Mécanique de la répression hospitalière (et autres)

Avant le covid, partout en France, des soignants se sont soulevés pour lancer l’alerte sur l’état du système de santé et de l’hôpital public. Puis il y a eu le covid, parenthèse de déstabilisation du pouvoir gestionnaire, et réorganisation par les collectifs de travail de l’hôpital. Puis la reprise en main. Plus violente que jamais.

Publié le 11 juillet sur : Le blog de Mathieu Bellahsen

Avant le covid, partout en France, des soignants se sont soulevés pour lancer l’alerte sur l’état du système de santé et de l’hôpital public. C’était dans les EHPAD, aux urgences, à l’hôpital général, à l’hôpital psychiatrique. Cela a donné lieu aux Blouses noires du Rouvray, aux Perchés du Havre, aux Pinel en Lutte, au Collectif Inter-Urgences (CIU), au Collectif Inter Hôpitaux (CIH) et à une constellation de collectifs militant pour des soins accessibles et humains.

Puis il y a eu le début du covid qui a constitué une parenthèse de déstabilisation du pouvoir gestionnaire et la réorganisation par les collectifs de travail de l’hôpital.

Puis la reprise en main. Plus violente que jamais.

Tandis que rien n’est résolu sur le fond, les conditions d’accueil indignes aux urgences et en psychiatrie par exemple, les foudres répressives s’abattent violemment sur celles et ceux qui ont dénoncé les errements d’années de restrictions budgétaires, de bullshit-jobisation des métiers du soin et de la perte de sens consécutive. Les clivages toujours croissants entre ce à quoi devrait servir le système de santé (soigner) et ce à quoi il sert en réalité (créer des marchés privés).

Il existe une mécanique de la répression, elle doit certainement être expliquée dans les précis de management qui servent de bibles à celles et ceux qui ont le pouvoir.

Dans notre domaine, prenons le cas, bien entendu fictif, d’une alerte lancée par des soignants/autres professionnels concernant des pratiques illégales et / ou indignes à l’égard des patients/usagers/bénéficiaires/résidents dont ils sont témoins aux urgences, en psychiatrie, en EHPAD, à l’hôpital ou ailleurs.

Hypothèse: Soit une alerte lancée par des professionnels qui s’inquiètent de pratiques illégales ou indignes à l’égard de personnes, dont ils sont témoins au sein d’établissements.

Toute ressemblance avec des personnages existants ou des situations réelles serait purement fortuite.

1) Suite à cette alerte qui les met en cause, la première étape pour les directions est souvent de « communiquer » en ne disant rien et de chercher des alliés internes.

Tout d’abord, un silence de la part des directions est opposé aux professionnels et aux médias (si l’affaire est médiatisée d’emblée). Cette tactique du silence vise à gagner du temps quant aux demandes internes et externes de justifications concernant ces pratiques illégales et indignes. Articulée à ce silence inaugural, la mécanique répressive se met en marche. Le silence des directions est couplé d’une stratégie interne visant à allumer des contre feux en s’appuyant sur des forces présentes au sein des établissements: les professionnels ayant lancé l’alerte ont bien des adversaires. Il suffira, discrètement de s’appuyer sur ces derniers.

La mécanique répressive se compose de deux éléments clés : la projection et le renversement. L’enjeu est de renverser la charge de l’alerte en accusant les lanceurs d’alerte de ce qu’ils dénoncent. C’est une stratégie projective, au sens psychiatrique du terme : on projette sur l’autre ce que l’on fait soi-même (souvent, sans même le reconnaître).

Et les complicités peuvent facilement se trouver. Quand le pouvoir demande un service pour se protéger, quand il flatte les bas instincts de cour, des alliances étonnantes surgissent et le parfum des règlements de compte d’histoires non traitées se répand comme de la poudre. L’enjeu est de créer un adversaire commun, un bouc émissaire, pour ne pas traiter ce qu’il se passe à l’intérieur en termes de pratiques illégales.

