Collectif Pédopsychiatrie du 19ème en lutte

Appel du Collectif Pédopsychiatrie du 19ème en Lutte !

Venez nous soutenir le 17 avril 2019, au 114 avenue de Flandre

Nous sommes des soignants du secteur de pédopsychiatrie du 19ème arrondissement de Paris en lutte contre les politiques anti-sociale et la casse de nos services publics.
En 2016, nous nous sommes constitués en collectif, portés par les mouvements sociaux contre la loi travail du gouvernement Hollande et la nécessité de réagir aux regroupements (qui ont eu lieu au sein) de nos hôpitaux Parisiens dans une indifférence quasi générale imposés par à la loi HPST de 2009 dites « Loi Bachelot » et renforcés par la loi Santé « Tourraine » en 2016. 

Au sein de notre secteur nous avons organisé de nombreuses manifestations en lien également avec d’autres collectifs du secteur social et médico-social (19ème côté adulte et 10ème côté pédopsychiatrie, la commission « action travail social », la commission « psy-soins-accueil », etc.).
Nous sommes en lutte localement pour la défense de nos budgets de formation et notamment pour le droit à la formation individuelle. Nous nous sommes également opposés au contrat de pôle (délégation de gestion) qui consiste à faire de nous des gestionnaires soumis aux dictats de la toute-puissante administration. Nous luttons également pour la défense de nos associations de secteur que l’administration incite outrageusement à transformer en caisses de gestion des budgets de secteur ou à faire disparaître comme dans de nombreux secteurs de psychiatrie et de pédopsychiatrie. 

Une attaque au long cours 

Cela fait plusieurs années que la pédopsychiatrie publique connaît de graves attaques idéologiques et financières de la part des gouvernements successifs, mettant à mal notre capacité à répondre à nos missions. Nous sommes au quotidien auprès d’enfants ayant besoin de soins psychiques nécessitant du temps, de la disponibilité psychique des soignants, ce qui se traduit par la possibilité de les recevoir régulièrement ainsi que leurs parents, mais aussi par le fait de travailler le lien avec les partenaires que sont l’Education Nationale, l’Aide Sociale à l’Enfance, mais également les institutions médico-sociales et les associations de quartier. Grâce à ce travail, nous pouvons tisser autour de l’enfant un maillage sur-mesure à même de le soutenir dans ses potentialités. 

Nos outils de travail sont l’accueil, l’écoute, le jeu, la parole, des sorties, des séjours, mais surtout du temps pour penser en équipe les enfants que l’on accueille et la liberté de pouvoir modifier le cadre institutionnel en fonction de chacun d’eux. En effet, nous accueillons bien des enfants et leur famille et non pas des pathologies ou des troubles. Des enfants qui viennent avec leur histoire singulière et qu’aucun cadre préexistant, aucun protocole ou classification diagnostique ne peut saisir dans sa globalité. Nous nous appuyons sur des concepts théorico-cliniques qui empruntent à différentes approches : psychodynamiques, psychanalytiques, développementales, éducatives et cognitivo-comportementales. On peut appeler cela de la psychothérapie institutionnelle, de la sociothérapie ou encore des pratiques intégratives, après tout peu importe. Il s’agit de pouvoir être- là, créatifs chaque jour auprès des enfants, de tenter de comprendre quelque chose de leurs aliénations psycho-sociales, de leur « être-empêché » et de leur permettre ainsi de s’appuyer sur la relation thérapeutique pour s’apaiser, changer, et de poursuivre leur vie dans les meilleures conditions. 

Ce travail, lorsqu’il est possible, permet à beaucoup d’enfants de pouvoir entrer en relation, c’est-à- dire de pouvoir dire, de leur place, ce qui se passe pour eux mais aussi d’entendre ce que les autres ont à leur dire. Lorsque nous en avons les moyens, ce travail permet aux enfants de se libérer de leurs angoisses et donc des souffrances multiples qu’elles engendrent. Autrement dit, nous pensons simplement les aider, avec leur environnement proche, à être sujet d’eux-mêmes et à être le plus épanouis et heureux possible. 

Pour de nombreuses familles, le travail psychothérapeutique effectué en CMP permet à l’enfant de reprendre une vie de famille apaisée, une scolarité qui était devenue impossible, une vie sociale qui était entravée, etc. Dans d’autres situations, cela se traduit parfois par « des petits riens » plus difficiles à objectiver : un regard, la possibilité de jouer, de partager un jeu avec un autre enfant, ou encore la possibilité pour certains parents de sortir dans la rue avec leur enfant ou de prendre les transports lorsque ce n’était pas possible avant. Mais « ces petits riens » sont en fait les signes d’importants changements subjectifs.
Et c’est ce travail, de rencontre et de lien, qui est attaqué par les mesures autoritaires et liberticides que nous combattons aujourd’hui ! 

