constater à quel point elle était impliquée avec un grand professionnalisme dans son travail de reporter de terrain. La diffusion de l’émission nous a conforté dans le fait d’avoir eu confiance en cette équipe de reporters/producteurs, Mme Perry, Mr Anquetil, Mr Chao, pour rendre visible notre engagement pour un service public de qualité.

Si une radio publique comme France Inter ne diffuse pas ce type de programme relatant des expériences, des luttes et du vécu de collectifs de citoyens, d’associations, «d’invisibles », « de sans voix »… qui le fera ?

Nous pensons que la radio publique ne doit pas se priver de ce journalisme d’investigation pointu. Mais Radio France va devoir supporter une coupe budgétaire de 60 millions d’euros en 3 ans, rien que ça ! Nous savons que Mme Sybil Veil, directrice de Radio France a une certaine expérience des plans d’austérité et de casse méthodique du service public puisque naguère elle était à la direction du pilotage de la transformation de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris.

A un moment où de nombreuses personnes ont si peu confiance dans la presse et les journalistes en général, où l’heure est à la défiance envers les médias, cette émission est précisément un format qui permet au public de (re)nouer cette confiance.

Faire le choix d’évincer une telle émission du service public audiovisuel risque de desservir fortement l’image du journalisme et de votre radio.

Ainsi, il y a sur France Inter de plus en plus d’émissions consensuelles, avec des contenus faits de politiquement correct, de langue de bois et de magazines qui frôlent plus avec l’«Entertainment» qu’avec la volonté d’informer sur le réel, signe manifeste d’un appauvrissement du service public et de son alignement avec les politiques gestionnaires des radios privées. La conséquence de cette démission c’est que le public exigeant, se détourne de plus en plus des ondes de France Inter…

Tous ces témoignages véhiculés grâce à cette émission sont autant d’hommages aux vrais « gens », au public ou plutôt, comme on dit dans la fonction publique, aux « usagers ». Usagers de ce qui n’est pas votre radio, puisque, faut-il le rappeler, elle fonctionne avec de l’argent public. Continuer à parler d’eux et les informer sur des sujets pas toujours audibles ailleurs, avec sérieux, en toute liberté, hors de la pensée unique, est le moins que vous devez à tous !

Pratiques n° 85 / article de F. Bretel

Dossier : « Réhumaniser le soin en psychiatrie et ailleurs… »

Comment sortir de ce carcan ?

Mon chemin de psychiatre m’a amené à ce constat amer : les établissements de santé sont devenus des carcans, contraignant toujours plus la créativité du soin. Nul n’échappe à la double autorité de l’Agence régionale de santé, ARS (qui réduit les moyens) et de la Haute autorité de santé, HAS (qui impose les normes). Dès lors, comment en sortir ?…

Comment j’ai ouvert les yeux

Je me croyais « lancé sur des rails » pour de bon… Issu de « bonne famille », parcours scolaire puis universitaire « sans faute ». « Sans faute » ? Mais pas sans souffrance. Il m’aura bien fallu le reconnaître ! Et d’ailleurs, ce vocabulaire, je ne l’utilise plus depuis que m’est apparu qu’il ne s’agissait pas de moi, mais bien de mon conditionnement de classe « petit bourgeois ». En réalité, la folie habitait ma famille et nombre de ses membres en sont, hélas, tombés malades. Certains en sont morts. Ce sont les miens depuis tout petit. Pour ainsi dire, la folie m’est « familière ». Ce qu’on nomme « maladie mentale » aussi. Et, déjà enfant, il m’apparaissait vaguement que le « maladif » se logeait quelque part dans la relation à lautre.

Jai connu l’hôpital psychiatrique bien avant de devenir, moi-même, psychiatre. Dabord en simple visiteur familial. Je sortais à peine de l’adolescence. Et je me souviens de la première représentation que je m’en suis faite : un lieu lugubre et froid, sale et puant, fermé comme une prison ; un lieu qui respire l’ennui ; un lieu où la souffrance, palpable, transparaît, malgré la camisole chimique parant indistinctement les malades qui hantent les couloirs, comme des fantômes désincarnés. La parole semblait éteinte. La vie aussi. Une pauvreté de la conversation, quelques invectives stéréotypées exprimant un besoin : « Taurais pas une clope ? ». Bref, le dernier des endroits où je désirerais me réfugier si d’aventure je me retrouvais à mon tour dans une telle détresse (car je ne me suis jamais senti totalement à labri dune telle éventualité).

