Deux ou trois remarques concernant la psychiatrie

Deux ou trois remarques concernant la psychiatrie

Par où commencer ? peu importe…

Après des études très ennuyeuses et une licence en poche, je me retrouve à 20 ans à travailler dans un centre d’appel à Paris (« Vous avez une licence de philo ? vous pourrez répondre au téléphone ! ») Un jour au lycée, je cherche un bouquin sur Kafka dans une librairie et je tombe sur un livre étrange, des éditions de minuit, « Kafka, pour une littérature mineure ». Je tombe amoureux de la philo, et file à l’université. Mais là c’est une autre chanson : vieux profs endormis dictant le même cours depuis 20 ans, moines mystiques heideggériens improvisant des poèmes devant des amphis quasi vides, et kantisme à digérer pour assurer n’importe quelle dissertation. « Vous avez un niveau parisien », me sort un prof après que j’ai reproduit dans ma dissertation, en la modifiant à peine, sa propre préface à une traduction de Fichte, qui devait être à l’époque un de ses seuls textes édités. J’y vais mais choisi Paris 8, et non La Sorbonne ou Diderot, et j’ai beaugcoup de temps que je passe dans pas mal de bars de Barbès. Paris m’oppresse vite, mais surtout ma famille ne peut plus m’aider, et je n’ai pas envie de financer tout ça en faisant quatre heures de transport quotidien. Après avoir bien pété les plombs, soignant seul des grosses crises d’angoisse à coup de cuites régulières, on me propose un job d’été qui est d’accompagner des personnes handicapées en vacances. Guattari m’avait aussi fait découvrir Deligny, et je me retrouve enfin dans un boulot ou je suis en relation avec d’autres, qui me font vite relativiser l’intérêt des êtres parlants que la majorité d’entre nous sommes. Dès que je suis responsable d’autres personnes, l’alcool disparait de mon horizon et je me sens utile. Travaillant le moins possible, suivant à la lettre les recommandations de Mr Debord (« Ne travaillez jamais ») je finis quand même par obtenir un contrat de professionnalisation en 2008 et je deviens Aide-Médico-Psy en 2009, à l’époque je « bossais » auprès d’adultes handicapés « bossant » en CAT/ESAT.

Mais on ne doit pas dire handicapé, la réforme qui est censée mettre la personne au centre de ses préoccupations impose le mot de déficience intellectuelle. Les réformes du médico-social imposent une espèce de langue de bois aux acteurs de ce champ spécifique, mais qui n’est que rarement suivi dans la réalité. « Charte de la personne accueillie », « La bientraitance », « Charte des droits de la personne hospitalisée » etc. Je commence, après un séjour aux urgences psy (ils avaient des « lits » à l’époque) liées à une cuite avec black-out, à être suivi par un centre d’accompagnement ambulatoire pour mon addiction, et à voir quelques mois un psychiatre qui a pas mal d’humour et en quelques phrases me fait pas mal avancer. Je me souviens de trois phrases : « Vous êtes marrant, vous me faites penser à un surfeur sans surf » ; « Vous savez, on peut très bien faire sa psychanalyse dans les bars » » ; « Vos parents étaient au ministère de la défense, et vous au ministère de la défonce » ;« Vous pouvez passer à autre chose, maintenant. » Magie des mots, performativité, je n’en sais rien, en tous cas ça marche mieux qu’avec tous les psys silencieux que j’avais été voir et dont je ressortais flippé et angoissé.

Mes « handicapés », je les emmenais faire du ping-pong ou voir des matchs de foot, je les emmenais faire leurs courses, à la pêche, selon leurs envies, selon leurs possibilités. J’aimais bien ce « boulot » ; à côté d’eux, je me sentais le devoir de les défendre contre une société hyper normalisée et jugeante, stigmatisante et obsédée par le travail et le conformisme. Stigmates, de Goffman, ce bouquin aussi m’avait aussi aidé à aiguiser mon regard sur le monde social. La Distinction, de Bourdieu, un des bouquins de Laing et Cooper, surtout Soi et les Autres, avant que ce dernier prenne un peu trop de LSD, et surtout le film de Ken Loach, Family Life, et puis toujours Guattari, même si je ne le comprenais pas trop, m’avait justement ôté l’idée de tout comprendre, de m’approprier les morceaux de pensée qui me semblaient intéressantes, de ne plus penser par auteurs, livres, signifiants, mais par morceaux, tissage, reprise disait Oury. Et toujours cette résonance des mots de Deligny, (Ce Gamin-là) qui venait hurler ce que les muets et exclus de notre socialité ne pouvaient dire : l’animal parlant ne voit plus rien, alors j’ouvre les yeux et je regarde ce que les gens autour de moi font, leur capacité d’agir, les cartes que cela dessine, les affects qu’ils peuvent avoir, et là je n’ai plus devant moi ce pseudo-monde commun, non, j’ai toute une ménagerie d’animaux très différents, et je sais être plus proche du réel que dans les limites de la langue maternelle dont les gens font leur pays. Ey j’apprend à éviter certains animaux.