La mise en place des Groupement Hospitalier Universitaire, énorme fusion qui vise à réduire les coûts, apporte un lot de mesures incompatibles avec le cœur de notre activité: 

Nous subissons le passage en force d’une Organisation du Temps de Travail (OTT) imposée par la direction du nouveau GHU Psychiatrie-Neuroscience. De nombreuses protestations se sont faîtes entendre, une grève a eu lieu, mais la direction a gardé le même cap, à l’instar de nos gouvernants autoritaires. Cette OTT inadaptée nous pousse à recevoir les enfants moins longtemps et moins souvent sous le prétexte fallacieux de pouvoir recevoir plus de familles et ainsi de tenir la cadence des demandes.
Mais nous n’y arrivons plus depuis longtemps déjà ! Sur notre secteur, il y a aujourd’hui des centaines d’enfants qui attendent une première consultation depuis plus de six mois à un an. Nous sommes en flux tendu permanent et nous perdons des jours de congés. L’épuisement général se fait sentir. De plus en plus de soignants partent en arrêt maladie ou bien quittent tout simplement le service public. La qualité des soins s’en trouve gravement atteinte. Alors que dans le même temps, le 19ème arrondissement a vu sa population augmenter de 10 000 habitants en 10 ans et 20 000 en 20 ans, sans augmentation des effectifs soignants.
Nous réclamons au moins le double de nos effectifs actuels pour mener à bien notre mission de service public. Et nous réclamons la liberté de choix des équipes dans leur Organisation du Temps de Travail. 

Nous subissons également une baisse de moyens en matière de formation. Nous avons perdu l’équivalent de 11000 euros de budget formation en 2016 soit 50% de notre budget initial. C’est pourtant le poumon de nos métiers qui alimente notre pratique clinique au quotidien auprès des enfants. Elle nous permet d’enrichir nos pratiques, de les questionner, bref de remettre de la pensée là où parfois elle s’épuise…
Nous avions créé une commission formation (la loi HPST de 2009 instaurait la création de ces instances décisionnelles sans en définir un mode particulier de fonctionnement). Cette commission était un véritable outil de démocratie autogestionnaire où chaque profession et chaque unité fonctionnelle du secteur était représentée. Ce mode d’organisation avait ouvert des espaces de réappropriation1 de nos outils de travail où étaient liées pratique clinique et formation. Nous avions pu construire ainsi des formations plus adaptées à la réalisation de nos projets cliniques. Aujourd’hui par exemple nous peinons à suivre des formations d’orientation analytique, qui sont pratiquement absentes des nouveaux plans de formation. A l’inverse, apparaissent de plus en plus de formations aux méthodes comportementales.
Nous exigeons donc le maintien d’un budget de formation à hauteur de 22000€, ainsi que la possibilité de travailler démocratiquement le choix de nos formations en commission. 

Nous subissons la dotation des activités quotidiennes et du matériel (c’est à dire l’enveloppe de secteur qui concerne l’achat de jeux, jouets etc.) en fonction de la file active (nombre de nouveaux patients pris en charge par an). Cet alignement a été entériné par la signature du contrat de pôle qui lie la cheffe de pôle avec l’administration. C’est une des raisons pour laquelle nous nous étions battus en 2016 afin d’empêcher cette signature de passer en silence comme dans de nombreux services. Mais en vain.
Comme la quasi-totalité des services de psychiatrie et pédopsychiatrie, nous sommes ainsi soumis à la VAP (Valorisation de l’Activité en Psychiatrie) qui n’est rien d’autre qu’une Tarification à l’Acte (T2A) amenuisée (car elle n’influe pas sur la masse salariale). Cette organisation gestionnaire vise uniquement une logique de rentabilité. Cette dernière s’accompagne de moyens informatiques de contrôle qui nous oblige à saisir des actes pour alimenter des données en ce qui concerne la file active ce qui nous fait perdre de l’énergie et un temps soignant conséquent. Chez nous, ce logiciel s’appelle Cortexte, et les données saisies permettent en retour de mettre en compétition les unités fonctionnelles du secteur. 

Ces pratiques de rationalisation du travail digne des grandes entreprises nous mettent en grande souffrance éthique. Il y a de moins en moins de place faite à la confiance et à l’intelligence collective.
Nous souhaitons mettre un terme à ces outils de contrôle gestionnaire ! Organisons la grève des outils de gestion numérique, (cortexte(s) et cie !!) 

