L’hôpital et moi, une longue histoire

L’hôpital et moi, une longue histoire

Je nais, comme mes aîné-e-s, dans une maternité attachée à un petit hôpital dans la petite ville où ma famille vit. La maternité disparaîtra, comme beaucoup d’autres, et deviendra le V80 (c’est moche, non ?) où ma grand-mère maternelle, tôt veuve, finira sa vie, encore longue. Plus tard c’est une tante qui y sera conduite, elle ne voulait pas quitter sa maison, elle a résisté jusqu’à ne plus pouvoir y rester et est morte très rapidement une fois hospitalisée. Les temps avaient déjà changé.

Je grandis et me heurte à toutes sortes de mystères, de non-dits desquels surgissent quelques mots étranges comme « maniaco-dépressif ». Deux membres de ma famille semblent être atteints de cette maladie dont on parle à voix basse entre adultes mais les enfants à proximité qui n’en perdent pas une miette. La honte s’installe, c’est une maladie honteuse, difficile de la cacher dans une si petite ville où certains sont connus. Et les messes basses continuent, accompagnées de manifestation de compassion, d’encouragements, voire certaines, certains apparaissent comme des héros qui se sacrifient pour leurs drôles de malades.

Dans ces années-là à la campagne, un autre mot m’interpelle, me frappe quasi littéralement le corps : celui de cancer. Il se trouve en plus que mon signe zodiacal est « cancer » ! Beaucoup de paysans meurent de ce mal mystérieux, on ne parlait pas encore des méfaits des engrais et autres tueurs chimiques. Ma famille est touchée.

Mais aussi il y a eu, il y a encore, les guerres : c’est une région qui a été dévastée en 14-18, la ferme est détruite, on la reconstruit, on emploie des étrangers, aux champs, à la maison : des Polonais-ses. Elles, surtout, les femmes sont presque des filles de la famille. Je me souviens encore du prénom et du nom de l’une d’entre elles. Qu’est-elle devenue ?

Il y a les « héros », nombreux dans ma lignée maternelle et ma lignée paternelle, des résistants. A la « débâcle » de l’armée allemande, il y a encore un carnage : un de mes oncles tombe, il ne meurt pas tout de suite, un de ses compagnons est mort sur le coup, mon oncle meurt avant que les secours médicaux puissent arriver, alertés par son fils. C’est un drame, une tragédie familiale, qui accompagnera mon enfance, laissera des traces toute ma vie.

L’aîné de ma famille élargie, de ma génération, est parti « faire la guerre d’Algérie », il reviendra une fois en permission nous apportant des oranges. Vrai faux-souvenir ? Il est tué en Algérie. Sa mère, surtout, son père sera moins disert, restera éplorée longtemps, je n’oublierai jamais cette tombe ornée de fleurs blanches à profusion par ma tante, jusqu’à sa mort. Ses sœurs en resteront marquées à vie.

Ah les hommes de ces familles-là, il y aurait des livres entiers à écrire, morts aux champs d’honneur des guerres, des maladies épidémiques plus récentes, parfois mystérieuses. Un petit-fils de ma tante ci-dessus évoquée meurt au service, dans un pays en guerre, mais de maladie, l’armée française ne livrera jamais le secret de cette maladie, le corps de mon petit-cousin ne sera rendu à sa mère que beaucoup plus tard, trop tard.

Il y eut aussi d’autres morts étranges, d’hommes, encore : le fils de l’oncle tué par les Allemands à la fin de la guerre, celui qui était allé chercher du secours pour son père, sans en avertir personne, avait disparu : le père était mort, le fils disparu quelques heures. Vous imaginez l’effroi ? Cet homme-là, après avoir vécu une vie d’homme, époux, père de famille, apprécié de tous et de toutes – c’était un très bel homme qui faisait danser les femmes dans les bals du village qui étaient des fêtes inouïes, pour lesquelles on tuait le cochon, cet homme-là eut un accident de voiture, sur une petite route de campagne qu’il connaissait bien. Il était seul sur la route, sa voiture alla percuter un arbre. Sa femme, toujours vivante, a une autre hypothèse. Nostalgie ? Rêve éveillé de mon enfance, plutôt, car trop jeune à l’époque, je n’ai jamais dansé dans un de ces bals.