C’est peut-être pour ça que je ne me sens pas très épanoui avec mes collègues qui pour la plupart travaillent depuis très longtemps dans la même institution et passent leur temps à se quereller pour trois fourchettes et à insister sur le travail comme moyen d’émancipation pour ces personnes. Ou qui respectent, à la lettre, la recommandation ministérielle du vouvoiement comme marque de respect. Je me dis que si trier des boulons en sous-traitance pour une boîte locale et pour très peu d’argent est émancipateur pour les stigmatisés, tant mieux, tant mieux pour ceux qui y croient (leurs parents qui ont travaillé toute leur vie, où eux qui veulent se sentir « comme nous »), mais moi, je n’y crois pas, alors j’ai envie d’aller voir ailleurs. Normaliser, surveiller, contrôler, voilà notre seul rôle ? Une fois diplômé, heureusement, mon employeur ne m’embauche pas en C.D.I., puisqu’il est plus économique pour lui de prendre d’autres personnes non qualifiées et de les former. Tant mieux. Je commençais cela dit à m’ennuyer grave.

J’avais tout de même demandé un stage à La Borde, mais le stage officiel pour mon diplôme devant être fait avant une certaine date, je me retrouve là-bas après un autre stage, sans statut « réel ». Excellente manière d’arriver à La Borde ? Puisque si j’ai bien compris ça fonctionne un peu différemment des institutions « ordinaires », et que tout le monde passe par toutes les tâches, (le fameux SAM, Service Accueil Ménage). Censé rester quinze jours je reste plus de deux mois, et au bout d’un moment je ne sais plus trop « ce que je fous là ». Je me lie plus ou moins d’amitié avec certains patients, soignants, mais je suis fatigué par les discussions sans fin sur le signifiant dans le local stagiaire (pour la plupart des étudiants en psycho), et par les séminaires d’un soignant qui fait passer le « Szondi » aux plus motivés, et à côté duquel la rhétorique lacanienne est du français d’école élémentaire. Je ressens ce que j’avais ressenti dans le monde universitaire, où il faut se battre longtemps pour faire sa petite place, j’ai aussi parfois l’impression d’être dans une clinique « de luxe », même si elle est assez sale, au vu du niveau intellectuel et de l’origine socio-culturelle de pas mal de patients. Pour me calmer je fais un peu de tennis avec un patient qui passe ses soirées à tenter de reproduire le service de Boris Becker. Je me rends aux réunions du matin et je ne comprends pas pourquoi il faut une heure et demie avant de décider d’emmener trois patients à la piscine. Je suis trop borderline pour bosser dans une institution classique, mais je suis peut-être trop pragmatique pour la psychanalyse… je suis quand même hyper ému de pouvoir aller consulter les manuscrits de Guattari qui commençait dans les années 60 à théoriser quelque chose qui mettait en lien l’aliénation sociale et l’aliénation mentale, à la suite de Tosquelles et d’Oury. Ce jour-là, dans la bibliothèque, un patient me voit en train de feuilleter l’Anti Œdipe, qui apparemment passe son temps dans le plus haut bureau de cette bibliothèque, m’invective en me hurlant dessus que l’anarchie est dangereuse, et que si on arrêtait de mettre des flics partout une grande guerre civile éclaterait parce que les gens ne sont pas éduqués et qu’ils font des choses atroces. Grande angoisse, grand moment. Après cela je le surnommais le Maître du Haut Château, et je l’évitais soigneusement ; de magnifiques moments aussi avec Jeff (patient, soignant ?) avec qui nous discutons d’addiction, de liberté, de musique et de plein d’autres choses…Une sensation d’étouffement quand le groupe est omniprésent ; heureusement j’ai une bagnole et je pars de temps en temps sur une petite route forestière pour être un peu seul au milieu des champs.