Nous subissons les recommandations de bonnes pratiques (traduire «directives ministériels ») de la HAS (Haute Autorité de Santé) s’appuyant sur une prétendue « scientificité » qui n’est souvent que du scientisme au bénéfice de lobbies cherchant à vendre des méthodes « toutes faites » qui promeuvent la prescription de médicaments. Ces directives font pression pour que les équipes adoptent de façon systématique des méthodes qui ne conviennent pas à tous les enfants.
Nous n’avons pas besoin de méthode. Encore une fois, nous avons besoin de liberté et surtout de temps pour accueillir les enfants et leurs familles. Nous avons besoin de confiance pour élaborer collectivement des soins adaptées à chacun d’eux. Les lobbies, la secrétaire d’état, certaines associations de parents d’enfants, nous attaquent, alors que nous sommes déjà à terre. Il s’agit d’une véritable instrumentalisation de la souffrance des patients et de leurs parents.
A l’heure où la place est donnée aux start-up en santé mentale et à la financiarisation de ce secteur (le concept de « décloisonnement » dans le projet de loi « ma santé 2022 »), où l’on parle de désinstitutionnalisation des enfants handicapés, de la dé-psychiatrisation des enfants autistes, de plus en plus de parents sont laissés pour compte. Ils doivent s’arrêter de travailler parce que les enfants sont déscolarisés et sans aucune solution de prise en charge institutionnelle. Ces parents ont bénéficié de « l’excellence » des CHU en matière de diagnostic et d’orientation…
Bravo l’inclusion ! Mais quelles solutions sur le long terme ?
Nous exigeons l’arrêt des recommandations de « bonnes pratiques », véritable usine à gaz qui cache la campagne de désinvestissement de l’Etat en matière de soin gratuit pour les enfants. 

En 2017, la direction a demandé aux associations de secteurs (notamment les clubs thérapeutiques) de se mettre en conformité avec la loi de 2016, dite de modernisation de notre système de santé, qui oblige ces associations à signer une convention avec l’établissement. Ce type de convention est censée permettre aux associations de secteur de continuer à fonctionner avec des soignants salariés, dans les locaux de l’hôpital et en recevant une subvention du service financier de l’établissement (environ 4000 à 8000€). L’association de secteur est un outils de soin en ce qu’il tend à la fabrication du collectif au sein de l’hôpital psychiatrique, en permettant aux patients et aux soignants d’avoir un espace de vie démocratique, en se projetant ensemble dans des activités diverses ayant trait à la culture, la vie de quartier, les loisirs, bref, tout ce qui permet de modifier un peu le contexte social, même localement, pour le rendre plus vivable ou en tout cas moins pathogène. La loi change simplement les missions générales de l’association pour en faire « une association en santé mentale » devant mettre en œuvre un projet thérapeutique visant les soins, la prévention, la réadaptation et la réhabilitation des patients. Le problème est que la direction profite de cette mise en conformité pour introduire une règle ne relevant pas du texte de loi. Par exemple, elle impose par le biais d’une convention-type que notre associations de secteur (l’AUSA 19) gère la globalité de l’enveloppes de secteurs allouée aux activités thérapeutiques, achat de matériel, courses quotidiennes etc. (soit 20 000 à 40 000€). Si nous refusons, elle menace tout simplement de ne pas passer de convention, ce qui entraînerait in fine sa dissolution. Or, nous savons qu’il s’agit pour la direction de pouvoir se décharger d’une tâche de gestion qu’elle ne parvient plus à remplir pour que ce soit les soignants qui s’en chargent via l’association.
La Coordination des Associations de Maison-Blanche s’est constituée en réaction à cette campagne et œuvre depuis plus d’un an à défendre la spécificité des associations de secteur. 

Nous nous battons actuellement pour que nos associations (conventionnées) puissent continuer à être subventionnée avec la possibilité pour les soignants d’œuvrer à la vie de l’association avec les patients et les familles sur du temps salarié et dans les locaux de l’établissement, comme cela est encore le cas aujourd’hui. 

Nous refusons la délégation de gestion des activités thérapeutiques via les associations pour des raisons pratiques, éthiques et idéologiques. Nous ne pouvons pas gérer, nous soignants et patients, des budgets s’élevant de 20 000 à 40 000€. Nous ne pouvons pas prétendre à un fonctionnement démocratique en gérant les activités thérapeutiques qui serait inféodées au Chef de Pôle qui a le pouvoir de décider seul des orientations de soin. 

Nous y voyons aussi et surtout le glissement vers un mouvement plus global de privatisation des soins en santé mentale en amenant les soignants à intérioriser des préoccupations gestionnaires et à s’habituer à fonctionner à partir d’appels à projets et de partenariats publics/privés. 

Ces mesures abjectes sont appuyées par une véritable campagne communicationnelle. Nous recevons chaque semaine des dizaines de mails du GHU-communication relayant tel article sur l’excellence de notre hôpital ou telle proposition de start-ups en innovation sanitaire (E-santé mentale).
Nous réclamons l’arrêt des financement des campagnes de communication pro-GHU par l’établissement, dépenses à nos yeux inutiles ! 

Et nous aurions encore à témoigner de tant de choses … 

Les perspectives de notre combat 

Il est temps de s’organiser et de construire des stratégies politiques sur le long terme qui soient partagées par le plus grand nombre. Si chaque hôpital est touché par ces politiques de façon spécifique et en fonction des arrangements ou des luttes locales, il est aujourd’hui plus que nécessaire de construire un rapport de force large et rassembleur. 