2) La seconde étape est d’instiller le soupçon sur celles et ceux qui ont lancé l’alerte.

Le fameux théorème apocryphe attribué à Charles Pasqua « créer une affaire dans l’affaire » est une boussole. L’enjeu est de faire oublier les illégalités ou les indignités initiales. Ne pas en répondre. Il faut désormais braquer les projecteurs sur les professionnels qui ont osé troubler la paix interne des établissements et leurs images extérieures.

Toute ressemblance avec des personnages existants ou des situations réelles serait purement fortuite.

Dans cette étape, il s’agit de communiquer en interne en montrant tel ou tel établissement comme une victime de personnes mal intentionnées aux ambitions personnelles. Par exemple, expliquer que le but recherché par les lanceurs d’alerte n’est pas de faire cesser la situation indigne et illégale mais bien de créer une occasion de se mettre en lumière, de tirer la couverture médiatique à soi. Voire d’attirer la lumière pour camoufler des faits graves et honteux dont eux-mêmes seraient les auteurs… Projection et renversement donc.

Toute ressemblance avec des personnages existants ou des situations réelles serait purement fortuite.

Cette astuce du « diviser pour mieux régner » marche d’autant plus facilement que l’imaginaire social est modelé par la fabrique des images. Les images que l’on veut renvoyer de soi, le nombre de vues que l’on a sur tel réseau social, le quart d’heure de célébrité cher à Andy Wharol auquel chacun a le droit une fois dans sa vie.

Dans cette seconde étape, il faut détruire l’image de l’autre en détruisant son travail et le sens qu’il met à son travail. Le sens du travail étant en perte de vitesse du fait de l’accroissement de la « merdification » des  métiers, il sera facile de faire passer l’idée que les personnes ne luttent pas pour le sens mais pour une image. Il convient d’attaquer aux points de convictions de l’adversaire pour les retourner contre lui.

3) La troisième étape est d’instrumentaliser des conflits internes en se servant de la machine bureaucratique comme faiseuse de preuves, à charge.

Il ne faudra pas hésiter à user de calomnies et de pratiques diffamatoires car le temps judiciaire est toujours plus long que le temps administratif. Trois à quatre ans plus tard, les lanceurs d’alerte auront souvent gain de cause sur le fond mais avant ils auront été lessivés (voire sanctionnés) par la machine bureaucratique et sa temporalité. L’usage de procédures d’urgence permet, en accélérant, de sidérer l’adversaire, de le prendre de court.

Dans cette étape, les établissements peuvent se servir de tous les moyens à disposition. Dans un hôpital, les instances internes peuvent être le théâtre de la stratégie projection-renversement. Les directions pourront produire des pièces à conviction à partir de déclarations à charge. Ces déclarations seront présentées comme étant des faits indiscutables nécessitant des réponses disciplinaires sans appel. Les témoignages contraires seront exclus, le contradictoire n’aura pas besoin d’être respecté. Bien souvent, une réponse procédurale, de pure forme,  permet de s’exonérer du problème de fond.

Toute ressemblance avec des personnages existants ou des situations réelles serait purement fortuite.

A partir de ce moment, tout n’est plus qu’une question de respect des formes. Le contre feu allumé permet d’oublier le fond : les conditions indignes et les illégalités initiales.

4) La quatrième étape est d’instiller un climat de peur à tous les échelons hiérarchiques pour isoler les fauteurs de troubles internes.

S’en prendre à des personnes en responsabilité est efficace pour faire passer le message suivant aux échelons inférieurs de la hiérarchie : « s’ils osent s’attaquer à un responsable, qu’est-ce que cela va être pour celles et ceux en dessous ! ». Cette stratégie permet de couper l’herbe sous le pied des soutiens internes aux lanceurs d’alerte. Et les directions pourront utiliser cela pour expliquer que les lanceurs d’alerte sont clivants, qu’ils n’ont le soutien de quasiment personne. La preuve… par la peur !