Ensuite, j’y suis retourné en infirmier de nuit remplaçant, filon que j’avais trouvé du temps de mes études de médecine à la capitale, afin de m’assurer quelques revenus supplémentaires dans ma vie d’étudiant. Je me souviens que j’étais, en tant qu’intérimaire, affecté au « pool » de remplacement des soignants manquants dans les services. D’ailleurs, il y avait des soignants régulièrement en poste sur ce « pool bouche-trou », si bien que jatterrissais à chaque vacation dans le service dont personne ne voulait, celui des « polys » (comprendre : « polyhandicapés »), un usage langagier qui en dit long sur le mépris avec lequel étaient traités les patients qui y séjournaient. Les tâches consistaient essentiellement à administrer des sédatifs, attacher la plupart des hospitalisés à leurs barreaux de lit la nuit, les empêcher de s’automutiler, et plus ou moins d’assurer leur propreté et leur alimentation. Certainement pas leur dignité. On m’avait bien précisé que nul n’était besoin de parler avec eux, ils n’y entendaient de toute façon pas grand-chose…

Tout cela ne m’a pourtant pas découragé de devenir interne en psychiatrie quelques années plus tard. C’est ainsi que je suis arrivé au Centre hospitalier du Rouvray, près de Rouen, à lâge de 24 ans. Déçu de ne pas y avoir trouvé de réel tutorat dans l’apprentissage de mon métier, notamment lors de mes premiers pas en tant que médecin, j’y ai en revanche très rapidement appris à répondre à ce qu’on attendait de moi, à savoir la prescription médicamenteuse et les décisions liées aux hospitalisations. Les soignants m’ont enseigné la prescription des psychotropes d’urgence, et j’ai compris qu’on pouvait « tenir » un service avec quelques molécules bien choisies, qui se comptent sur les doigts d’une main. L’industrie pharmaceutique s’est « occupée » du reste de l’« enseignement », soit directement, soit par l’intermédiaire de mes aînés. Lennui, pour moi, était que les patients se montraient nombreux à refuser de se plier à la prescription médicale et là, il me fallait puiser des trésors d’arguments pour les convaincre de la suivre, ou alors pour convaincre le praticien responsable de modifier sa prescription. Comme il était souvent absent du service, étant par ailleurs largement occupé dans les structures extrahospitalières, je me risquais souvent à en prendre l’initiative, dans un sens qui soit plus « acceptable » pour le patient.

Au sortir de mon internat, quatre ans plus tard, je savais reconnaître les syndromes décrits dans les manuels de psychiatrie, je savais établir une stratégie thérapeutique médicamenteuse poussée et conforme à la médecine basée sur l’évidence des preuves scientifiques, je savais prendre toutes les décisions relatives aux conditions d’hospitalisation conformément à la législation en vigueur. Pourtant, je ne connaissais encore rien de mon métier, que j’associe aujourd’hui à des notions comme la « relation à lautre », la « clinique du sujet », le « traitement par la parole », l’ « analyse de sa propre pratique », la « critique politique »…

Puis, à force d’écouter les patients, je me suis rendu compte que je ne savais pas répondre à leurs peurs, à leurs doutes, à leurs besoins singuliers, et que tout restait à inventer pour moi. Ne pouvant m’appuyer sur l’enseignement médical reçu, j’ai forgé ma pratique « à tâtons », plus ou moins maladroitement, toujours soutenu par la patience bienveillante des malades et la camaraderie trouvée le plus souvent auprès des soignants. Parfois auprès de mes pairs. Puis de moins en moins. Beaucoup ont renoncé à écouter « leurs » patients, lassés par un ordre gestionnaire qui les contraint à se contenter de n’entendre que d’une oreille leur souffrance.