Nous, soignants de la pédopsychiatrie du 19ème, pensons que les logiques à l’œuvre ne sont pas le fruit d’erreurs de parcours ou d’incompréhension en ce qui concerne notre travail. Toutes ces attaques servent un plan élaboré. Le projet futur des technocrates pour notre secteur peut se résumer ainsi : réduire nos missions afin de les limiter à effectuer des bilans et à poser des diagnostics sur les enfants. Cela a déjà commencé dans de nombreux CHU. Dans ce cadre, les soins seraient assurés par le milieu associatif et le libéral. Ce sera donc une « pédopsy guichet » ou «low-cost » qui n’accompagne plus, ni ne soigne, les enfants et leur famille, même les plus démunies, au quotidien et sur le long terme, et qui ne travaille plus avec ses partenaires (l’école, l’Aide Sociale à l’Enfance, la PMI etc.), qui souffrent déjà par ailleurs eux-mêmes de coupes budgétaires et d’attaques en tout genre (La dernière « Loi Blanquer » pour citer un exemple)… 

Nous sommes déterminés à nous opposer à cette désagrégation programmée de la pédopsychiatrie publique, ici comme partout ailleurs !
Ces politiques s’attaquent en effet également aux secteurs du social, du medico-social, de l’éducation nationale et à tous les métiers de l’humain et de l’éducation de nos enfants. Il est impératif de construire un front large, déjà amorcé par de nombreux mouvements, notamment celui des gilets jaunes, pour nous rendre visible et rendre visible les populations les plus précaires avec lesquelles nous travaillons ! Il nous faut travailler aux bases d’une solidarité populaire capable de repenser le bien fondé de nos secteurs. « On juge du degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous » disait Lucien Bonnafé. Si la psychiatrie est la loupe grossissante de notre société alors n’attendons plus pour élargir et structurer nos luttes ! 

Nous nous battons pour construire une pédopsychiatrie humaine et respectueuse des enfants, de leur famille et des personnels soignants. Nous nous battons pour une meilleure répartition des richesses et un service public en bonne santé. Nous nous battons contre ce gouvernement autoritaire au service des lobbies, de la finance et du patronat ! 

C’est pourquoi nous démarrerons une grève sur notre service le 17 avril prochain. Rendez- vous au 114 avenue de Flandre dès 9h30 pour une journée de mobilisation festive ! 

9H30 ACCUEIL
10H00 POINT INFORMATIONS
10H30 GROUPE DE MUSIQUE ‘‘binObin’’
11H00 SPECTACLE DE CLOWN ‘‘La Chouquette’’ 

11H30 DISCUSSIONS ET ÉCHANGES 

12h30 REPAS PARTICIPATIF / PARTAGEZ VOS PETITS PLATS !! 

14H30 POINT PRESSE + ÉCHANGES ET DÉBAT INTERVENTION DES ACTEURS DU QUARTIER 17H00 ASSEMBLÉE GÉNÉRALE 

Contact : collectifpedopsy19@gmail.com 

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Un délégué sans lien, ni conflit d’intérêt ?

Un délégué interministériel sans lien, ni conflit d’intérêt ?

Ce mercredi 10 avril, le professeur Franck Bellivier, a été nommé délégué interministériel à la psychiatrie. La création de ce poste inédit aurait pu réjouir les soignants de psychiatrie mais le choix d’un chercheur issu des neurosciences et proche de Fondamental les a profondément déçus voire révoltés. Un professionnel au fait de la psychiatrie de secteur et des soins aurait davantage convaincu et rassuré à un moment où la psychiatrie doit faire face à un présent particulièrement morose. Cette nomination apaisera-t-elle des soignants mobilisés contre le manque de moyens et l’absence de pensée du soin ? Il est permis d’en douter.

Pas de déclaration de liens d’intérêt

Tout psychiatre qui publie un article dans une revue ou qui participe à un groupe de travail (par exemple à la H.A.S.) est astreint à remplir des documents mentionnant ses éventuels liens et conflits d’intérêt. La loi oblige le médecin à être exhaustif. Le moindre repas offert, le moindre hébergement doivent apparaître. Il est permis de trouver cette volonté de transparence un tantinet obsessionnelle. Il n’empêche, tout personnel médical y est tenu.

Tous ? Non.

Le délégué interministériel à la santé dont le rôle politique a été mis en exergue par de nombreux commentateurs semble, à l’heure actuelle, en être dispensé. Est-ce normal ? S’il ne l’a pas fait diront les naïfs c’est qu’il n’en a pas. Les plus soupçonneux remarqueront que ses liens avec les laboratoires sont tus depuis bien longtemps. S’agit-il bien d’ailleurs de conflit d’intérêt ? Ses intérêts ne sont-ils pas les mêmes que ceux d’Astra-Zeneca et autres Servier ? Le silence alimente la suspicion c’est bien connu.