Toute ressemblance avec des personnages existants ou des situations réelles serait purement fortuite.

Dans cette étape, il est intéressant de garder en tête la stratégie projection-renversement pour rendre responsable les professionnels qui ont alertés, de tyrannie voire de terrorisme, d’épuration voire de morts. Dénoncer l’autoritarisme, le harcèlement, l’abus de pouvoir, la maltraitance et la dictature de ces fauteurs de troubles fera nécessairement affluer des soutiens. Mais pas que…

Cela aura également l’intérêt de faire oublier les reproches du même acabit qui avaient pu exister précédemment dans ces mêmes établissements des années auparavant (là encore, projection).

Toute ressemblance avec des personnages existants ou des situations réelles serait purement fortuite.

Par ailleurs, l’emploi de la menace est utile. Faire peur aux adversaires, les menacer, les acculer à la faute professionnelle, porter plainte contre eux peut avoir de l’effet (comme ce qu’il se passe en Seine Maritime). Se servir du devoir de réserves pour museler toute possibilité d’informer les personnes préoccupées par la situation. Au mieux, ils rentreront dans le rang, se plaindront d’un burn-out et vous n’en entendrez plus parler.

5) La cinquième étape est celle de « l’endossement » des professionnels et de l’irresponsabilisation des dirigeants

Quand des alertes sont lancées, elles sont lancées sur des pratiques et non sur des personnes. Mais les personnes agissant ces pratiques se sentiront bien souvent attaquées personnellement plutôt que de considérer les alertes comme portant sur un système.

Il faut compter sur le penchant des professionnels à se prendre pour cible individuelle de la dénonciation de pratiques. La désagrégation des collectifs de travail renvoie chacun à sa responsabilité individuelle et exonère le système (et donc les dirigeants) de sa responsabilité globale. Par ce mécanisme, les professionnels s’identifient à l’établissement, à son image. Ils cautionnent la plupart des choses qui se passent à l’intérieur car critiquer l’établissement reviendrait à se critiquer individuellement. Le mettre en question reviendrait à se mettre en question, collectivement et personnellement. Dans cette technique d’irresponsabilisation des directions, se mettre en question en tant que professionnels reviendrait à avouer une faute, à se rendre fautif.

L’irresponsabilité des tutelles entraînent la sur-culpabilisation des professionnels. Et d’ailleurs, une bonne idée pour compléter la stratégie projection-renversement est de pousser à la faute les lanceurs d’alerte. Trouver une faute grave, blâmable et punissable. Le couple irresponsabilisation hiérarchique / hyper-culpabilisation des agents permet l’entretien du climat de peur et renforce ce que nous nommerons la stratégie « d’endossement » des professionnels (action de prendre sur soi – sur son dos – les responsabilités dont s’exonèrent les tutelles).

Ainsi, les individus aux échelons inférieurs de la hiérarchie prennent sur leurs épaules une responsabilité générale que n’endossent plus les responsables officiels ayant autorité au sein des établissements. Les uns ont le dos large tandis que les autres font le dos rond.

6) La sixième étape est celle du « R-établissement » : refaire établissement, reconstruire une image positive à partir d’un silence actif sur les illégalités.

L’ensemble des personnes parties prenantes se mettront d’accord pour enterrer l’affaire selon la stratégie éprouvée du « pas de vague ». Pas de vague pour ne pas mettre en lumière les responsabilités. Pas de vague pour ne pas ternir l’image. Pas de vague car les services demandés aux uns et autres appelleront, en temps voulu, à des retours d’ascenseurs.

La stratégie de projection-renversement alliée au climat de peur et au couple déresponsabilisation-endossement a toutes les chances de marcher. Elle est éprouvée dans de nombreux secteurs depuis des années.

Conclusion

Les établissements se pensent désormais vaccinés contre les fauteurs de troubles. Ces derniers n’auront plus que le choix de partir… s’ils le peuvent. Sinon ils seront placardisés voire en arrêt de travail longue durée avant d’être licenciés pour inaptitude. Les conséquences sur leur vie personnelle, sur leurs familles et leurs proches seront lourdes, très voire trop lourdes.

