Les troubles du compartiment du gouvernement : après la T2A, voici la T2C-psy

Vous avez aimé la T2A (tarification de l’activité), vous aimerez sa petite soeur la T2C-psy qui est prévue pour janvier 2021. La réforme du financement de la psychiatrie va donner naissance à ce monstre discret et destructeur.

Ils nous l’avaient juré sur leurs grands dieux, la santé échapperait désormais au principe de la concurrence et de la rentabilité. Des réformes structurelles allaient s’imposer au sortir de la crise COVID… Certains ont cru au Ségur de la Santé. La grande stratégie de communication, toujours la même (grand débat, grenelle, convention citoyenne…), en plus d’accoucher d’une souris a montré le déplorable spectacle de cette démocratie représentative. Où comment certains syndicats professionnels peuvent se coucher pour quelques euros, quelques primes ou quelques avantages catégoriels en criant à la victoire alors que l’argent débloqué est là pour aggraver la situation de catastrophe, tout en divisant les professionnels.

Et les réformes de fond se poursuivent. « Le train des réformes » nous dit-on. Ce « snowpiercer » de l’État néolibéral fonce et carbure à la destructivité de ce qui fait le lien social dans la société : éducation, justice, santé…

En psychiatrie, c’est la mère des réformes qui arrive : celle du financement. Elle doit s’imposer dès janvier 2021. En touchant aux cordons de la bourse ce sont les pratiques, toutes les pratiques dans tous les lieux de soin (public, privé non lucratif) qui vont se transformer pour s’adapter à cette nouvelle donne.

Encore une fois ce cadre de réforme est présenté comme innovant et plus juste. Et encore une fois, comme pour la réforme des retraites, celle de l’assurance chômage, ou les ordonnances de la loi Travail, la future loi est une contre réforme réactionnaire. Elle a pour but de privatiser toujours plus, de faire plus avec moins et surtout de passer sous silence les grands abandonnés du nouveau financement : les patients les plus gravement malades, les plus précaires, ceux qui ont besoin de soins dans la durée.

T2A, T2C même combat

Vous connaissiez la tarification par l’activité (T2A) qui a détruit les services de médecine chirurgie obstétrique (MCO). Cette T2A, conçue notamment par un dénommé Castex et mise en place pour créer une saine concurrence, a eu pour effet de sacrifier les services s’occupant des personnes ayant les pathologies les plus lourdes. Cette T2A que même les gouvernants se sont mis à critiquer en avril 2020… Et bien, en psychiatrie, il est temps de rattraper le retard : faire ce qui va être abandonné ailleurs… Vive la T2C!

Jusque là, les établissements qui faisaient de la psychiatrie et de la pédo-psychiatrie avait une dotation annuelle de financement (DAF) : une enveloppe budgétaire allouée aux établissements pour remplir leurs missions. Cette dotation était stable depuis des années, c’est-à-dire qu’elle n’augmentait pas proportionnellement aux besoins réels. Même histoire que dans le reste de la santé avec cette revendication d’augmenter l’ONDAM (Objectif National des Dépenses d’Assurance Maladie) portée par divers collectifs et syndicats.

Et bien que propose le gouvernement avec la bénédiction d’un certain nombre de complices institutionnels ? Que la psychiatrie soit maintenant soumise au principe de la tarification par compartiments ! Autrement dit une T2A psy que nous nous proposons d’appeler T2C pour bien faire comprendre la filiation directe avec sa grande sœur la T2A.

Blanche Neige à la task force

Ces compartiments varient entre six et huit selon les versions de la « Task force » actuellement en charge d’écrire les décrets d’application de cette loi. Et les vers sont d’ores et déjà dans le fruit des compartiments gouvernementaux : fruit bourré de pesticides qui attaquent toute possibilité de soin psychique, fruit dopé aux hormones de la start up nation.

Les vers se nomment « file active » (plus vous voyez de personnes dans l’année mieux c’est, donc mieux vaut voir 1 fois 1000 personnes que 10 fois 100 personnes), « qualité du codage » (vous touchez d’autant plus d’argent que vous remplissez les critères de qualité définis arbitrairement par les tutelles pour contraindre les soins dans un sens court termiste et d’ubérisation, c’est-à-dire d’orientation vers des plateformes plutôt que vers des institutions), « recherche », « activité nouvelle » et j’en passe.

Qu’est-ce qui donne envie de croquer dans ce fruit me direz-vous ? Et bien, l’enrobage « géo-populationnel », vernis sucré de cette réforme qui est là pour lui faire ressembler à une belle pomme d’amour toute rouge et toute brillante. Si la réforme du financement en psychiatrie était la sorcière dans Blanche Neige, le compartiment géo-populationnel serait sa pomme. Et beaucoup croquent dedans car depuis des décennies, certaines régions, certaines villes, certains secteurs ont plus de moyens que d’autres sans que cela ne puisse s’expliquer raisonnablement. Mais dans ce compartiment géo-populationnel, le financement pour le public diminue d’autant qu’il existe une offre privée lucrative et non lucrative sur le territoire.

Et plutôt que de tout rééquilibrer à la hausse puisque « la psychiatrie est le parent pauvre de la médecine », comme on le dit dans les médias, et la pédo-psychiatrie son enfant oublié, eh bien que nenni, tout le monde devra être mis au pas de la nouvelle psychiatrie plateformisée, celle qui se marie si bien avec les réformes néolibérales. Et sans surprise, les grands gagnants sont ceux qui ont un modèle de soin congruent au modèle néolibéral, à savoir les centres hospitalo-universitaires (CHU) qui, en psychiatrie, s’adonnent aux centres experts et à la promotion de telles plateformes privatisées pour la mise en place de soins. Et donc, encore une promotion pour FondaMental et l’institut Montaigne dans ce grand bond en avant qu’est celui de la destruction d’un service public de proximité, accessible, accueillant tout le monde quelque soit son diagnostic, sa sévérité et son niveau de ressources sociales.