Non, non pas de lien d’intérêts

Que trouve-t-on sur Internet concernant notre nouveau délégué ? Le 23/12/2015, un article dont il est le co-auteur est mis en ligne : « Prévention et traitement : l’aide d’internet aux consommateurs de cannabis ».  Déclare-t-il des liens d’intérêt ? Non aucun. Cannabis, Internet, ces liens ne sautent pas aux yeux. La loi pourtant recommande… Taisez-vous ! Vous êtes de la vieille psychiatrie.

Continuons notre navigation. En 2013, deux ouvrages dont il est un des co-auteurs sont publiés :

-Les antidépresseurs, Ed. Lavoisier, collection « psychiatrie », Aout 2013. Il rédige le chapitre 14. Traitement des dépressions des troubles bipolaires.

-Les antipsychotiques, Ed. Lavoisier, collection « psychiatrie », Décembre 2013. On lui doit le chapitre 8 Les antipsychotiques dans les troubles bipolaires.

Il est difficile mais éthique, sur une telle thématique, d’être indépendant des laboratoires. Déclare-t-il avoir un conflit d’intérêt ? Non aucun conflit en lien avec le texte publié. La loi dit que … Ta gueule !

Et pourtant, un certain nombre de ses co-auteurs (Cottencin, Lançon, Limosin, Llorca, Rolland, etc.) déclarent des liens d’inégales importances avec différents laboratoires pharmaceutiques. Il ne nous importe pas de savoir s’ils sont exhaustifs ou non. Ils déclarent et Bellivier, notre futur délégué ne le fait pas. J’ai relu son texte pour vérifier. Lorsqu’il écrit en fin d’article : « Au contraire, le profil d’efficacité dans les épisodes dépressifs est très variable d’une molécule à l’autre, avec une spécificité qui se dessine en faveur de la quiétapine » il le fait en tant qu’expert indépendant ou en tant que chercheur lié à Astra-Zeneca ? On peut décider que la formule est prudente, peu affirmative, qu’elle l’engage peu. On peut aussi s’étonner.

Vraiment pas de liens d’intérêt ?

Il n’en a peut-être vraiment pas ?

Le 6 juin 2013, à Strasbourg, au Palais des Congrès, 111ème Congrès de Psychiatrie et de Neurologie de Langue Française, qui voit-on intervenir au Symposium des Laboratoires Otsuka, entre 11h45 et 13h15 ? Le Pr. Bellivier lui-même sous le titre : « Valeur pronostique et fonctionnelle de la symptomatologie résiduelle dans les troubles bipolaires »

Oh oh ! Il aurait donc tu ses liens avec un laboratoire ? Quelle confiance lui accorder ? Comment les usagers très sensibles à ce genre de cachotteries vont-ils réagir ?

En fait si, un peu mais pas beaucoup

L’encéphale est une revue sérieuse et un peu austère. Notre futur délégué écrit dans l’article : « Déficits cognitifs des troubles bipolaires : repérage et prise en charge » (L’Encéphale (2012) Supplément 4, S151-S154) : « F. Bellivier : Conférences : invitations en qualité d’intervenant (AstraZeneca, Bristol-Myers Squibb, Eli Lilly, Lundbeck, Otsuka) ; Conférences : invitations en qualité d’auditeur – frais de déplacement et d’hébergement pris en charge par une entreprise (AstraZeneca, Bristol-Myers Squibb, Eli Lilly, Lundbeck, Otsuka). Les liens sont reconnus en 2012 mais pas en 2013 ?

Un peu de transparence

Que dit la loi ? « Article L4113-13· Modifié par LOI n°2016-41 du 26 janvier 2016 – art. 115. « Les membres des professions médicales qui ont des liens avec des entreprises et des établissements produisant ou exploitant des produits de santé ou avec des organismes de conseil intervenant sur ces produits sont tenus de faire connaître ces liens au public lorsqu’ils s’expriment sur lesdits produits lors d’une manifestation publique, d’un enseignement universitaire ou d’une action de formation continue ou d’éducation thérapeutique, dans la presse écrite ou audiovisuelle ou par toute publication écrite ou en ligne. Les conditions d’application du présent article sont fixées par décret en Conseil d’Etat. Les manquements aux règles mentionnées à l’alinéa ci-dessus sont punis de sanctions prononcées par l’ordre professionnel compétent. »

Franck Bellivier, clairement, ne la respecte pas toujours. On peut s’en moquer, considérer que l’on n’est pas concerné. Mais si on le fait, ça a du sens.