Mais ce qui est peut-être oublié, c’est que cette mécanique de la répression n’est qu’un premier temps qui en appelle un second.

Le premier temps, celui de l’immunisation des institutions contre les lois, contre les droits et contre les libertés fondamentales.

Le deuxième temps, politique, sera celui du combat entre deux registres d’immunités : immunité contre la loi ou immunité contre les transgressions des lois et des droits ? Combat entre deux registres de mouvements : mécanique ou dynamique.

Et là, rien n’est joué d’avance.

Si à cette mécanique de la répression est opposée une dynamique politique d’ampleur pour la dignité, les droits et les libertés fondamentales, le monde pourra peut-être, un temps soit peu, revenir à l’endroit.

A suivre…

Toute ressemblance avec des personnages existants ou des situations réelles serait purement fortuite.

Mathieu Bellahsen

Appel à mobilisation le 24 juin 2021, en faveur de la psychiatrie publique

« C’est un appel aux collègues, ceux-ci ne se limitant pas aux psychiatres ! Appel à se rassembler, débattre, agir… pour un plan de sauvetage de la psychiatrie publique. Le délai est court, mais suffisant pour se donner un point de rdv dans chaque hôpital et discuter ensemble, tous ensemble… Débrayer une heure ou une demi- journée. Ou se retrouver une heure dans les cmp comme point de rassemblement de l’extrahospitalier…. Tout est possible si on le décide ! »

Delphine Glachant

Ni surveiller, ni punir les soignants bien traitants

Communiqué de l’USP du 15 juin 2021

Depuis les grèves de 2018 et la crise sanitaire de la Covid-19, un certain nombre de professionnels, grévistes et lanceurs d’alerte, syndiqués ou non, quel que soit leur statut, subissent de graves représailles de la part de leur direction hospitalière : empêchement à travailler dans le quotidien, conseil de discipline, mutation imposée, plaintes en justice.

L’USP dénonce cette attaque faite aux personnes dont la priorité est de défendre la qualité des soins et les droits des patients. Il est inadmissible de vouloir faire taire de la sorte ceux qui osent dénoncer les décisions ineptes des gouvernants.

Le président de la République et son gouvernement montrent tous les jours leur mépris pour les corps intermédiaires.

L’USP ne laissera pas ainsi bafouer l’indépendance professionnelle et la liberté d’expression des lanceurs d’alerte, dont la légitimité est de salut public et inscrite dans la loi.

Delphine Glachant, présidente

Le collectif Grand Est pour la défense du secteur médico-social

Le Collectif Grand Est a organisé le Samedi 25 septembre 2021 la Convention Nationale « pour la Défense du secteur médico-social, de la psychiatrie et de l’accès aux soins pour tous », dont voici le dossier de presse :

Nous refusons encore une fois la politique de la peur

Communiqué de l’U.S.P. du 1er Juin 2021

Vendredi 28 mai, en Loire-Atlantique, un homme de 39 ans a agressé une fonctionnaire de police à coups de couteau. Il lui a pris son arme, a fui avant de séquestrer une jeune femme puis de tirer sur les gendarmes et d’être abattu par eux. Hélas, sa mort est venue ici empêcher la rencontre qui aurait peut-être permis de donner du sens à son acte.

Poignardée dans ses fonctions, la policière municipale, mère de famille de 47 ans, est toujours hospitalisée.

Malheureusement, cette mort permet à une série d’experts en tous genres de gloser, d’occuper une presse lassée des vaccins et des masques, et à des partis politiques de faire campagne. Nous attendons pour notre part les résultats de l’enquête de police.