Donc ne nous y trompons pas comme un certain nombre d’acteurs qui essayent de négocier à la marge la couleur du fruit plutôt que de le jeter, ce vernis géo-populationnel cache aussi une accélération de la privatisation des soins, c’est-à-dire une privation des soins comme l’explique Loriane Bellahsen dans le chapitre 3 de « la Révolte de la psychiatrie » consacré à ce qui se met en place dans le champ de l’autisme.

Les troubles du compartiment de la psychiatrie industrielle

Après les troubles du comportement de la clique macronienne dans le champ de la santé (et avant elle la hollandaise et la sarkozyste) et au sein de la société, voici les troubles du compartiment de la psychiatrie industrielle. Cette compartimentation du financement provoquera d’autres troubles bien réels pour les citoyens qui ont besoin d’être soignés et accompagnés sur mesure.

Il est plus que jamais l’heure de se positionner clairement sur ce que nous voulons comme projet de société. Celui qui favorise les liens humains, qui est respectueux des spécificités de chaque milieu ou celui qui homogénéise, classe et normalise. Pour ceux qui échappent à la normalisation, il restera l’abandon pur et simple soit à l’extérieur dans la rue et en marge de la société, soit à l’intérieur des dispositifs disciplinaires toujours plus florissants.

A l’heure où des associations jusque-là consensuelles appellent à des actions radicales comme l’abolition de la contention en psychiatrie (comme quoi, tout est possible!), nous devons nous mobiliser contre la T2C et proposer un autre modèle de financement et de société, enjeux des ateliers citoyens du 10 octobre et de la prochaine assemblée générale du printemps de la psychiatrie du 17 octobre.

Mathieu Bellahsen, septembre 2020

publié sur son blog Mediapart

 

« La psychiatrie d’après », congrès de l’USP du 11 au 13 septembre

Le 35ème congrès annuel de l’USP, initialement prévu du 20 au 22 mars, annulé en raison de la crise sanitaire, se tiendra du 11 au 13 septembre 2020 sur le thème :

LA PSYCHIATRIE D’APRÈS

à l’Institut protestant de théologie, 83 Boulevard Arago, PARIS 14ème

(le vendredi à 20h, débat ouvert à tous en présence du Printemps de la psychiatrie)

Nous sortons tout juste de la crise sanitaire de la Covid, sans savoir de quoi sera fait l’avenir sur le plan sanitaire comme sur le plan social.
Cette crise a montré sans surprise que la psychiatrie n’était pas une priorité pour le gouvernement. Et pourtant, les professionnels de notre champ disciplinaire ont été présents pour faire en sorte que les soins continuent malgré les empêchements et les contraintes majorées. Cette crise a aussi montré que les droits des citoyens, y compris des personnes hospitalisées en psychiatrie, étaient attaqués, toujours plus.
La fin provisoire de crise ne nous laisse pas de répit, quels que soient les lieux de soins où nous exerçons – CMP, cabinets, hôpitaux. Ce gouvernement, dès juin, a décidé d’une concertation expresse avec les acteurs de la santé. Loin du nécessaire « plan massif d’investissements et de revalorisation des carrières », il ne s’agit manifestement, à l’heure où nous écrivons, que « d’accélérer la mise en place des réformes ». C’est la mise en place de la loi « Ma santé 2022 » avec la généralisation des partenariats publics/privés qui apparaît être la feuille de route réaffirmée du gouvernement et du ministre de la Santé.
Nous réaffirmons à l’inverse que la santé n’est pas et ne peut pas être une marchandise.
Les enjeux cruciaux pour notre discipline et pour la santé que nous voulons travailler lors de notre prochain congrès s’imposent donc :
Quel risque pour nos pratiques de voir le mode de financement de notre discipline évoluer ?
Quelle gouvernance peut être partagée avec les usagers, leurs familles, les personnels de tout statut ?
Quels sont les enjeux actuels en pédopsychiatrie ?
Quelle psychiatrie voulons-nous continuer à défendre ?

Vendredi 11 septembre

9 h – 12 h
Après une introduction par Delphine Glachant, discussion présidée par Philippe Gasser sur l’état actuel de la psychiatrie et les enjeux pour demain.
En présence de Danielle Simonnet, conseillère de Paris, Danièle Obono, députée de Paris et des représentants des syndicats SUD et CGT.

14 h – 16 h
Confinement, isolement, enfermement. Les avatars de la sécurité sanitaire en psychiatrie. Réunion présidée par Claire Gekiere.
En présence de Laurence Cohen, sénatrice, de Sarah Massoud, secrétaire nationale du Syndicat de la Magistrature, de Florian Borg du Syndicat des avocats de France, de Yves Gigou et Jean-Luc Landas, membre de la LDH, et de l’association d’usagers Humapsy.

20 h – 22 h 30
Réunion ouverte en présence du Printemps de la psychiatrie, présidée par Pierre Paresys.
Financement de la psychiatrie et gouvernance hospitalière.
En présence de Frédéric Pierru, sociologue ; de Bernard Odier du Syndicat des psychiatres des hôpitaux et de Jean Vignes, infirmier de secteur.