Chacun (ou presque, le fichier excel ne facilite pas la lecture) peut de toute façon s’en faire une idée en consultant la base de données publique « Transparence – Santé » qui précise, pour chaque type de lien d’intérêts (conventions, avantages en nature et en espèces et rémunérations), l’identité des parties concernées, la date, le montant, la nature de chaque avantage dès lors que le montant de l’avantage et de la rémunération est supérieur ou égal à 10 euros. Les informations contenues dans la base de données publique Transparence – Santé sont issues de déclarations réalisées par les entreprises. Elles sont mises à jour sur le site deux fois par an et y restent accessibles pendant cinq ans. Les entreprises sont responsables de l’exactitude des contenus publiés. Ainsi le 3 juin 2012, notre futur délégué a-t-il perçu une série d’avantages du laboratoire Servier : 124 euros de transport, 892 euros d’hébergement et 700 euros d’inscription à un congrès. Pas de quoi fouetter un chat. On est très loin d’une retraite chapeau. Qui se ferait acheter pour une somme aussi modique ? Même multipliée ?  Il n’empêche, ça fait tâche, ça alimente le doute.

Une nécessaire clarification

Un lien d’intérêt n’est pas un conflit d’intérêt. Lorsque l’on est un expert reconnu, il est difficile de ne pas avoir de liens d’intérêt avec les laboratoires pharmaceutiques. Ces liens n’aliènent pas forcément l’indépendance du chercheur. L’absence de transparence nourrit par contre toutes les interprétations. Le délégué interministériel à la psychiatrie qui est sûrement quelqu’un de très honnête, au vu des enjeux, ne doit pas prêter le flanc au soupçon. Eclairez-nous !!!

Dominique Friard

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Réaction à la nomination de Frank Bellivier

Communiqué du Printemps de la psychiatrie du 11/04/2019

La ministre Agnès Buzyn nomme un psychiatre pyromane pour éteindre l’’incendie de la psychiatrie

Alors que les tenants de la psychiatrie de terrain (infirmiers, aide-soignants, psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux…), sont dans la rue depuis de longs mois aux côtés d’’usagers et de familles, qu’’ils se mobilisent, qu’’ils font des grèves de la faim (les Blouses noires du Rouvray), des actions à haute portée symbolique (les Perchés du Havre), qu’’ils font grève pendant plusieurs mois (les Pinel en lutte d’’Amiens, ceux de Niort, Lyon, Saint-Etienne), pour crier leur désespoir face à la destruction du sens profond de leur métier qui est le lien avec les personnes en extrême souffrance, la ministre de la santé vient de nommer comme délégué interministériel à la psychiatrie Frank Bellivier un médecin qui ne se dit même pas psychiatre mais « expert biomédical en psychiatrie / psychologie, neurosciences et comportement ». Ce professeur est, lui, un représentant de la psychiatrie du lobby FondaMental, psychiatrie de laboratoire, dont le lien privilégié dans le travail est celui avec l’’industrie pharmaceutique. Un professeur qui ne s’’embête pas avec les conflits d’’intérêts. N’’est-ce pas paradoxal qu’’une énorme mobilisation pour le lien relationnel obtienne pour réponse le lien avec les laboratoires pharmaceutiques ?

À un moment où une intense communication contre la psychiatrie se déploie dans les médias et dans la bouche de certains représentants de l’’État, on constate, comme d’’habitude, que cette anti-psychiatrie est à géométrie variable : elle ne concerne pas les psychiatres attachés à la fondation Fondamental, qui ne connaissent pas le travail relationnel au long cours, le lien profond avec les personnes troublées psychiquement, qui les traitent comme des cobayes pour des recherches statistiques, qui sont liés à l’’institut Montaigne (think tank néolibéral créé par Claude Bébéar (AXA) et financé notamment par des laboratoires pharmaceutiques et des assurances) et qui reçoivent des prix Dassault. Ils sont les interlocuteurs souhaités par l’’État.

Déjà le 22 janvier, des collectifs d’’usagers et de soignants s’’indignaient de l’’instrumentalisation de la mobilisation des lieux en lutte au profit des tenants de la psychiatrie « fondamental ». Les psychiatres pyromanes étaient déjà invités partout dans les médias pour expliquer que la psychiatrie souffrait simplement d’’un problème d’’organisation et qu’’il suffisait de leur remettre les clés de cette organisation pour en venir à bout.

C’’est chose faite avec cette nomination. Elle équivaut à la nomination d’un chercheur travaillant pour Monsanto à un poste de délégué à l’écologie.

Ce « délégué » est en effet le bon choix pour continuer à déployer ce que réclame l’’institut Montaigne (qui est aussi à la base de la réforme de l’’éducation par le biais de  l’’association « agir pour l’’école » dans laquelle évoluait le ministre Blanquer avant même sa nomination au gouvernement…), c’’est-à-dire une destruction du service public de psychiatrie, qui garantit un accueil inconditionnel pour chacun, quel que soit son milieu d’’origine et ses ressources, et la promotion d’une psychiatrie qui sert les intérêts de cabinets privés ayant des « innovations » à vendre.

Au nom de la déstigmatisation, cette disparition du service public de psychiatrie va générer un renforcement de la ségrégation et de l’’abandon des personnes qui ne répondront pas à cette politique « fondée sur la science » alors qu’’elle est en réalité fondée sur les intérêts privés de laboratoires et de lobbys. C’’est déjà le cas.