Le retour à la maison n’est pas évident. Je quitte la ville ou j’ai fait ma formation pour Nantes, plus grande ville, plus de possibilité de boulot, et j’ai envie de découvrir d’autres publics, de faire d’autres expériences. Ça commence par une fonction d’accompagnateur en M.E.C.S. où je suis le seul A.M.P. et où les éducateurs spécialisés me mènent la vie dure. Mon statut devrait-il me condamner à nettoyer les chambres, à faire la bouffe pendant qu’ils décident de ce qui est bon pour le « projet personnalisé » de ces jeunes ? Là-dedans, ça déconne à plein tubes, entre des éducs type militaire qui fonctionnent à coup de sanction (un gros mot = 15 minutes dans ta chambre) et des éducs épuisés qui rêvent de partir. A la fin de mon CDD, le chef de service qui m’avait promis un autre poste me propose un temps partiel de nuit dans une autre structure à 60 kilomètres de là, et je jette l’éponge.

Et c’et là que j’ai l’idée désastreuse de m’inscrire comme intérimaire dans une agence d’intérim spécialisée dans le médicosocial. Contrats très courts, horaires coupés, et surtout intervention dans les endroits où ça ne va pas très bien, puisque si on fait appel à des intérimaires c’est en général parce que dans les structures d’accueil le personnel est très souvent en arrêt maladie ; je me retrouve une fois seul un dimanche, après la transmission du collègue de nuit, avec une quarantaine de personnes âgées à m’occuper, dont je ne connais ni le nom ni les habitudes, et j’ai un retour de la boîte d’intérim la semaine suivante qui me dit que le personnel s’est plaint de la médiocre qualité de mon travail (l’intérimaire comme bouc émissaire des dysfonctionnements institutionnels ?) Je teste aussi une maison de retraite de luxe qui me trouve efficace, et ça se passe un peu mieux. Je trouve drôle d’être pris pour un laquais par certaines personnes âgées issue de la vieille bourgeoisie nantaise, mais trop c’est trop : comment peut-on s’occuper décemment de personnes quand on a une quinzaine de toilettes à faire chaque matin ? Tout cela finit par une fin de matinée, où après m’être occupé de tous les pensionnaires je ferme un œil à 12H15 devant le téléviseur à côté d’eux : une infirmière rentre et court prévenir le directeur ; il me convoque 30 minutes après et me dit que je mets en danger les personnes, et que notre collaboration s’arrête là.

J’arrête l’intérim, et je trouve après une période d’oisiveté plus ou moins créatrice (musique, musique, musique) je trouve « en traversant la rue » un poste de nuit dans une autre association : cette fois il s’agit d’accueillir des sans abris dans le centre de la ville. Le boulot est super difficile (19H30 -7H30) trois nuits de suite avec deux jours de repos consécutifs, payé au SMIC) avec un public touchant, comme plein d’humains peuvent être touchants mais aussi avec son lot de cons et de violence. Je me retrouve après un peu moins d’un an totalement déconnecté de toute vie sociale, je suis déclaré inapte au travail de nuit par la médecine du travail et commence une négociation compliquée avec l’employeur pour négocier un droit au chômage après ma période travaillée. En C.D.I., sachant que j’ai tenu le temps moyen des salariés sur le même poste, je ne comprends pas qu’on puisse pratiquer un tel management dans une association à visée sociale ; ce lieu est aussi un super moyen de concentrer tous les sans abris de la ville qui sinon dérangeraient les honnêtes bourgeois du centre-ville, parrainé lors de sa création, je l’ai appris ensuite, par une certaine… Christine Boutin. Trier et cacher les SDF du centre-ville aseptisé, voilà ce que nous faisions, et je pars, écœuré et soulagé, de cet enfer. Les personnes qui m’ont le plus appris là-bas sont des SDF hyper cultivés – et oui, ça sert de passer ses journées à la bibliothèque l’hiver, on peut apprendre plein de choses, et d’autres moins cultivés, et je suis surtout marqué par le respect que les sans-papiers nous montrent généralement, contrairement à de petits « français » qui font le tour de France des centres d’accueil, en se plaignant de la mauvaise qualité de la soupe qui leur est servie.

Il est temps pour moi de faire autre chose, et c’est ce que je fais pendant quatre ans dans un autre pays, ou même si je n’ai pas d’expérience professionnelle très épanouissante je considère comme moins déconnant de subir le management du capitalisme actuel dans des boîtes où on s’occupe de marchandises et non pas de personnes.