Pour en avoir personnellement fait les frais, à travers les responsabilités institutionnelles qui m’ont été confiées, j’ai progressivement ouvert les yeux sur cet ordre autoritaire, solidement enraciné à lhôpital, soutenu par l’administration tutélaire qu’est l’ARS. Un ordre gestionnaire dont le seul réel objectif est la réduction des dépenses, au mépris du soin. Un ordre qui fonctionne avec la complicité zélée de certains médecins, déterminés à sélever dans la hiérarchie hospitalière et accroître leur champ d’influence. Précisément ceux-là mêmes auprès de qui j’ai commencé ma carrière hospitalière et qui, des années plus tard, m’ont chassé de l’hôpital, exaspérés par ma désobéissance croissante à leur égard. Je me rendais coupable de lèse-majesté, semblait-il.

Nayant alors pu me résoudre à une pratique libérale de ville, j’ai trouvé refuge dans le privé, comme médecin salarié. Or, j’y ai découvert un véritable marché du « soin psy », parfaitement conforme aux tendances à la mode, au détriment de la réflexion clinique. Mais surtout, c’est là que jai réalisé comment l’idéologie de la « démarche qualité » dévitalise le soin. On contraint les forces vives à sattarder sur l’accessoire, à nourrir la machine informatique qui nous surveille par la même occasion, en en délaissant complètement le sens du soin. L’enjeu étant de se mettre en conformité avec les attentes de l’HAS, qui ne tarderait pas à nous envoyer ses « experts-visiteurs » pour contrôler notre degré dobéissance, en vue de la certification de notre établissement. Les experts ne s’en cachent d’ailleurs pas : « lobjectif est de vous approprier le langage de l’HAS ». Ce langage, issu du monde de l’entreprise, vide de sens et qui, opérant comme un poison, anéantit toute pensée critique : « projet », « pilote », « processus », « cartographie des risques » et autre « évaluation des pratiques professionnelles »…

Enfin, plus récemment dans mon cheminement, et après tous ces constats douloureux, j’ai réalisé qu’à différents niveaux de la hiérarchie des organisations dénoncées ici, les personnes en poste, sans vraiment se l’avouer, subissent souvent dans l’exercice de leur fonction souffrance et culpabilité. Et pour cause, leur éthique est attaquée, comme l’est leur savoir-faire, ce qui les « qualifie ». Certains résistent, comme ils peuvent, parfois par petites touches. D’autres, trop nombreux, restent englués dans la résignation, plus rarement collaborent. Je me situe dans la première catégorie.

Vers une délivrance ?

Javoue que j’en ai ressenti une forte amertume dans mes débuts et que le coup de la désillusion a porté. Jen étais venu à me dire qu’il ne m’était plus possible d’exercer mon métier dans un quelconque établissement et à envisager, la mort dans l’âme, ma reconversion professionnelle. Puis je me suis pris à rêver à un nouveau modèle de soins psychiatriques : un modèle coopératif.

Lidée est restée latente pendant un long moment, puis, soudainement, a ressurgi un récent matin en buvant mon café, à la lecture d’un encart dans le dernier hors-série du journal Politis (n° 69) intitulé « Économie sociale : le nouvel élan solidaire ». Parmi un certain nombre d’initiatives de coopération citoyenne, y figurait celle-ci : une société coopérative de soins, le centre de santé Richerand, première du genre sur le territoire français, venait d’ouvrir ses portes à Paris.

Métait-il alors à nouveau permis de rêver ? Si une telle initiative avait pu voir le jour, qu’est-ce qui empêchait de créer une forme de coopérative psychiatrique ? Bercé par cet espoir, je me suis laissé aller à imaginer une institution de soins qui, ne rentrant pas dans la définition d’un « établissement de santé », pourrait ainsi échapper au double contrôle en tenailles de l’ARS et de la HAS. En effet, l’ARS contrôle les financements des établissements publics de santé, dans une logique de réduction des coûts, mais également les autorisations d’implantation des établissements privés sur le principe de l’offre de marché public, selon les besoins qu’elle aura elle-même identifiés. Quant à lHAS, elle impose des normes de plus en plus contraignantes aux établissements publics comme privés, via des certifications par découpage de l’activité en « processus ».