Le Printemps de la psychiatrie dénonce la nomination de Frank Bellivier car elle est, pour le monde de la psychiatrie de terrain, illégitime. Cette nomination est malheureusement dans la suite logique des déclarations de Sophie Cluzel concernant le bannissement de la psychiatrie pour les personnes porteuses de troubles du spectre autistique. Dans les deux cas, c’’est la psychiatrie relationnelle qui est visée tandis que la psychiatrie des intérêts privés est promue.

Nous réclamons des représentants qui nous représentent vraiment : qui réhabilitent des pratiques fondées sur le lien humain et sur l’’autodétermination des personnes, une science dégagée des conflits d’’intérêts, et la notion de service public et de solidarité.

printempsdelapsychiatrie@gmail.com

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La pedopsy du 19ème en grève : RDV le 17 avril

 

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APPEL DU COLLECTIF PEDOPSYCHIATRIE DU 19ème EN LUTTE :

Grève et manifestation festive le 17 avril

Rendez-vous à 9 h 30 au 114 avenue de Flandre, 75019 PARIS

Nous, soignantes et soignants de la pédopsychiatrie publique du 19ème arrondissement de Paris, sommes de nouveau en grève.

Cela fait plusieurs années que la pédopsychiatrie connaît de graves attaques idéologiques et financières de la part des pouvoirs politiques en matière de Santé Publique, mettant à mal notre capacité à répondre à nos missions.

Nous avons décidé de nous mettre en grève et d’organiser une manifestation festive pour défendre notre secteur, notre éthique de travail et notre attachement au service public.

Cette journée se construit également en lien avec les Semaines De La Folie Ordinaire et le Printemps pour la psychiatrie.

Ce que nous dénonçons :

  • Un hôpital-entreprise débouchant sur une fusion des hôpitaux psychiatriques parisiens1 dans des logiques purement gestionnaires.

  • Du temps soignant perdu à remplir des actes sur un logiciel de traçage conçu par des gestionnaires dans un but comptable.

  • Une nouvelle organisation du temps de travail incompatible avec les réalités du terrain passée en force (diminution du nombre de consultations, suppression de temps de réflexion, travail avec les partenaires institutionnels rendu difficile, suppression de RTT, …).

  • L’explosion des demandes de soins sans moyen supplémentaire, 22% en 15 ans avec une augmentation des situations complexes (voir le rapport de l’IGAS 2).

  • Les listes d’attente qui augmentent avec des enfants et adolescents qui attendent depuis plus de 12 mois pour être suivis sur le service (de 100 à 300 demandes)

  • Une baisse des budgets de formation de 50% soit 11000 euros supprimés en 2016.

  • Des techniques de management brutales qui mettent à mal le personnel et la dimension collective de notre travail.

  • Une pression de la direction pour nous imposer la gestion de notre budget de secteur via notre association de santé mentale, opérant ainsi un glissement certain vers la privatisation de nos activités thérapeutiques.

Ce que nous défendons et revendiquons :

  • Des moyens humains et matériels à la hauteur des besoins de la population en doublant les effectifs médicaux et non médicaux (éducateur, infirmier, orthophoniste, secrétaire, …)

  • Des locaux adaptés pour un accueil digne des patients.

  • Une hausse des budgets des activités thérapeutiques et des séjours thérapeutiques pour soigner enfants et adolescents dans de bonnes conditions de l’ordre de 20000€ supplémentaires.

  • Des moyens de formations à hauteur des besoins des professionnels soit 25000€ / an.

  • Un temps de réflexion clinique indispensable qui garantit un travail thérapeutique de qualité et du temps pour le travail de réseau avec les partenaires de l’enfance (école, collège, ASE, PMI, etc., …)

  • L’arrêt de la nouvelle organisation du temps de travail.

  • Une liberté dans le choix de nos références théorico-cliniques et de nos pratiques sans qu’elles soient dictées par des politiques gestionnaires ainsi que par la Haute Autorité de Santé.

  • Une garantie du maintien et du fonctionnement des associations de santé mentale qui financent des actions auprès des enfants et des familles avec du personnel soignant.

  • Une politique de secteur de proximité (un secteur pour 200.000 habitants au maximum).

Cette journée de grève nous permettra de rencontrer les parents des enfants et adolescents que nous suivons, les habitants du quartier, les associations, les écoles et collèges, les partenaires sociaux, les syndicats, les élus et toute personne concernée par la dégradation de nos conditions de travail et d’accueil des enfants ayant besoin de soins psychiques et psychiatriques dans le 19ème arrondissement de Paris.

1 Intégré au Groupement Hospitalier Universitaire Sainte Anne psychiatrie et neuroscience depuis janvier 2019 sans aucune réelle concertation avec le personnel. Regroupement de 5 hôpitaux : Perray Vaucluse, Saint Anne, Maison Blanche, ASM13, Saint Maurice. Ces groupements hospitaliers naissent partout sur le territoire. Cette politique de la sante devrai permettre à l’état d’effectuer 22 milliards d’économies.