Samedi 12 septembre

10 h– 12 h 30
Transmission aux internes et place des neurosciences dans la formation et les pratiques actuelles, présidée par Delphine Glachant.
En présence de plusieurs représentants d’internes et Patrick Landman (STOP DSM)

14 h – 17 h
Réunion ouverte sur la pédopsychiatrie : crise ou effondrement, présidée par Pascale Rosenberg.
En présence des pédopsychiatres :
Bernard Golse, psychanalyste
Pierre Delion, psychanalyste
Patrick Belamich, psychanalyste, directeur du CMPP de Fontainebleau et président de la FDCMPP
Anne Délègue, Annecy
Mounia Terki, Essonne (USP)

17 h – 19 h
Conférence gesticulée par Fethi Brétel : « Je ne suis pas là pour vous écouter ou la démission de la psychiatrie face au capitalisme »
Suite au mouvement désaliéniste d’après-guerre émerge en France une pratique psychiatrique humaniste, vite menacée par le virage libéral des politiques publiques. Suivez le parcours d’un psychiatre de l’an 2000 qui, à travers sa pratique hospitalière, s’est retrouvé à naviguer à contre-courant du tout-cerveau, du tout-médicament et du tout-sécuritaire…

Dimanche 13 septembre

10 h – 13 h
Vote des motions

 

 

Soignants taisez-vous!

Soignants taisez-vous !

C’est l’été. Les petits et grands chefaillons émigrés chez eux au péril de leur vie abandonnent le télétravail et déferrent les soignants en Conseil de discipline. Au Rouvray, c’est même le dernier endroit à la mode. Le Tout Paris s’y bouscule. Le Javert local s’en prend aux Jean Valjean qui ont eu l’outrecuidance de révéler, sur Facebook, la vérité sur les masques jetables lavables. Il ne faut pas faire de publicité aux notes de service de la direction des soins. Quand elles sont à ce niveau de stupidité, il faut les déchirer, n’en pas tenir compte. Demain 30 juin, les pintadeaux récidivent. En psychiatrie, les entrées se multiplient. Les dépressions liées au confinement sont légions. Même FondaMental se rend compte que ça ne va pas. Que fait-on au Rouvray ? On sévit, on punit, on pourchasse, on persécute. Ils n’ont rien d’autre à faire ? Le printemps de la psychiatrie sera aux côtés des soignants comme il l’a été le 24 juin. Nous ne nous tairons pas !

L’Ehpad Emile Gérard de Livry-Gargan (93) s’y met aussi. Anissa Amini, aide-soignante, élue au CTE, représentante du personnel au Conseil d’Administration et au CHSCT, animatrice de la section Sud d’un des plus gros Ehpad du 93 est convoquée le 6 juillet pour un entretien préliminaire à une sanction disciplinaire. Qu’a-t-elle fait pour recevoir une telle prime ? Qu’a-t-elle fait pour risquer d’être privée de tour d’honneur sur les Champs Elysée le 14 juillet ?   

Elle a alerté quelques médias (Le Parisien, etc.) sur la gestion dangereuse de l’épidémie par l’équipe de direction, longtemps aux abonnés absents (directrice intérimaire + DRH). Faut dire que la Mme Tape-dur locale a traversé toute la Crise Covid 19 en congés maternité. Ça lui donne une vraie légitimité pour distribuer les sucettes et les coups de bâton. Bref, notre collègue, a fait des déclarations à la presse. Ces déclarations sont « susceptibles de constituer un manquement au droit de réserve, de neutralité, de respect hiérarchique, de discrétion professionnelle et de dignité que doivent respecter tout agent public » sans oublier qu’elle n’a peut-être pas dit bonjour à la dame. C’est toujours la même histoire : on tripatouille, on gère la pénurie qu’on a soigneusement organisé mais il ne faut pas que ça se sache. Soignants de tous les pays : taisez-vous ! Et dites merci !

Au fait quel est le rôle d’une représentante du personnel au CHSCT ? Ah oui : « contribuer à la protection de la santé physique et mentale et à la sécurité des agents dans leur travail ». C’est aussi la mission de la direction. Nos Bozos ont-ils communiqué ? Sont-ils allés voir les soignants sur le terrain pour les rassurer, leur expliquer ? Euh, c’est-à-dire. Rien pendant les premières semaines du pic épidémique.

Anissa Amini a alerté très tôt la direction sur une potentielle chaîne de contamination liée à des décisions de mesures d’hygiène et d’isolement trop tardives, elle a réclamé du matériel de protection, des tests pour tous les personnels. Il manquait de tout ; des personnels, des masques, des sur-blouses, etc.  A de nombreuses reprises, elle a demandé (en mars et en avril) la tenue d’un CHSCT extraordinaire. Ses demandes sont restées sans réponses. Il aura fallu attendre le 17 avril pour qu’un CHSCT soit enfin organisé.

Anissa a donc été contrainte, en désespoir de cause, de contacter les medias, comme chacun de nous l’aurait fait. Curieusement, à partir de la simple information que les médias allaient être contactés, la direction de l’EHPAD et le Maire (Président du conseil d’Administration, absent jusque-là) ont commencé à prendre la réelle mesure des difficultés et des drames qui se jouaient dans l’établissement.

Une fois de plus, ce sont les soignant(e)s qui prennent leurs responsabilités qui sont traîné(e)s dans la boue administrative. C’est le souci de l’autre qu’on assassine dans un hallucinant renversement des valeurs. L’association Serpsy (Soin Etudes et Recherches en Psychiatrie) soutient et soutiendra ces soignants courageux qui vont jusqu’au bout, qui prennent tous les risques, pour une idée du soin que nous partageons viscéralement. Ces directeurs fantoches qui tentent de faire oublier leur médiocrité, leur incapacité à anticiper les événements en nous sanctionnant nous trouveront toujours face à eux.  Ils ne nous feront pas taire !