Puis vient le retour en France, très compliqué pour moi, et c’est là que je pars en vrille, enchainant quinze jours de grosses cuites mêlées à tout ce que je pouvais me faire prescrire comme médicaments ; de retour dans ma famille, je formule vite mon besoin d’être hospitalisé. Je me retrouve aux urgences, on me prescrit des médocs, je sors, je rebois et reprend des médocs, je revois le psychiatre, qui me dit qu’il n’a pas de lit pour moi, mais au bout d’une semaine il me propose de m’hospitaliser sous contrainte pour que je puisse avoir ce fameux lit ; je signe sans hésiter, pour pouvoir me poser sans ma famille et dans ma tête, un soulagement énorme prend place petit à petit.

Je passe d’abord 48 heures dans un pavillon fermé, qui porte le nom d’une île, comme dans un aquarium où j’avais travaillé, dont les patients tentent de s’enfuir tous les deux jours, où les infirmiers ne sont pas des infirmiers mais de simples surveillants distributeurs de cachetons, mais après deux entretiens avec une psychiatre, ils voient que je ne suis pas dans un discours onirique érotomane mégalomaniaque, ni dans un délire de persécution avancé, que j’arrive à raconter de manière « claire et distincte » ce que je fous là et ils me mettent en pavillon « ouvert », avec pas mal de gens qui ne vont pas très bien. Un soir, on fume une clope sur le balcon et l’un des patients me confie que s’il sort, il va se pendre. J’apprendrais deux mois plus tard que c’est ce qu’il a fait. Je trouve très vite et avec chance une place dans un centre de post cure type PNL, avec un bon bourrage de crâne sur les méfaits de l’alcool fait par un intervenant qui arrondit ses fins de mois, mais l’équipe soignante qui fait tout ça y croit, fait tout son possible pour ceux qui viennent là, et je ne regarde plus aux référence théoriques mais au lien réel qui se forme entre les personnes ; en tous cas j’en ai l’impression, et cette parenthèse me permet enfin de retrouver une petite forme de solidité.

Depuis j’ai commencé une formation dans un domaine manuel et je me sens totalement libéré de pas mal de boulets que je trainais à chacun de mes pas, et pour revenir sur le sujet qui nous préoccupe, à savoir l’institution psychiatrique, j’ai toujours croisé des gens dignes et d’autres non dans le personnel qui y bossait, mais les témoignages des soignants lors de mon hospitalisation récente m’ont fait ressentir le besoin de relayer leur parole. Peut on écouter la souffrance des autres quand on est pressé comme un citron ? Et qu’est ce qu’une ministre microcéphalienne dont le mari est en situation de conflit d’intérêt avec les laboratoires peut avancer comme argument quand sa seule politique est la réduction de moyens et la mise en concurrence des services publics entre eux, comme on met en concurrence les universités ? J’ai fais ma part dans ce secteur du « monde du travail », et je pars vers d’autres horizons, mais j’aurais toujours plus de respect pour ceux qui bossent au bas de l’échelon, parce que je pense que ce sont eux qui sont le plus en contact avec la souffrance des personnes, et que les éléments théoriques de la psychiatrie, le cul entre la chaise de la spéculation psychanalytique et la chaise des neurosciences comportementalistes, n’est pas un enjeu pour les personnes en souffrance ; qu’on soit qualifié de maniaco-dépressif ou de bipolaire change quoi ? Ce qui compte c’est d’organiser des collectifs soignants où les statuts sont gommés dans le travail commun : et le travail commun, c’est de tisser quelque chose autour des gens « psychiatrisés » pour que quelque chose accroche et les fasse respirer un peu. Je suis optimiste ce matin, alors que j’ai encore dans mes oreilles les discussions de mes collègues lors des pauses qui ne parlent que de leur retraite ou de leurs problèmes de maison ou de bagnole.

Oui c’est peut-être utopique ; comme me le disait le seul dentiste que j’ai rencontré qui n’aimait pas les dentistes, c’est à dire leur univers socio-culturel, golf et week-ends à Arcachon, entre soi et nullité culturelle, « j’aurais peut-être dû choisir un autre boulot, mais qu’est ce que tu veux, j’aime bien soigner les dents des gens ». J’ai entendu l’autre jour : « même les médecins gueulent » ; si de l’A.S.H. au chef de service on se met à gueuler ensemble, il se passera forcément quelque chose qui fera barrière aux réformes en cours ; quant à moi je retourne une fois par moi au café de l’hôpital psy de mon secteur, et je me sens bien quand je passe une heure à lire le journal local et à parler avec les gens qui sont là.

F.