On nous dit que cet homme avait passé 19 ans en prison, était suivi par le renseignement territorial pour radicalisation et diagnostiqué schizophrène. Nous ne savons pas à cette heure ce qui a contribué au diagnostic de schizophrénie. Acceptons pour l’instant ce diagnostic comme confirmé. Notons d’abord que passer sa vie en prison n’est jamais thérapeutique, le plus borné des politiciens macronistes, LR ou RN ne peut l’ignorer.

Parmi les réactions qui se sont multipliées, retenons celle de Frédéric Péchenard, ancien patron de la Police nationale, devenu responsable politique et actuel patron d’une des listes de droite aux Régionales d’Ile de France – donc un homme qui ne parle pas à la légère et s’exprime dans son domaine de compétences. Il a affirmé le 30 mai dans les médias, en commentant ce crime, qu’il « fallait surveiller les hôpitaux psychiatriques ». Soigner derrière des grilles toujours plus hautes et sous la surveillance des drones, est-ce cela que la droite et le gouvernement nous proposent ? C’est l’impossibilité du soin qui est ainsi réaffirmée par des démagogues comme lui.

Voici à nouveau ce discours qui affirme depuis celui du Président Sarkozy de 2008 que le présumé schizophrène est dangereux, doit être enfermé à jamais, que c’est une question de sécurité publique et pas de soins. Voici cette démagogie sécuritaire ignorant les faits.

Quant à nous, nous répétons encore et à nouveau que les personnes schizophrènes sont selon toutes les études plus souvent victimes de violences que la population générale. C’est de soins et de protection dont ils et elles ont besoin. Pas d’exclusion ni d’enfermement. C’est un grand plan de développement de la psychiatrie, de recrutement de personnels, de formation de ces personnels qui est nécessaire, comme le disent les soignants dont les psychiatres, avec les patients et les familles, depuis des années. C’est une nécessité pour soigner mieux, voire pour soigner.
Dans les prisons françaises comme dans beaucoup de pays, il y a une surreprésentation des personnes présentant une pathologie psychiatrique, c’est un scandale qui dure et qui doit cesser. Ce renouveau de la psychiatrie aura à prendre en charge ce problème. Ce gouvernement, comme les précédents, reste sourd à ces exigences. Il préfère mettre l’accent sur la surenchère sécuritaire avec le RN et les autres droites.

Pascal Boissel, vice-président
Delphine Glachant, présidente

SCHIZOPHRENIE ET RADICALISATION : de quoi parle-t-on ?

Jean François Rey (philosophe) et Pierre Delion (psychiatre), le 31 mai 2021

Quand les mots perdent leur sens, l’opinion et ceux qui la formatent font courir des risques énormes à la liberté.

Nul ne s’est avisé, jusqu’à présent, après l’agression regrettable d’une policière municipale près de Nantes, de tenter d’expliquer, même sommairement, de quoi il retourne quand on évoque la schizophrénie. On a entendu, le soir même, des mots comme « schizophrène sévère », c’est-à-dire, potentiellement dangereux. Il n’est pas rare d’entendre, dans ces cas-là, dans les média, parler de « dossier psychiatrique chargé », confondu sans distinction avec « casier judiciaire ». Autrement dit, on ne parle des personnes schizophrènes que lorsqu’il y a eu passage à l’acte violent. Dès lors le souci affiché devient : « comment prévenir un passage l’acte ? ». La réponse attendue est simple : enfermer.

Enfermé, cet homme l’était, condamné pour de multiples délits. C’est là qu’il développe simultanément, dit-on, les symptômes de la schizophrénie et le discours violent de l’islamisme intégriste. Les troubles mentaux seraient indissociables, ici, de l’idéologie totalitaire violente, les uns nourrissant l’autre.

On ne peut qu’être inquiet de telles réactions dont les conséquences prévisibles et imprévisibles sont redoutables. On parle à nouveau de dépistage des troubles psycho-sociaux dès l’âge de trois ans (et même « à la naissance », comme l’a suggéré un élu d’Ile de France).