Association Serpsy 

(Soins, études et recherches en Psychiatrie)

Des héros passent en conseil de guerre

Déconfinement : Des héros passent en conseil de guerre

« Les promesses n’engagent que ceux qui y croient … »

« Et tant qu’il y aura dans une institution psychiatrique un être humain attaché, brimé, frappé, je protesterai par tous les moyens possibles. » Ces mots de notre collègue Jean-Pierre Vérot, prononcés en 1974, lors de la préparation du congrès d’Auxerre, n’ont rien perdu de leur actualité. Bien au contraire. Nous sommes nombreux à les faire nôtres, à les faire vivre chaque fois que nécessaire, et ça l’est malheureusement de plus en plus.

Il faudrait donc se taire pour complaire aux managers qui administrent les hôpitaux comme s’il s’agissait d’entreprises du CAC 40. Il faudrait accepter de considérer les usagers comme un flux de voitures qui se succèdent sur une chaîne. Il faudrait accepter ces économies de bouts de chandelle réalisées sur le dos des soignés et des soignants. Il faudrait accepter les isolements et les contentions sans cesse plus nombreux comme des pis-aller, des « on ne peut pas faire autrement ». Accepter et se taire. Garder pour nous les conséquences de cette gestion folle. Surtout que le public n’en sache rien. Garder le secret « industriel » sur ces méthodes modernes qui emprisonnent les personnes en souffrance psychique puis les abandonnent à la rue.

Nos collègues du Rouvray passent en Conseil de discipline pour avoir simplement tenté d’alerter la population sur ce qui se commettait à l’ombre des murs de ce qui reste un asile managé par de sinistres incompétents qui ont sciemment mis en danger les soignants et les patients qu’ils soignent. Nos collègues ont protesté par tous les moyens possibles. Et nous protestons avec eux. Et nous continuerons à protester. Avec eux, avec tous ceux qui dénoncent les pratiques d’un autre âge que banalisent ces gestionnaires à la petite semaine.

Ils n’ont peur de rien. Leur gestion du Covid 19 a été tellement calamiteuse qu’ils devraient se faire oublier, prier pour que personne ne porte plainte contre eux pour mise en danger de la vie d’autrui. Leur morgue est telle ; ils sont tellement convaincus d’agir en toute impunité qu’ils traînent nos collègues en Conseil de Guerre, pardon en Conseil de discipline. Vous trouvez ça normal ? Qu’ont-ils donc fait pour se retrouver sur le banc d’infamie que l’on devrait réserver à leurs accusateurs ?

Le 30 mars 2020, le collectif des Blouses Noires publie sur sa page Facebook, la copie d’une note de service émanant de la direction des soins, en date du 27 mars. Cette note est destinée aux cadres des unités, afin d’être diffusée à l’ensemble des agents. C’est un document non signé, non daté, avec seulement le logo de l’hôpital envoyé en format word, non verrouillé. Cette note atterre les agents. Elle est partagée sur Facebook et commentée allègrement. Nous-mêmes l’avons moquée. Que dit-elle ?

Il faut d’abord préciser qu’elle arrive dans un contexte où les soignants ont un masque par personne tous les quatre jours, que les syndicats, en tant que membres du CHSCT, demandent à participer à la cellule de crise locale, ce que la direction refuse. Il faut également rappeler que cette même direction s’est étalée dans la presse pour dire qu’il n’y avait pas de problèmes de masques dans l’établissement, chaque soignant bénéficiant de deux masques par jour. Fake news, désinformation, mensonge on mesure l’éthique de ces gestionnaires. Face à la surdité de leur direction, face à sa mauvaise foi, au refus d’écouter, au climat de guerre qu’elle installe dans l’établissement, les soignants sont contraints d’utiliser tous les moyens pour protester. 

Que dit donc cette note ?

« En cas de suspicion d’infection à covid

  • Confiner le patient dans sa chambre, inutile de lui mettre un masque qu’il contaminera en le touchant de façon inappropriée et sera source de dissémination du virus. […]

  • Avant d’entrer dans cette chambre le soignant devra porter un masque CHIRUGICAL, des lunettes de protection qui seront nettoyées avec PHAGOSPRAY à la sortie.

Le soignant garde son masque chirurgical à la sortie, le masque doit être changé dès qu’il est humide et mis à sécher. »

Chacun peut mesurer le sérieux de cette « chose ». Si le patient est confiné dans sa chambre, on ne voit pas comment il pourra disséminer le virus. Quant à la réutilisation du masque chirurgical après séchage, ce serait comique si les conséquences n’en étaient aussi graves. Que faire ? Se taire ? Laisser croire à la population que chaque soignant bénéficie d’un nombre de masques suffisant ? Que les patients sont en sécurité ? Qu’on les informe de la maladie et de ses conséquences ? Dire le vrai et récupérer des masques grâce à la solidarité locale qui se mit en marche dès la publication de la note et le scandale que les mensonges de la direction ont généré.