 

Cimetière du Père-Lachaise, tombe de Félix Guattari

De l’autre côté du miroir…

De l’autre côté du miroir…

Introduction

J’ai aujourd’hui 38 ans, je suis professeure des écoles et titulaire d’une classe en Réseau d’Education Prioritaire (anciennement ZEP). A la fin de l’hiver 2017/18, alors que je venais de m’installer dans une jolie maison de banlieue avec mon ami et ses enfants, j’ai connu une dépression que j’avais pensé soigner en me faisant hospitaliser comme cela avait été le cas trois ans plus tôt dans le cadre d’un épuisement professionnel. Hélas, en me faisant hospitaliser, j’ai mis le pied dans un engrenage dont je tente d’expliquer les mécanismes en quelques points. Ce parcours chaotique m’a amenée à séjourner dans trois établissements différents, un public, un privé associatif et un privé lucratif, donc un « panel » assez représentatif de la diversité des lieux de soin. Si mon expérience n’est pas spectaculaire car je ne suis pas très « malade » et bien « insérée » socialement, elle montre que tout le monde peut un jour être touché par des troubles psychiques et la manière dont ils sont considérés, traités et parfois soignés dans notre société aujourd’hui. Il montre que personne n’est à l’abri de l’isolement et de l’invalidité psychique. Ce témoignage se veut également positif, ou du moins il ne se veut pas manichéen, puisque j’ai pu m’appuyer, entre autres, sur deux structures hospitalières pour me rétablir. J’espère que ce texte sera utile, qu’il suscitera de l’empathie et qu’il réveillera un esprit critique chez toutes les personnes concernées ou non par le soin psychiatrique.

Le manque de médiation thérapeutique

Lors de mon séjour d’une semaine à la clinique ND, j’ai constaté un manque considérable d’activités de médiation. On m’a proposé un atelier de sophrologie hebdomadaire auquel devait s’ajouter un entretien hebdomadaire avec une psychologue si je restais. Si bien que je me suis sentie totalement livrée à mes angoisses. Lorsque j’en ai fait part à la psychiatre chef du service, elle m’a renvoyé le problème en me demandant de « me ritualiser comme le faisaient les autres patientes. » J’entendais pourtant les « autres patientes » se lamenter. Elle a également qualifié cette incapacité à se ritualiser comme de la dispersion et m’a fait part de sa décision de m’administrer un neuroleptique, le Xeroquel.

Ce manque de médiation thérapeutique est criant également à l’hôpital V où j’ai effectué deux séjours ce printemps et où le seul professionnel proposant un atelier dans le service (une fois tous les 15 jours) était une art-thérapeute stagiaire.

Quant à la clinique L, si la thérapie par des médiations artistiques, corporelles et la parole est affichée comme un point fort des soins, l’écart est important entre les médiations annoncées et celles réellement disponibles. En effet, le nombre de patients accueillis est trop important au regard du nombre d’intervenants.

Questions : Est-ce une solution de pallier le manque de médiation thérapeutique par l’administration de neuroleptique puissant avec les effets secondaires que cela comporte pour le patient ? Comment peut-on traiter la dépression par l’ennui et l’absence de lien entre patients et entre patients et soignants ?

Le manque de disponibilité du personnel infirmier et médical

Dans les trois structures où j’ai été prise en charge, j’ai constaté un manque de disponibilité du personnel soignant. Je voyais les infirmiers seulement au moment de la prise de médicament, de la surveillance des repas (hôpital V et clinique ND), et lors de quelques entretiens que l’on voulait bien m’accorder. Régulièrement ces entretiens étaient différés et souvent une fois différés, n’aboutissaient pas. J’ai très souvent eu l’impression de déranger une équipe consacrée à des tâches informatiques. De plus les entretiens obtenus restaient superficiels et parfois maladroits, me renvoyant à ma solitude. Pourtant trois ans auparavant, à la clinique ND, travaillait une infirmière qui avait bénéficié de la formation spécialisée en psychiatrie et avec qui j’avais pu avoir de longs et réguliers échanges sur l’élément déclencheur de ma crise. Chacun de ces entretiens avait concourru à remettre du sens sur ce qui m’arrivait.

Question : Alors que l’on sait que la parole et la relation humaine sont les plus efficaces pour reconstruire le psychisme, pourquoi le personnel soignant est-il si peu disponible et formé ?

Je souhaite également alerter sur le manque de disponibilité des médecins psychiatres.