On ferait mieux de parler de prévention de la rechute des psychoses telle qu’elle était prévue dans le cadre de la psychiatrie de secteur, quand la France était le modèle d’une psychiatrie à visage humain, où même les malades les plus graves étaient sujets de prises en charge dignes de ce nom. Mais il aura fallu que certains technocrates totalement ignorants de l’histoire de la psychiatrie, se mettent à se demander comment faire des économies rapides sur un « poste budgétaire » dont personne ne parlerait puisque, c’est bien connu, même si vous avez un malade mental dans votre famille, vous n’allez pas aller défiler dans la rue pour défendre une médecine des fous….

Car si on y regarde bien, les personnes qui présentent ce qu’on appelle une schizophrénie, lorsqu’elles étaient suivies par une équipe de secteur, pouvaient lors de moments difficiles, c’est-à-dire quand elles sont envahies par des angoisses primitives térébrantes pour l’esprit humain, appeler un soignant connu, et lui « parler en toute simplicité » du fait même qu’il le connaissait depuis un temps certain, celui nécessaire à tisser une relation transférentielle. Vous savez le transfert, c’est celui qu’on voit sous la forme d’une relation quasi-amoureuse entre la réanimatrice et le psychanalyste dans la série En thérapie ! Eh bien, dans la psychose, dans la schizophrénie, dans l’autisme, le transfert prend une autre forme que la relation amoureuse. C’est plus une relation de confiance dans la capacité des soignants à porter le patient-la fonction phorique- lors des situations périlleuses qu’il traverse à chaque crise d’angoisse. Et cette confiance, il ne peut l’accorder a priori, il ne peut que la constater après plusieurs expériences au cours desquelles le patient a vérifié que le soignant ou les soignants, qui sont censés le prendre en charge, l’ont bien porté et accompagné comme attendu. Mais pour cela, il faut qu’une équipe soignante soit connue des patients au long cours, qu’ils aient des occasions de rencontres régulières, des activités communes, des réunions instituées où se retrouver. Bref, qu’il y ait ce qu’on appelle une continuité des soins pour le patient par les mêmes soignants. C’était la dimension primordiale de la psychiatrie de secteur. Et dans ces conditions, le délire, qui peut parfois pousser à l’agressivité, à la condition qu’il soit accueilli et accompagné par des soignants qui connaissent le patient, est canalisé, transformé, métabolisé, et point n’est besoin pour ce patient de trouver une cause islamiste, ou toute autre raison de rationaliser sa violence interne.

Donc la vraie prévention des rechutes des maladies mentales, c’est un suivi de qualité par des personnes compétentes en psychiatrie, référentes des patients, et au long cours.

Quand nous entendons un ancien patron de la police nationale déclarer avec une « naïveté touchante » ou une incompétence notoire en matière de psychiatrie, qu’il « faut surveiller les hôpitaux psychiatriques » pour éviter qu’un schizophrène agresse un policier, on se dit que le niveau du débat à ce sujet est vraiment loin du compte, et qu’il y a lieu de reprendre l’ensemble de la problématique psychiatrique dans ce pays. En effet, on voit ressurgir ici et là les pratiques de contention, d’isolement et d’enfermement. On oublie la distinction élémentaire ente contenance et contention. Ce n’est pas en attachant qu’on libère. Mais en parlant, en entourant, en accueillant. La contenance contient, porte et préserve ceux qui ne peuvent pas se contenir eux-mêmes. Comment se contient-on quand on a un corps vécu comme bribes et morceaux, une parole et une pensée en apparence incohérente, lorsque toute la personnalité est clivée, dissociée ? Car c’est cela la schizophrénie dont la « dissociation » (la « schize ») est le symptôme majeur par lequel le psychiatre Eugen Bleuler rebaptise en 1911 ce que l’on appelait alors « démence précoce ».