Ainsi donc se dessine une voie d’issue de ce carcan mortifère. Après tout, j’ai rencontré de nombreux soignants engagés dans leur pratique clinique, souffrant d’une perte de sens de l’exercice de leur métier, comme j’ai rencontré de nombreux patients, souffrant de ne pas être écoutés, voire d’être rejetés ou abandonnés. Dès lors, il suffirait de proposer à tout ce petit monde de se retrouver au sein d’une institution respectant l’humain et sa parole, une institution émancipatrice de l’individu, quel que soit son statut au sein de la coopérative (salarié, bénéficiaire ou associé). Cette institution autogérée ignorerait toute velléité de profit financier. Il s’agirait de construire une gouvernance totalement démocratique, qui inclurait une réelle instance décisionnaire des bénéficiaires, ainsi qu’un financement transparent orienté vers l’équilibre entre les dépenses et les recettes. Les éventuels bénéfices seraient réinjectés en totalité dans les projets de la coopérative (comme c’est le cas au sein de la coopérative Richerand). Les salaires seraient encadrés pour tendre vers la meilleure équité possible. Or, le statut de société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), statut existant depuis 2001 (sur lequel s’est fondée la coopérative Richerand), permet de répondre à de telles exigences. Et une ordonnance législative de janvier 2018 autoriserait désormais une SCIC à gérer un centre de santé non lucratif.

Jimagine, au sein de cette coopérative, l’articulation harmonieuse d’un centre de consultations et d’un centre socioculturel. Toute forme d’activité collective y serait basée sur le principe d’émancipation des individus. Ceci pourrait du reste être précisé dans une charte commune.

Pour cela, il faudrait à la fois implanter :

Des espaces de parole confidentiels sous forme de bureaux de consultation, où les patients seraient individuellement accueillis par des professionnels, en fonction de leurs besoins : psychiatres, psychologues, infirmier(e)s, travailleurs sociaux et médecins généralistes…

Des espaces de réflexion dont, entre autres, des réunions supervisées sur les pratiques de soin ainsi que des groupes de réflexion sur diverses thématiques sociétales, (réflexion alimentée par la mise à disposition d’une bibliographie construite collectivement).

Des espaces d’activité permettant de promouvoir les échanges relationnels au sein de pratiques collectives comme les arts (musique, arts plastiques, vidéo/cinéma, écriture, théâtre, danse…), mais aussi l’éducation populaire, en lien avec un réseau d’intervenants non soignants.

Des espaces pour la réalisation de projets collectifs à partir d’initiatives plus ou moins individuelles.

Des espaces collectifs de détente pour soigner la convivialité du lieu.

Un restaurant coopératif et bio en lien avec des associations (type AMAP, restaurants solidaires, associations d’aides aux réfugiés…) qui favoriserait l’ouverture sur le grand public pour parachever l’ensemble.

Ce centre devrait s’implanter au cœur de la cité, pour en faciliter l’accès et se montrer aux yeux de tous comme un modèle citoyen daccueil et de traitement humanistes de la folie. Et aussi rappeler haut et fort que la psychiatrie, comme le « vivre ensemble », n’est pas une science, mais bien un art. Mais assez rêvé dans mon coin, l’heure est désormais à la réflexion collective, car un tel projet ne peut émaner que de cette énergie solidaire. Vers une révolution culturelle en psychiatrie.

Fethi Bretel, psychiatre

 

U.S.P. : Appel à la grève le 9 mai 2019

Le service public est malade, délabré par plusieurs décennies de restrictions et de réformes destructrices, au nom de la sacro-sainte concurrence. Cette politique s’aggrave depuis 2017.

Le traitement, un projet de réforme de la fonction publique prescrit par les Drs Macron, Philippe et Buzyn menace d’achever le malade !

L’USP appelle à faire grève le 9 mai, et à participer à toute manifestation syndicale pour sauver notre service public.

Pascal Boissel
Président de l’Union Syndicale de la Psychiatrie

Grève festive en pédopsy le 17 avril

Compte rendu de la journée de mobilisation du 17 avril du Collectif de la pédopsy du 19ème en lutte

Le collectif de la pédopsy du 19ème est né en 2016 porté par les mouvements sociaux contre la Loi travail et la nécessité de réagir aux regroupements des hôpitaux parisiens (Loi Bachelot, Loi Touraine, Loi santé 2022 de Buzin).

Localement, nous avons été en lutte pour la défense de nos budgets de formation et nous nous sommes également opposés au contrat de pôle ( cf. notre Appel).