A la clinique L., c’est avec un ordinateur posé sur une table montée sur roulettes que les médecins circulent pour consulter leur patient de chambre en chambre à raison de 5 à 10 minutes par jour. Bientôt seront-ils eux aussi sur roulettes, comme dans les supermarchés d’autrefois ? Ou peut-être pourrons-nous les voir en visioconférence, comme c’était déjà le cas d ‘un cycle de conférences à distance sur les Thérapies Cognitives et Comportementales diffusé dans le salon de la clinique ?

A l’hôpital V je n’étais jamais informée du moment de l’entretien, si bien que je devais attendre dans ma chambre parfois une demi-journée dans l’espoir de voir le médecin. Cette incertitude était nécessairement génératrice d’angoisse, pour moi, comme pour l’ensemble des patients du service, faisant ainsi monter la pression dans le service. Cette attente contribuait également à me maintenir dans un état de passivité voire de soumission, ce qui est contraire à l’idée de patient acteur de son projet de soin promue par les politiques publiques.

Question : Pourquoi un tel écart entre la réalité des soins et le discours des pouvoirs publics ?

La « gestion » du risque suicidaire

Lors de mon séjour à la clinique ND, j’avais fait part à plusieurs reprises à l’équipe infirmière de mes idées suicidaires car je me sentais angoissée partout, y compris dans ce lieu, voire plus. Néanmoins, la psychiatre m’a accordé une permission 48 h après. J’ai profité de cette permission pour transformer ces idées en gestes au cours desquels je ne me suis pas mise en danger (la nuance est importante entre un geste et une tentative râtée). Comme je ne me suis pas présentée dans les temps à la clinique, la psychiatre a décidé le lendemain d’arrêter les soins et m’a recommandé de me présenter à l’hôpital V accompagnée d’un parent. Je me suis donc retrouvée au pavillon des urgences de l’hôpital V. Le délai d’attente étant important, mon accompagnateur a dû regagner son travail avant que je ne sois admise. Je me suis donc retrouvée seule au pavillon avec la possibilité de quitter le lieu à tout moment et de mettre à nouveau en oeuvre un geste suicidaire.

Question : La psychiatre connaissait très bien les conditions d’accueil de l’hôpital où elle m’envoyait. Sa décision était-elle donc motivée par une volonté de me protéger ou de se protéger elle et l’institution de laquelle elle dépendait ?

J’ai ensuite été admise dans un service de l’hôpital V duquel j’ai fugué une semaine après sans avoir commis de geste suicidaire et dans lequel je suis revenue de mon propre chef. Suite à cette fugue, le psychiatre qui me suivait a demandé à mon conjoint de participer à la mise en place d’une hospitalisation sous contrainte. Cette hospitalisation était-elle justifiée ? En effet, je n’avais pas eu de geste suicidaire, étais revenue volontairement à l’hôpital et reconnaissais que j’avais besoin de soins. C’était d’ailleurs toute la complexité de la situation : je savais que mon état nécessitait des soins de manière urgente mais je constatais que je n’étais pas dans le lieu qui pouvait les prodiguer, tout en ne sachant pas où aller. Cette situation m’enfonçait dans ma dépression.

Mon conjoint a néanmoins accepté une HDT (Hospitalisation à la Demande d’un Tiers) et donc été convoqué pour la signature sans que j’en sois informée. Après avoir signé dans le bureau du psychiatre, c’est lui qui a pris l’initiative de venir me voir pour m’en informer.

Cette manière de procéder m’a dépossédée de mon pouvoir d’agir, contribué à altérer la relation avec mon conjoint et renforcé le caractère grave et angoissant de la situation.

Question : Le fait de demander à mon conjoint de signer une HDT, impliquant un risque fort d’atteinte à notre relation, était-il justifié ?

En dépossédant de son pouvoir d’agir un patient atteint de dépression, la dépression n’est-elle pas renforcée ?