Privilégier la contenance par rapport à la contention, c’est ce qui pourrait arriver de mieux aujourd’hui à la psychiatrie. Faire qu’un établissement de soins psychiques soit « contenant », ce n’est pas élever des murs, c’est faire de tous les instants de la vie quotidienne du patient des moments de rencontre et de veille, des bouts de chemin, des paroles échangées et entendues. Mais on est en train de revenir à un état antérieur, bien en amont des années d’après-guerre. Le fou dangereux, le schizo des films d’horreur, prennent la place dans les représentations collectives de l’homme souffrant et des familles affectées par un fils ou une fille diagnostiqués « schizophrène ».

Or la réalité, c’est cela : une psychiatrie de secteur en raréfaction et déshérence, une formation initiale des psychiatres et des personnels soignants (les infirmiers psychiatriques ont officiellement disparu en 1992) réduite à une peau de chagrin, l’interchangeabilité des soignants sans tenir compte de la relation d’attachement d’un patient à ses soignants référents, la réponse standard basée sur celle des urgences, la croyance magique dans le seul recours aux neurosciences…  Partout triomphent les « protocoles » et la rationalité instrumentale. A quoi s’ajoute désormais le prédominant souci sécuritaire : la question n’est plus de soigner la personne schizophrène, mais d’en protéger la société. L’image sociale du schizophrène (souvent accolé de l’étiquette « paranoïde ») brouille tout. L’aliénation sociale vient prendre toute la place accordée à sa pathologie, et son aliénation psychopathologique est réduite à son seul fonctionnement cérébral. On ne sait plus de quoi on parle. Tantôt on pratique l’euphémisme : la psychose maniaco-dépressive se dissout dans de très banals « troubles bipolaires ». Tantôt on diabolise : la schizophrénie fait peur par son étrangeté, d’autant plus qu’on ne l’évoque que dans les cas de passages à l’acte violents, alors que nous savons que le nombre des criminels est plus faible chez les malades mentaux qu’en population générale.

Le partage normatif entre les fous et les autres est en passe de devenir plus violent que jamais. Il n’est pas question de déclarer a priori (c’est-à-dire sans une enquête sérieuse) une innocence de principe de la personne souffrant de schizophrénie lorsqu’on peut lui imputer un crime. Mais l’imputation d’un crime n’est possible que si l’on peut l’attribuer à une personne libre. Il appartient aux experts, psychiatres et juges, de déterminer, au cas par cas, si l’auteur présumé des faits dispose de cette liberté effective que nous nommons « responsabilité ». Hors ces situations assez rares, eu égard au nombre de personnes souffrant de schizophrénie, l’ordinaire de la folie est plutôt fait d’indifférence et de rejet, d’ignorance et de mépris.

Qu’on ne brandisse pas l’argument disqualifiant d’un angélisme a priori. Le partage normatif, c’est de reléguer la folie hors de l’humanité. Alors que l’humanité est le remède. L’élément humain, c’est l’ambiance dans laquelle on accueille la folie. Cela se construit patiemment, avec de l’imagination et du pragmatisme. A une condition, mais elle est de taille : le fou est mon semblable. « Bien que Ajax me haïsse, je reconnais en lui, dans sa folie, quelque chose de moi. ». Ces mots, écrits au 5e siècle avant notre ère, sont de Sophocle.

Congrès de l’USP : Les libertés

36ème congrès annuel de l’Union Syndicale de la Psychiatrie à Rouen, du 4 au 6 Juin