Face aux attaques graves que subit la psychiatrie depuis des années, le collectif a été à l’initiative d’une mobilisation qui s’est traduite par une journée de grève en lien avec le mouvement du Printemps de la psychiatrie et les Semaines De La Folie Ordinaires.

Ce mouvement a pris la forme d’une grève d’occupation (dite journée de grève porte ouverte). Deux mois de travail et de nombreuses assemblées générales ont été nécessaires pour construire et donner du sens à cet événement. Nous avons voulu marquer cette journée en donnant un coté festif car la grève doit être aussi joyeuse par ce qu’elle libère dans son intemporalité et permet la réappropriation de nos actes et de nos pensées.

Pour démarrer cette matinée, nous avions invité le groupe de musique Binobin avec qui des soignants travaillent quotidiennement dans le cadre de groupes thérapeutiques avec des adolescents. Musique traversée par le soleil et les cultures multiples des autres continents. Puis la Compagnie des clowns, spectacle animé par des soignants artistes, a fait son apparition pour mettre une ambiance conviviale, drôle et pleine d’humour. Enfants et adultes, chacun a pu s’y retrouver et rire de bon cœur.

Puis est venu le temps de l’information et des débats auprès des familles et des partenaires sociaux de l’arrondissement, un moment tout à fait exceptionnel, peut-être inédit, par son caractère rassembleur. Jusqu’à ce jour personne sur notre secteur n’avait osé imaginer un espace aussi ouvert où, soignants, familles, partenaires du secteur du social, de la santé, de l’éducation, de l’associatif, du syndicalisme et des élus politiques pouvaient se retrouver pour évoquer les graves attaques de nos services publics et les difficultés liées à l’accueil et aux soins. Cette journée d’échanges et de rencontres a été une réussite et nous a rendu visibles mais elle sera à développer dans le temps pour produire des liens solides et rassembleurs qui permettront de nous battre ensemble face aux politiques néolibérales.

En amont de la préparation de cette journée d’actions, nous avons fait un gros travail d’information auprès de tous les acteurs de l’arrondissement et avons participé à de nombreuses réunions avec les enseignants et familles qui subissent des attaques (Loi Blanquer) identiques à nos réformes hospitalières. Notre présence dans ces réunions a rendu visible notre lutte mais a aussi lancé une dynamique tout à fait intéressante dont nous imaginons qu’elle pourrait déboucher sur des formes de solidarités actives au sein de nos quartiers. Créer des convergences de luttes est aujourd’hui une nécessité que nous allons essayer de construire et développer avec tout le monde. C’était aussi le but de cette journée porte ouverte.

Le repas participatif a ensuite permis des échanges et des rencontres plus individualisées comme par exemple avec les journalistes venus relayer l’information de cette journée.

Tout au long de la journée, un piquet de grève a été installé à l’extérieur avec nos banderoles pour informer et faire signer notre pétition.

L’après-midi a été marquée par la visite des représentants de la direction du G.H.U inquiets de voir se dérouler pareille manifestation. Les journalistes et notamment France Inter qui enregistrait l’émission « Comme un bruit qui court » ont été sommés de sortir du lieu car n’ayant (soit disant) pas l’autorisation du G.H.U. Nous sommes alors tous sortis en compagnie de ces journalistes, ce qui a donné lieu à quelques échanges assez vifs. Cette tension a duré un bon moment car nous étions constamment observés par les mouchards qui s’étaient introduits dans notre espace de lutte. Remettre en cause l’excellence de l’image du G.H.U et leur politique de communication hypocrite est bien entendu insupportable pour nos gestionnaires qui s’efforcent d’étouffer toute contestation. Il est important de rappeler que nous avons eu de nombreuses pressions de la direction pendant plusieurs semaines pour que cette journée porte ouverte n’ait pas lieu.

Pour le collectif de la pédopsy du 19ème, cette journée est une réussite à plusieurs niveaux. Sa visibilité a été très importante et surtout elle a permis des échanges et des rencontres précieuses pour l’avenir. Elle a contribué à souder l’ensemble des équipes du secteur et plus particulièrement le collectif. Cette journée a donné une formidable énergie à tout le monde pour continuer à construire cette lutte et à l’élargir.

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