Le diagnostic

A mon arrivée à l’hôpital V, j’ai été suivie par le même psychiatre qui m’avait rencontrée 3 ans plus tôt dans une unité de courte durée (6 jours maximum de séjour). A l’époque, après deux entretiens, il m’avait diagnostiquée bipolaire de type 1 avec état mixte (c’est-à-dire une psychose), diagnostic qu’il a repris immédiatement à mon entrée dans son service, déclenchant un protocole médicamenteux. Alors que le médecin qui me suit depuis 10 ans et avec qui j’ai noué une relation de confiance, l’avait sans aucune hésitation infirmé 3 ans auparavant, je me suis soumise à ce diagnostic qui apparaissait au sein de l’hôpital comme une évidence indiscutable. Et sur le moment, cela me rassurait et rassurait une partie de mon entourage dont mon conjoint. Je n’avais pas encore saisi que le conflit entre mon médecin libéral et le médecin de l’hôpital dépassait très largement mon cas. D’un côté une équipe médicale et soignante m’assurait que j’étais porteuse d’une pathologie neurologique qui avait trouvé à s’exprimer au cours des situations problématiques de ma vie et de l’autre un médecin qui considérait ma souffrance comme liée à des des névroses dont il fallait m’aider à me libérer. D’un côté on pensait que ça n’était pas nécessaire voire nocif que j’aille explorer mon histoire, de l’autre on m’accompagnait dans la compréhension de mon fonctionnement, de mon histoire et de mon environnement pour mieux me protéger.

Question : Comment un médecin peut-il s’autoriser en deux entretiens à remettre en question 10 ans d’entretiens thérapeutiques ?

Comment peut-il s’autoriser à faire basculer une personne d’un épisode anxio-dépressif à une maladie chronique d’une manière si indubitable ?

Comment les pouvoirs publics peuvent-ils soutenir ces pratiques stigmatisantes et préconiser dans le même temps la lutte contre la stigmatisation ?

Le traitement

Le diagnostic de bipolarité a eu pour conséquence l’administration d’un deuxième neuroleptique, l’abilify. Deux jours après ma sortie de l’hôpital V, j’ai développé des effets extra-pyramidaux dont je n’avais pas été informée des risques. Je n’avais d’ailleurs été informée d’aucun des effets secondaires potentiels. J’ai donc subi un syndrome parkinsonien réduisant considérablement mes capacités physiques et mentales.

Afin de rendre compte de l’ampleur des effets, je vais les détailler. J’étais voûtée, je marchais lentement, à petits pas, incapable de me servir de mes mains tremblantes, mes muscles raidis ne me permettaient pas de m’endormir sans une prise associée d’une forte dose de somnifère et de neuroleptique. Quant à mes capacités intellectuelles, elles étaient considérablement ralenties. Je m’exprimais très lentement, avec beaucoup d’hésitation et ma pensée elle-même était très limitée. Pour autant, j’étais complètement lucide de cette « déchéance ». Heureusement, le médicament avait également pour effet de m’enlever toute émotion et sensation, je ne ressentais ni tristesse, ni joie, ni peur, ni sommeil, ni faim. Ce qui ne m’empêchait pas de voir l’avenir en noir. Comment imaginer vivre dans cet état alors que le fait même de me montrer dans la rue était humiliant ?

Le manque de préparation à la sortie

Si le psychiatre qui me suivait à l’hôpital V avait pris le soin de faire une demande d’admission au Centre Lyonnais de Psychatrie Ambulatoire, c’est moi qui ai dû suivre personnellement la prise en charge de mon dossier.

Ni lui, ni l’équipe infirmière, ni le secrétariat n’étaient disponibles pour le faire pendant la fin de mon séjour.

Personne ne s’est inquiété de savoir quelle était ma situation sociale et personnelle à ma sortie de l’hôpital (condition de reprise d’activité professionnelle, situation conjugale, logement). La question de ma reprise d’activité, étant données les responsabilités que j’occupe, et la charge mentale que cela demande méritait pourtant de se poser. Mais finalement je suis soulagée que l’hôpital ne s’en soit pas mêlé, étant donné les diagnostics posés. Qui sait l’orientation qu’aurait pris ma vie professionnelle ?

L’équipe était, par ailleurs, informée que mon conjoint m’avait quittée. Le médecin a nié la réalité en disant que ça n’était pas le moment de se séparer. C’était pourtant bel et bien acté.

Question : Comment peut-on laisser une personne sortir sans préparation sachant que le risque suicidaire est fortement augmenté suite à une hospitalisation psychiatrique ?

En synthèse

En trois mois et demi d’hospitalisation, je suis passée d’un état anxio-dépressif (selon la mention sur mon arrêt de travail) traité par un antidépresseur et un anxiolytique à un état chronique de bipolarité de type 1 avec état mixte traité par 3 puis 2 neuroleptiques (le 3ème neuroleptique ayant été arrêté par le psychiatre de la clinique L), un antidépresseur, un anxiolytique et un somnifère, développant par effet secondaire de l’abilify, un syndrome parkinsonien fortement invalidant.

Question : Comment peut-on qualifier ce parcours de parcours de soin ?