Deux soignants sont menacés d’une suspension de la fonction publique, donc sans salaire, pour une durée comprise entre trois mois et deux ans. Ils sont convoqués en conseil de discipline les 24 et 30 juin. Qu’ont-ils fait ? Ils ont manqué à l’obligation de discrétion professionnelle et à l’obligation de réserve. Qu’ont-ils faits que nous n’aurions  fait en cette période d’exception ? Qu’ont-ils fait d’autre que protéger les patients en alertant les médias ? Combien de patients ont-ils été contaminés par les soignants ? Un usage sérieux des masques aurait-il permis de leur éviter cette contamination ? Combien de patients et de soignants ont-ils été préservés du Covid 19 grâce à leur action ? Rassurez-vous rien de tout cela ne sera mentionné. L’équipe de direction du Rouvray se serre les coudes, elle se protège, se soutient en réglant ses petits comptes. Il ne sera pas question de la grève de la faim entamé par les soignants pour tenter de faire entendre le malaise qui sévit dans cet hôpital. Il ne sera pas question du bilan accablant du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté sur l’hospitalisation au Rouvray. Ces gestionnaires d’élite doivent bien y être pour quelque chose, non ? Comment imaginer qu’une équipe de direction aussi omnisciente, aussi omnipotente puisse être indemne de toute responsabilité dans cette violence quotidienne qui se manifeste à tous les échelons de l’établissement ? Quand rendra-t-on vraiment justice aux soignants du Rouvray ?

L’association serpsy (Soins Etudes et Recherches en Psychiatrie) est solidaire des collègues du Rouvray. Elle s’associera à toute démarche visant à faire reconnaître les vrais responsables de l’état de guerre larvé qui sévit dans cet établissement qui connut des heures glorieuses. Nous affirmons haut et fort que nous aussi manquerions à l’obligation de réserve et de discrétion professionnelle dès lors que des patients et des soignants sont mis en danger par des directions qui font la grève du cœur.

Association Serpsy

 (Soins, études et recherches en Psychiatrie)

 

Manifeste du Collectif de résistance éthique de Villemomble (93)

Suite à l’appel du Printemps de la Psychiatrie  Opération « Déconnexion » Halte au codage du soin ! un collectif de soignantes d’un intersecteur de psychiatrie infanto-juvénile de Seine-Saint-Denis s’est constitué, le Collectif de Résistance Ethique de Villemomble, pour développer la lutte localement au CMP de Villemomble. Voici son Manifeste qui explique leurs premières actions, dont la mise en place de la grève des codages.

 

 

Pour un contre Ségur !

Communiqué de l’USP du 11 juin 2020

Le Ségur de la santé a commencé le 25 mai et dès le discours inaugural d’Édouard Philippe, nous avons compris qu’il ne s’agirait même pas de concertations mais d’une mascarade.
L’USP revendique pour la psychiatrie de secteur et pour la santé d’une façon générale :

- 300 € nets et budgétés de hausse de salaires pour tous les professionnels de santé.
- Les embauches de personnels médicaux et non médicaux et des revalorisations de carrière.
- Le maintien des 35 heures et le paiement des heures supplémentaires pour les personnels non médicaux.
- Le maintien du statut de praticien hospitalier.
- La suppression totale de la dette des hôpitaux sans condition de restructuration. La fin de la T2A et la fin du point flottant.
- L’arrêt de tout processus d’inclusion de l’activité et du codage dans le financement de la psychiatrie.
Une dotation à l’habitant, après rattrapage régional, comme nous l’avons défendue à l’Assemblée nationale.
- Une augmentation de l’ONDAM à 5 % lors du prochain vote du PLFSS 2021.
- L’interruption de la grande bascule public/privé et ses partenariats.
- Le respect d’une pluralité des pratiques en psychiatrie, sans hégémonie de l’approche neuroscientifique.
- Le changement de gouvernance : installation d’une vraie démocratie sanitaire avec instances décisionnaires incluant usagers, personnels médicaux et non médicaux en plus de la direction.

L’USP exige de revenir à un véritable service public de santé avec un accueil et des soins de toutes et tous, inconditionnels, et le 100 % Sécu.

L’USP appelle à se mettre en grève pour soutenir toutes ces revendications lors d’un contre Ségur le 16 juin 2020.

Delphine Glachant, présidente de l’USP

Nous sommes en grève des données informatiques

Communiqué du Collectif de la Pédopsychiatrie du 19ème en Lutte du 13 mai 2020

Communiqué du Collectif de la pédopsychiatrie du 19ème en lutte du 13 mai 2020

NOUS SOMMES EN GRÈVE DES DONNÉES INFORMATIQUES

Nous, soignantes et soignants du collectif de la pédopsychiatrie publique du 19éme arrondissement de Paris intégrée au Groupement Hospitalier Universitaire – Paris, Psychiatrie & Neurosciences (GHU), avons décidé, à compter de ce jour et pour une durée illimité, d’une grève des actes et des données. Cette décision nous la prenons alors que l’épidémie de COVID-19 bat son plein et que la direction nous impose de remplir des grilles d’actes pour coder le télétravail. Nous refusons de participer à la normalisation de ce recours au télétravail. Et plus généralement, nous refusons de continuer à participer au Recueil d’Informations Médicales en Psychiatrie (RIM-P) via le logiciel Cortexte qui est le bras armé des mesures d’austérité, du Lean Management et du contrôle gestionnaire de nos services qui pèsent depuis de nombreuses années sur la psychiatrie publique. Ce recueil de données prépare la réforme du financement de la psychiatrie qui se verra imposée un système de tarification standardisée pour janvier 2021 très proche du système de Tarification à l’acte à l’hôpital général (Médecine, Chirurgie et Obstétrique). Nous voyons bien, à l’heure qu’il est, le péril que représente ces politiques gestionnaires.