J’ai 15 ans, nous avons depuis peu le téléphone, et j’entends mes parents répéter avec stupéfaction: il ne parle plus. Un de mes cousins du côté paternel a tout à coup, a cessé de parler. C’est totalement incompréhensible pour moi, comment peut-on ne plus parler ? Il est conduit à l’hôpital psychiatrique du département, il y restera longtemps mais au décours de son hospitalisation il épousera une dame rencontrée dans ce même lieu. Ça murmure dans la famille, mais ils sont adultes, personne ne peut s’y opposer même pas les curatelles. Il mourra brutalement, d’une rupture d’anévrisme. La faute à qui, à quoi, je garde mes hypothèses pour moi.

L’hôpital psychiatrique, les cliniques psychiatriques et l’accueil des patients en ambulatoire, je les connais plutôt bien, d’un point de vue de membre d’une famille, de citoyenne, de psychologue aussi. J’ai vu le meilleur comme le pire. Et pas toujours là où l’on pouvait les attendre, l’un comme l’autre.

Et en MCO, à l’hôpital général, j’en ai vu et entendu, aussi. Un été bien chaud, un peu moins qu’en 2003 cependant, une dame déjà âgée, qui m’était très proche, est hospitalisée. Je lui rends visite, le personnel soignant est peu nombreux, c’est un dimanche, cette dame a trop chaud, personne n’a pensé à lui faire porter une robe qu’elle a dans son armoire. Elle a subi peu avant une intervention chirurgicale, dans une clinique réputée, dans une autre région que ma région de naissance, sa tension était élevée, l’opération a eu lieu quand même. Nous, ses proches, elle-même, avions fait savoir qu’elle se réveillait très mal des anesthésies nous avions eu peur pour sa vie quelques années auparavant. Eh bien, il arriva ce qui devait arriver, elle se réveilla à nouveau très mal. Ses proches eurent de nouveau très peur. Un épisode de confusion s’en suivit, elle semblait délirer, un infirmier était alternativement un résistant, un SS ou son fils mort dont les cendres reposaient dans le cimetière voisin, suivant sa volonté : manque de sodium, pas diagnostiqué à temps. Chute, fracture, elle est transférée en chirurgie sur un autre site du même hôpital. En un éclair, j’ai un doute : son dossier médical a-t-il suivi ? Question qui peut sembler saugrenue vu que nous étions déjà à l’ère de l’informatisation des données médicales, c’était le même hôpital. J’appelai alors le chirurgien : non, il ne le savait pas, il fit le nécessaire, lui injecta une dose importante de sodium avant de l’opérer. Après cette nouvelle anesthésie, elle n’était plus confuse.

Pendant cette hospitalisation, je m’étais dit : « si l’on voulait faire mourir les personnes âgées, on ne s’y prendrait pas autrement. »

Je passe des étapes de sa vie, elle dut vivre dans une maison de retraite privée, car après un mois de convalescence en soins de suite et de réadaptation dans un hôpital dit pilote, tout neuf), (plutôt chère, mais elle pouvait la payer avec en plus le complément l’APA. Il fallut sans cesse veiller au grain, elle fut ainsi mise sous neuroleptiques sans que sa famille soit avertie car elle était trop agressive avec le personnel : pensez, elle osait dire non ! Le subterfuge découvert, plusieurs de ses filles prirent rendez-vous avec le médecin-traitant : s’il avait pu mettre la porte-parole du groupe sous neuroleptiques, il l’aurait fait ! Cette dame comprit qu’il valait mieux qu’elle change de médecin, elle retrouva sa façon de marcher habituelle. Puis on lui fit passer une échelle d’évaluation de la dépression : j’en eu le compte rendu oral par le médecin coordinateur. Et là, mon sang ne fit qu’un tour. Je lui racontai dans les grandes lignes l’histoire de ma mère, les traumatismes graves subis (elle avait pourtant successivement rencontré un psychologue, puis une psychanalyste), qu’elle avait apparemment surmontés, ce médecin accepta de ne pas lui prescrire d’anti-dépresseurs, ma mère n’en voulait pas !

Elle est morte à l’hôpital de la ville où elle a vécu assez longtemps en maison de retraite, où elle avait déjà trouvé refuge lors de « l’exode » des populations les plus exposées pendant « la drôle de guerre », des suites d’un AVC plutôt limité, mais on s’aperçut qu’il y en avait eu d’autres qui n’avaient pas été diagnostiqués. Je n’oublierai jamais la chaleur, les qualités humaines des soignantes qui l’ont accompagnée à la fin de sa vie, en soins palliatifs, et la possibilité que nous avons eue d’avoir l’usage d’un studio dans l’hôpital, où nous pouvions dormir un peu à tour de rôle pendant les dernières nuits de veille auprès d’elle.