Epilogue

Cette expérience traumatisante marquera durablement ma vie. Néanmoins, après être sortie de l’hôpital, j’ai repris contact avec mes ressources grâce à plusieurs points d’appui dont je développerai les principaux :

J’ai été accueillie, dans les premières semaines qui ont suivi mon hospitalisation, par une amie et sa famille qui m’ont témoigné et exprimé leur attachement inconditionnel dans un cadre affectueux, bienveillant et sécurisant.

J’ai été admise au Centre Lyonnais de Psychiatrie Ambulatoire où enfin on a pris soin de moi. Le médecin y prescrit des ateliers et non des médicaments. Celui qui officiait à mon entrée a tout de suite relativisé le diagnostic en m’expliquant qu’un diagnostic était très subjectif. Ce qui lui importait était donc mon état clinique et la manière dont je me sentais. J’ai eu affaire à une personne autant qu’à un médecin. Un médecin qui a immédiatement identifié les effets extra- pyramidaux de l’abilify et agi efficacement pour que ses effets disparaissent. Une personne sensible qui a exprimé son empathie vis-à-vis de mon état, souligné mes ressources, valorisé ma volonté à avancer et surtout qui m’a fait confiance. Rien ne vaut quelqu’un qui fait confiance pour reprendre confiance en soi. Les ateliers qui m’ont été prescris depuis le mois d’août sont tous de très grande qualité. J’y ai rencontré des personnes (soignants et patients) d’une authenticité rare. J’y ai pleuré, j’y ai ri. J’y ai chanté, dansé, respiré, écouté, parlé, réfléchi, découvert des thérapies nouvelles et complémentaires de celles que je pratiquais.

J’ai repris le suivi thérapeutique avec mon médecin psychiatre libéral qui a de nouveau infirmé le diagnostic de bipolarité, arrêté tous les traitements progressivement, et avec lequel je continue un travail centré sur l’analyse de mes névroses et des traumatismes subis à l’hôpital.

J’ai repris mon activité professionnelle rapidement. D’abord en temps partiel thérapeutique et progressivement à plein temps. Le TPT m’a permis de me remettre de mon hospitalisation et de me soigner avec une disponibilité et donc une profondeur inégalée tout en exerçant une activité qui me nourrit affectivement, intellectuellement et à travers laquelle je me sens utile et compétente.

J’ai développé un regard critique sur la psychiatrie et ses dernières évolutions en prenant le temps de me documenter, de rencontrer une association administrée par et pour les usagers, (Humapsy), d’échanger avec des médecins et des soignants, de participer à des évènements organisés par des institutions ou des collectifs informels. Je me suis rendue compte de plusieurs choses :

Les médecins des services hospitaliers sont soumis à une autorité qui impose des protocoles, décide des niveaux et orientations budgétaires (médicament et plateau technique versus personnel soignant), ne protège pas les médecins sur la question du risque suicidaire (peines avec sursis encourues par des médecins suite à des suicides dont ils sont tenus responsables.). Ce contexte influe très fortement sur la relation aux patients, donc la qualité des soins.

Les enjeux financiers en santé mentale sont importants : niveau des dépenses de la sécurité sociale, impact des arrêts maladies sur la compétitivité des entreprises, marché de l’industrie pharmaceutique, marché de la recherche neuroscientifique, marché des équipements neurotechnologiques. Ces enjeux prennent le pas sur l’intérêt de l’individu.

Les neurosciences ont tendance à dominer le champ de la pensée au détriment des sciences humaines et notamment de la psychanalyse. Ainsi la thérapie institutionnelle, fondée à la fin de la seconde guerre mondiale, reste peu diffusée. Elle rend pourtant le patient acteur de ses soins comme le préconise les politiques publiques en santé mentale actuellement.

Nous, les « usagers de la psychiatrie » sommes mal représentés si bien que l’UNAFAM parle à notre place. Or, nous avons parfois besoin de nous émanciper de notre entourage et, plus particulièrement, de notre famille pour aller mieux. Et pour aller plus loin, cela peut arranger notre famille que la cause de notre mal-être soit biologique.

Malgré ce contexte, il existe des lieux, des professionnels et tout un ensemble de personnes engagés, créatifs, intelligents, généreux, sensibles, qui permettent de se relever. J’ai eu la chance d’en rencontrer et je peux dire aujourd’hui que cette crise existentielle a finalement été l’occasion de continuer ma vie de manière plus lucide et authentique.

A., une citoyenne

A Lyon, le 06/04/19