Nous sommes effectivement contraint d’utiliser le téléphone et certains outils numériques pour maintenir un lien avec les familles et les enfant que nous accueillons en temps normal. Nous inventons chaque jour et au cas par cas des pratiques pour répondre à certaines situations préoccupantes. Nous rendons visite à certains enfants et parents aux pieds des immeubles quand cela nous semble nécessaire. Nous essayons de maintenir des espaces d’élaboration collective via des applications mais nous sommes très loin de nous en satisfaire.

Tout le monde peux aisément comprendre que nous avons bien autre chose à faire et à penser en cette période inédite que de perdre du temps à remplir des actes.

Il y a un an, le 17 avril 2019, la pédopsychiatrie publique du 19éme arrondissement de Paris se mettait en grève pour dénoncer et faire connaître les graves attaques idéologiques et financières qu’elle subit. Par cette grève, nous avions aussi souhaité nous faire l’écho de l’immense majorité des secteurs de pédopsychiatrie qui ne peuvent plus effectuer leur mission de service public pour accueillir et soigner de façon inconditionnelle les enfants et familles de nos quartiers.  

Il aura fallut une crise sanitaire pour qu’une fois de plus la population découvre ce que bons nombres de soignants dénoncent depuis des années, un hôpital à bout de souffle, détruit par les régimes d’austérité et les reformes successives, élaborées méthodiquement depuis plus de 20 ans, par les politiques néolibérales de gauche comme de droite. Que l’on soit un agent dans les services de soins généraux ou en psychiatrie, les constats et les logiques de destruction sont les mêmes. Cette tendance touche les secteurs du social et du médico-social via ces même logiciels. Et ce sont les m^mes injonctions des directions à les remplir, même dans cette période de pandémie, qui font réagir de plus en plus de travailleurs sociaux en grande difficulté.

Pour gérer la pénurie, le GHU Paris Psychiatrie et Neuroscience a fait appel aux mécénats des grandes entreprises et groupes financiers et a ainsi lever des fonds pour le matériel de protection des soignants. Nous voyons ainsi la logique des partenariats public/privé se renforcer comme l’annonce une enquête récente sur la Caisse de Dépôts sur Médiapart. Les données que les soignants renseignent sur les logiciels que nous dénonçons servent déjà à affiner et valoriser les produits de start-up en e-santé mentale. L’enquête militante sur les logiciels de recueil de données en psychiatrie produite par la Commission contre les Outils gestionnaires du Printemps de la Psychiatrie montre que le GHU a inauguré une pépinière d’entreprise sur le site de Sainte-Anne. Cette pépinière pilotée par l’entreprise Paris BioTech Santé travaille main dans la main avec le laboratoire de recherche du GHU qui s’est doté d’un hangar de données pour traiter celles-ci par algorithmes. Et ce serait à nous de continuer à leur fournir ces données ? Ce serait aux patients d’accepter que les informations relatives à leur santé transitent vers des start-up ?

 Maintenant, nous disons STOP ! Nous ne recommencerons pas demain comme avant ! Nous savons que cette crise va servir, une fois de plus, d’alibi à nos gouvernements pour accélérer les réformes vers un système de santé privatisé.

Il est urgent de préparer l’après confinement dès aujourd’hui en sortant de l’emprise de ces outils et procédures imposés par la machine gestionnaire et technocratique en arrêtant de les alimenter.

Il est urgent de refonder un financement aligné aux besoins que les acteurs de terrains font remonter à l’État et aux tutelles.

Nous appelons dès à présent, avec le Printemps de la Psychiatrie à une grève des actes et des données informatiques en psychiatrie et dans les secteurs sociaux et médico-sociaux comme cela est le cas à l’hôpital général.

Nous opposons au recueil de données informatiques le recueil de témoignages, de récits de vie en période de confinement, de déclaration d’actions ou toute autre forme qui permette de nous rendre visibles !

Le Collectif de la Pédopsy du 19ème en Lutte

Pour nous écrire, nous soutenir, nous rejoindre dans l’action : collectifpedopsy19@gmail.com

Mariotti : démission !

Communiqué de l’Union Syndicale de la Psychiatrie , le 12 mai 2020

MARIOTTI : DEMISSION !

Le 8 avril, Christophe Lannelongue, directeur de l’Agence régionale de santé du Grand Est a été démis de ses fonctions par Olivier Véran après avoir défrayé la chronique par ses propos indécents : « Il n’y a pas de raison de remettre en cause le Copermo (Comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins hospitaliers) pour le CHRU de Nancy » qui prévoyait la réorganisation totale de ses infrastructures, la suppression de 174 lits et 596 postes. Ceci au moment où la région Grand Est subissait de plein fouet l’épidémie de Covid-19.

Le 23 avril, Guy Collet et Gérard Vincent, directeurs d’hôpitaux, anciens de la FHF, dans un entretien avec Le Monde, affirment le « cadre de performance » de transformer l’hôpital public en établissement privé pour être rentable et performant sur le marché du soin.

Ce que les uns et les autres ont dit ou écrit, Pascal Mariotti le fait !

Directeur depuis 2017 de l’hôpital Le Vinatier à Bron (69), il illustre à lui tout seul les trois dérives qui détruisent l’hôpital public et plus particulièrement la psychiatrie.

Dérive financière, qui vise à faire de l’hôpital une entreprise rentable sur un marché du soin. Alors que la tarification à l’activité sévit et est dénoncée partout, elle guette la psychiatrie. Rien n’arrête Pascal Mariotti dans la politique de restructuration d’unités, en pleine crise sanitaire, sous couvert d’ouvertures d’unité Covid-19, décidées dans l’urgence et sans concertation avec le corps médico-infirmier, alors même que les lits libérés pour l’accueil de patients Covid-19 sont déjà largement suffisants. Il s’agit de non réouverture d’unités fermées à la hussarde !