Je sais que dans cet hôpital, tout s’est dégradé à un point sidérant, de manière d’abord « graduée » – pour reprendre ce terme que vous affectionnez particulièrement – comme dans la plupart des hôpitaux aujourd’hui, en quelques années, des mois de lutte des soignants n’y ont rien changé, en MCO comme en psychiatrie. Des bâtiments neufs avaient été construits… avant que la qualité des soins et des relations humaines ne se dégradent très rapidement. Et très brutalement.

Et j’en suis venue à penser, à dire récemment : dans un sens, c’est une chance qu’ils soient morts à ce moment-là, ces proches que j’aimais tant et que j’ai accompagnés autant que possible, avec d’autres membres de ma famille, et des soignants, et un aidant d’une association de malades qui se reconnaîtra s’il lit ces lignes. Et avec le soutien inconditionnel de deux psychanalystes, successivement.

Je pourrais vous en dire bien davantage, les faits ne manquent pas, les propos cinglants à un autre homme de ma famille, de ma génération, le pronostic abusif et faux sur un simple premier scanner, les protocoles d’expérimentation où l’expérimentation, la recherche, comptent bien davantage que le patient qui accepte de s’y soumettre et où un symptôme de quelque chose de très grave est banalisé : ce n’est rien, une indigestion. Il y a des signes qui ne trompent pas, même si l’on n’est nullement médecin ni soignant au sens usuel.

Non mais ! vous voudriez tout savoir sur l’auteure de ces lignes ? Eh bien non, un surnom ou pseudonyme, on en a tous eu à un moment où un autre, non ? Ce n’est pas le privilège des puissants, des rois, etc. Et de toute façon, vous ne pourrez jamais tout savoir, vous ne connaîtrez pas le contenu de mes rêves ! Mais ma colère, vous l’entendez ? ou non ? Celles de toutes celles et ceux qui vont marcher ensemble dans des rues de Paris et d’ailleurs ce vendredi 14 février.

Z’avez pas un p’tit reste de sensibilité à la douleur d’autrui, à son épuisement, à son sentiment d’impuissance à devoir faire des choix épouvantables, à l’angoisse qui saisit un grand nombre avant d’aller travailler, la boule au ventre, à la gorge, parce qu’il faudrait se taire, ne pas dénoncer l’insupportable quand nous ne pouvons plus exercer nos professions comme nous aimons encore le faire, malgré tout ? Pas de sensibilité à la souffrance des malades, des patients, des dits usagers des services publics ? Complètement sourds, fermés comme des huîtres ?

Madame la Ministre de la santé et des solidarités, Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Président de la République, voulez-vous être sous tutelle, ad vitam aeternam ? Pas forcément les mêmes tutelles mais bon ! « Nous avons besoin de vous pour nous aider ! » : c’est bien avec ces mots, Madame Buzyn, ministre de la santé et des solidarités, que vous avez conclu votre allocution au récent Congrès de l’Encéphale ou je me trompe ? Le langage courant le dit : « Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ! » Et puis, pour grandir, ne faut-il pas lâcher un peu, perdre ? NON ?

Vous résistez : des centaines de migrants peuvent traverser des épreuves les plus rudes, vivre dans l’insalubrité la plus totale, l’angoisse au ventre, les cauchemars dans la tête en continu, votre seule réponse, ce sont les quotas, les reconduites à la frontières, les centres de rétention, etc.

Tenez-vous bien, un jour, un DRH à qui j’avais fait cadeau d’un article d’un psychanalyste sur la difficulté pour une psychologue d’avoir un poste de titulaire – ce n’est pas nouveau, la précarité des psychologues – dans un hôpital de MCO, avait évoqué les myriades de chefs et de sous-chefs qui jouissaient de leur petit ou moins petit pouvoir sur le « petit personnel » eh bien, ce DRH quand j’ai quitté l’hôpital, m’en a fait un, de cadeau, Le livre de la tranquillité (coll. Présenté par Olivia Benhamou, Editions N.1, 1998).

Me considérait-il comme trop intranquille ?

Une, parmi d’autres, qui aimerait vivre un peu plus tranquille

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