À l’heure de la pandémie de Covid-19 qui n’en finit pas, nous sommes toujours et sans cesse entravés dans nos vies : confinés, déconfinés, reconfinés, masqués, sous couvre-feu, privés de relations sociales, privés de convivialité, de toucher, de rencontres familiales, amicales, amoureuses.
Certains en paient le prix fort : les étudiants, les jeunes, les personnes âgées, les plus démunis. Ces derniers sont en plus privés d’accès aux soins, ont été touchés par une mortalité plus élevée que les autres et ont subi des conséquences socioéconomiques plus marquées.
Pendant ce temps-là, alors que le Ségur de la santé a été une farce, la destruction des hôpitaux se poursuit, les lits continuent de fermer et en psychiatrie, les rapports tombent les uns après les autres, préconisant d’aller toujours plus loin dans l’annihilation de la psychiatrie de secteur, épousant les propositions contenues dans la réforme du financement qui s’appliquera dès 2022.
L’introduction d’une dotation à l’activité va bouleverser les manières de travailler et laissera sur le côté les patients nécessitant des soins dans la durée. C’est la dictature de l’économie sur le soin qui est en marche.
À cette heure, les pratiques d’isolement et de contention, en augmentation croissante dans les unités d’hospitalisation, sont légitimement interrogées mais de façon bien cavalière par l’article 84 de la Loi de financement de la Sécurité sociale. Nous débattrons dans ce congrès de ces situations de privation de liberté et leurs conséquences sur les patients et les professionnels.
Nous analyserons cet article 84 sur la contention, qui a le mérite d’introduire l’autorisation du juge des Libertés et de la Détention sur cette pratique, mais de façon facultative et ne résout en rien sa persistance.
Enfin nous débattrons de la pente autoritaire sur laquelle s’est engagée le gouvernement par ses pratiques répressives et les lois liberticides qui s’accumulent sous couvert d’état d’urgence.

Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges, mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché.
Emmanuel Macron, 12 mars 2020

PROGRAMME

Vendredi 4 juin 
- 9 heures : accueil

- 9 heures à 12 heures
Après une introduction par Delphine Glachant, discussion sur l’état des lieux des piquets de grève trois ans après les actions de 2018.
Présidée par Fethi Bretel
Invités : Les grévistes du Rouvray, du Havre, de la Psychiatrie Parisienne Unifiée, d’Amiens. 
En présence des syndicats SUD et CGT

- 14 heures – 16 heures 
Contention et isolement : quel vécu ? Professionnels de la psychiatrie et usagers s’expriment.
Présidé par Pierre Paresys
Invités : Humapsy, Advocacy, le Fil Conducteur Psy ; Philippe Laville (LDH) et les grévistes de 2018.

- 20 heures – 22 h 30
« Et si on inventait une vraie démocratie sanitaire ? » Réunion ouverte en présence de Sandrine Deloche, pédopsychiatre et Evelyne Sire-Marin, magistrate.
Présidée par Pascal Boissel

Samedi 5 juin 
- 10 heures – 12 h 30
Article 84 de la LFSS
Présidé par Claire Gekiere.
Invités : Jean Vignes (NSED), Le Fil conducteur Psy

- 14 h 00– 17 heures 
L’irresponsabilité pénale
Invitée : Sarah Massoud, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature
Présidé par Jean-Pierre Martin

17 heures 
Hommage à Alain Chabert

Dimanche 6 juin
10 heures à 13 heures
Vote des motions

Lieu du congrès :
Espace du Moineau-Centre Diocésain
41 route de Neufchâtel -76044 ROUEN

Pour s’inscrire :

Prises de paroles du 2-5-2021, Montreuil.

Introduction par les trois collectifs à l’initiative du rassemblement :

L’Appel des Appels, Roland Gori

Printemps de la psychiatrie, Delphine Glachant

Collectif des 39, Selma Benchelah

Représentants et collectifs de psychologues :

Syndicat National des Psychologues – Pierre Ange Raoult

Alain Abelhauser et Albert Ciccone, Séminaire Inter-Universitaire Européen d’Enseignement et de Recherche en Psychopathologie et Psychanalyse.

Gladys Mondière, Fédération française des psychologues et de psychologie

Cyrille Le Jamtel – Collectif POP

CMPP :

Mariette Murat – Fédération CMPP Bretagne

Maya Vair- Piova, CGT

Associations : La Main à l’Oreille, Le Fil Conducteur Psy

Autres praticiens du soin psychique :

Association des Psychiatres du secteur infanto-juvénile

Patrick Landman et Louis Sciara, STOP DSM

David Ryboloviecz et Dominique Besnard- CEMEA (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active)

Pierre Delion