Et pourtant, le 29 avril, Olivier Véran, au micro de l’Assemblée nationale, annonçait la suspension de tous les plans de restructuration, y compris au Vinatier.
Dérive managériale, dans la droite ligne de la gouvernance hospitalière de la loi HPST. Le directeur est seul maître à bord de son navire entreprise, décide, tranche. Les pôles sont mis en concurrence. Pascal Mariotti joue des rivalités entre médecins et favorise le clivage comme stratégie.

En pleine crise institutionnelle, il décide de ne plus recevoir les syndicats de personnels soignants, sauf celui qui soutient ses projets.
Dérive idéologique, qui voit se mettre en place l’hégémonie de l’approche neuronale dans la discipline.

Pascal Mariotti promeut les universitaires neuroscientifiques ! Il s’autorise à dire sa volonté d’interdiction professionnelle de la psychanalyse, laisse son directeur des soins mépriser les médecins défenseurs de la psychiatrie de secteur dans le bulletin quotidien de l’hôpital.

Les médecins ayant encore une affinité avec le champ psychanalytique ou la psychothérapie institutionnelle sont au mieux priés de partir, au pire terrorisés et bloqués dans leur parcours, et aussi, non recrutés.

Combien de temps les professionnels de la psychiatrie subiront-ils ce pouvoir gestionnaire technocratique ?

L’USP en appelle à la reprise d’un dialogue social démocratique avec tous les personnels du Vinatier.

L’USP demande la réouverture des unités actuellement fermées du Vinatier pour accueillir les nouveaux patients qui arrivent nombreux dans ce 2e temps de la crise sanitaire dans le cadre d’une politique de secteur et dans une vraie concertation avec les équipes.

L’USP demande à ce que toutes les approches de notre discipline gardent leur place au Vinatier, sans exclusivité pour les approches neurocomportementales.

L’USP demande à ce que Pascal Mariotti et tous les directeurs qui suivent sa voie soient remis à disposition du ministère.

Pour le conseil national
Delphine Glachant, Présidente
Jean-Pierre Martin, Membre du CN

Entre le 15 Mars et le 9 Mai 2020

par Pierre Delion, le 9 Mai 2020

Entre le 15 Mars et le 9 Mai 2020, un confinement pour nous protéger du coronavirus…

Entre le 15 Mars 1960 et le 9 Mai 1974, un déconfinement progressif de la psychiatrie asilaire pour aller vers une psychiatrie de secteur en devenir, mais qui s’est reconfinée depuis…

Notre confinement aura duré le temps de fêter l’anniversaire de deux dates importantes de la psychiatrie de secteur, entre le 15 mars et le 9 mai 2020. Ces dates, beaucoup l’ont oublié, sont fondatrices d’une pratique révolutionnaire de la psychiatrie du vingtième siècle.

Tout d’abord, le 15 mars 1960, la circulaire relative au programme d’organisation et d’équipement des départements en matière de lutte contre les maladies mentales, instaure une nouvelle manière d’envisager l’exercice de la psychiatrie, non plus tournée vers l’asile et ce que la deuxième guerre mondiale en avait fait, résumant ainsi cent vingt huit années d’errements, mais résolument orientée vers une psychiatrie dans la cité, et même plus précisément, avec les citoyens et leurs représentants. Ses objectifs sont de prévenir et de traiter précocement les troubles psychiques, de séparer le moins possible le malade de sa famille et de son insertion sociale ordinaire, et d’assurer une post-cure afin d’éviter les réhospitalisations inutiles. Ses moyens sont la mise en place de Dispensaires d’Hygiène Mentale dans la cité (devenus les Centres Médico-Psychologiques), l’installation de structures extra-hospitalières telles que les hôpitaux de jour, les foyers de post-cure et les ateliers protégés, et l’hospitalisation devient une possibilité parmi d’autres dans le panel des outils du secteur. Enfin, l’équipe de chaque secteur est chargée d’assurer la continuité des soins entre l’hospitalier et l’extra-hospitalier.

Il ne faut pas oublier la circulaire du 14 mars 1972, qui a vraiment permis la mise en œuvre de la sectorisation, qui précise les modalités de lutte contre les maladies mentales, l’alcoolisme et la toxicomanie, et celle du 16 mars 1972, précisant l’organisation des « intersecteurs de psychiatrie infanto-juvénile », dont Misès a été le principal inspirateur. Ce texte met l’accent sur le diagnostic et le traitement précoce, sur les modalités de cures ambulatoires ou à temps partiel qui deviennent prioritaires afin de maintenir l’enfant dans son milieu familial et scolaire dans la mesure du possible. Pour ce faire, la circulaire précise l’importance de liens avec la famille, le pédagogique et l’éducatif.

Puis la circulaire du 9 mai 1974 fixe les normes minimales des personnels et leurs missions afin de favoriser la permanence et la continuité des soins.

Il aura fallu encore vingt cinq années pour que cette révolution psychiatrique soit reconnue par la loi, notamment celle du 25 juillet 1985. Les expériences ont été nombreuses, souvent fécondes et ont instauré de véritables pratiques humaines de la psychiatrie, rendant à cette spécialité médicale toute son importance dans le monde contemporain. Malheureusement, de trop nombreux services n’ont pas joué le jeu de la sectorisation et il était devenu habituel d’entendre parler de cette doctrine de façon péjorative. Des spécialisations se sont de plus en plus orientées vers des symptômes tels que l’hyperactivité, le trouble neuro-développemental, la bipolarité, l’anxiété, le suicide, l’anorexie, l’addiction, laissant l’accueil généraliste de côté. Cela a contribué à désinvestir l’importance d’un cadre sectorisé permettant de recevoir un être humain, potentiellement porteur d’une souffrance psychique, symptomatique d’une pathologie psychiatrique, et dont la prise en charge, si nécessaire, allait se construire au fur et à mesure des rencontres entre lui et les soignants de sa constellation transférentielle. La psychiatrie est devenue une spécialité médicale comme les autres, mais sans en avoir les moyens comparables, tout le monde le reconnaît, et les nécessités épistémologiques de sa singularité ont progressivement disparu sous la doxa neuroscientifique. Les bons esprits s’accordent à dire que cette prétention est bien loin d’apporter les résultats escomptés, et qu’il y a encore un long chemin à parcourir avant de disposer de chaînes causales permettant de prescrire le seul traitement efficace et scientifiquement validé pour telle pathologie. Si bien que la psychiatrie publique est devenue trop souvent un conglomérat de marquisats hyperspécialisés de symptômes apparents. Et la psychiatrie de secteur a été progressivement ramenée à l’état de vieille lune romantique voire gauchisante.

Mais depuis longtemps déjà, les équipes de psychiatrie publique se plaignaient du désengagement de l’Etat dans les moyens alloués à ces pratiques innovantes, et la psychiatrie, après ce sursaut salvateur de la mise en place des secteurs, reste cette branche abandonnée de la médecine et des tutelles.

Ces dernières années, nous avons même vu le nombre de services libres, fermés à clé, et celui des contentions, s’accroître, tandis que les équipes de secteur étaient priées de se soumettre à des techniques manageriales aussi imbéciles que nocives pour le développement de soins dignes de ce nom. Les restrictions budgétaires alliées à ces formes d’organisations du travail issues de l’industrie et de ses modèles de hiérarchies dictatoriales ont facilité la perte de sens du travail pour la plupart des soignants et entraîné un découragement accéléré dans les métiers de la psychiatrie publique. « La casse du siècle » (Juven, Pierru, Vincent) visant l’hôpital en général est venue couronner la casse de la psychiatrie publique par des projets de privatisation obscènes, qui ont vu le jour lors des trois derniers mandats présidentiels. Les alertes lancées par les soignants n’ont pas été entendues par les pouvoirs publics et les ARS, sauf exceptions, se sont montrées à la hauteur de la mission qui leur avait été confiée par les promoteurs de la loi HPST : faire fonctionner un hôpital au plus bas coût sans être « emmerdé par les médecins ». Pour arranger cette situation catastrophique, des lobbies puissants, proches du pouvoir, ont commencé à distiller des menées disqualifiantes sur les pratiques inspirées de la psychopathologie transférentielle, prônant les méthodes « validées scientifiquement » et s’appuyant sur les seules neurosciences, excluant toute autre approche des prises en charge des pathologies psychiatriques. Cela a contribué à ruiner la confiance de trop nombreux patients et de leurs familles dans les soignants, pourtant très engagés malgré les manques énormes de moyens humains et matériels.

Bref, la psychiatrie publique actuelle est dans le coma, elle a absolument besoin d’être réanimée par des interventions roboratives qui pourraient lui redonner sens et efficacité.

Ce n’est pas en opposant les clans des neuroscientifiques contre les psychopathologues transférentiels que la psychiatrie va trouver la voie de sa réanimation.

Ce n’est pas en opposant les parents des enfants autistes aux soignants formés de façon plurielle que la pédopsychiatrie va retrouver la force d’accueillir et de soigner tous les enfants et adolescents qui en ont besoin.

Ce n’est pas en opposant la psychiatrie avec le reste de la médecine que la santé des citoyens, petits et grands va s’en trouver améliorée.

Non, cette crise nous montre à l’envi que comme pour toutes les autres branches de la médecine, la psychiatrie doit être pensée et organisée par les soignants qui la pratiquent, psychiatres, psychologues, infirmiers, éducateurs, secrétaires, instituteurs spécialisés, psychomotriciens, orthophonistes, assistants sociaux en lien avec des administratifs qui les aident à résoudre les problèmes qui les concernent directement.

Nous ne voulons plus de ces managers vengeurs qui règlent leurs comptes en influençant une ARS pour parvenir à supprimer les CMPP de toute une région pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les projets affichés.

Nous ne voulons plus de diktats d’une soi-disant Haute Autorité de Santé (il faut oser se prétendre telle) qui règlemente les soins à partir des opinions de lobbies orientés dans une seule direction.

Nous ne voulons plus de ces critiques permanentes portant sur nos organisations de soins pensées en fonction des personnes accueillies et non en vertu du budget octroyé parcimonieusement par des comptables aussi zélés qu’ignorants des tenants et des aboutissants du soin en psychiatrie.

Nous ne voulons plus de ces leçons de morale ridicules portant sur les formations des soignants et se permettant de désigner des listes noires de formations estampillées.

L’éthique et les pratiques des soignants en temps de crise a montré que les considérations antérieures qui avaient ruiné l’exercice de la médecine publique, et notamment de la psychiatrie, sont désormais inacceptables en l’état. Il va falloir procéder à des réformes profondes en rupture avec tout ce que ce néo-libéralisme a de détestable, parce qu’il se fiche de l’humain et poursuit le seul but du profit pour quelques uns. Il est temps de prendre date pour de tels changements, car nous ne saurions supporter le retour de ce qui a conduit à ce traumatisme sociétal mondial.