 

Tract Pédopsychiatrie 19eme(1)

 

Appel de l’U.S.P. (pétition)

Appel : nous, psychiatres en colère, rassemblons nous !

Le 34e congrès de l’USP s’est tenu ces 29 et 30 mars à Besançon. Lors de ce rassemblement, nous avons écouté des ex-grévistes de la faim du Rouvray, des « perchés » du Havre, des militantes de la Psychiatrie parisienne unifiée. Nous avons échangé avec eux longuement et intensément.

La veille, lors d’une réunion-débat, nous avions écouté Charles Piaget, celui qui fut le principal porte-parole de la longue lutte des « Lip », à Besançon, en 1973. Avant-hier comme aujourd’hui, une lutte antihiérarchique est nécessaire et s’impose. Comme Charles Piaget l’a dit de son ton doux en conclusion de nos échanges, nous avons « les mêmes ennemis ». L’auto-organisation est à nouveau à l’ordre du jour, avec l’émancipation sociale comme projet.

Au Rouvray, au Havre, à Amiens, à Niort, à Paris ou à Lyon, la situation qui est faite aux patients hospitalisés est devenue insupportable. Les grévistes de la faim du Rouvray en furent réduits à un engagement de leur corps. Corps qui, pour tous ces soignant.e.s, assignés à un rôle d’exécutant, est en jeu dans les soins du quotidien. Ce sont eux qui nursent, ce sont eux qui piquent, qui vont en « renfort », qui exercent les contentions.

Leur courage exige que nous parlions et agissions, nous aussi.

Nous, psychiatres, sommes ici interpellés quant à notre éthique professionnelle : nous non plus, nous n’acceptons plus que la maltraitance institutionnelle soit la norme dans les services psychiatriques, comme dans les autres lieux de travail.

Nous ne supporterons plus la déshumanisation des soins insidieusement à l’œuvre au travers de la quantité de protocoles à appliquer et d’une nuée de directives, lesquels réduisent nos capacités à penser. C’est l’aboutissement d’un management destructeur et consciemment organisé qui amène les uns et les autres à être sinon directement maltraitants, du moins complices de maltraitance ou indifférents aux maltraitances voisines.

Cela suffit !

Notre travail que nous savons utile, ce savoir-faire dont nous connaissons l’efficacité, sont mis en danger.

Nous, psychiatres, comme tous les autres soignants, nous sommes face à nos responsabilités, plus que jamais, différemment d’auparavant. Nous sommes en colère et déterminés à ne plus nous faire complices par notre silence de cette destruction orchestrée.

La reconquête d’une parole libre, collective, inventive, voilà ce dont les soignants en lutte ont témoigné. De même, dans les années 1970, les années 1968, les ouvriers de « Lip » portèrent cette subversion par la parole qui s’exprimait aussi dans des centaines d’usines, de bureaux, d’universités.

C’est cette parole inventive qui est au cœur même de notre travail, de notre éthique professionnelle, de nos choix de vie. Et nous savons que pour se déployer elle porte en elle une exigence de temps et d’espace. C’est au creux de cette exigence que nous décidons d’ancrer notre lutte.

Nous en appelons à nos consœurs et à nos confrères : si comme nous, vous décidez qu’il est plus que temps de vous engager pour que cessent ces scandales quotidiens que nous vivons, rencontrons-nous, partageons et agissons ensemble. Il nous faut rompre avec l’omerta, il nous faut nous adresser à la population, il nous faut rejoindre les actions du Printemps de la psychiatrie, il nous faut aller sur le chemin ouvert par ceux du Rouvray, du Havre, d’Amiens et tous les autres.

Pascal Boissel (Poitiers), Delphine Glachant (Les Murets), Fanny Rebuffat (Reims)
avec l’accord et le soutien du Conseil national de l’USP

Pour signer cet appel à votre tour : https://www.change.org/p/pascal-boissel-appel-nous-psychiatres-en-col%C3%A8re-rassemblons-nous

Lettre ouverte à Sophie Cluzel

Paris, le 4 avril 2019

Madame Sophie Cluzel,

Secrétariat d’État chargé des Personnes handicapées.

14, avenue Duquesne, 75350 PARIS 07 SP

Madame,

Nous avons pris bonne note de vos déclarations récentes dans les médias, à savoir que la psychiatrie ne devait plus rien avoir à faire avec les personnes en situation d’autisme. « Face à ce spectre de l’autisme très large, il faut que l’on arrête de parler de psychiatrie (…) Avec notre plan, il s’agit de ne plus placer de enfants autistes devant des psychiatres » avez-vous dit sur RMC le 2 avril 2019.

En conséquence, en tant que médecin responsable d’un pôle de psychiatrie adulte de service public qui accueille à ce jour des personnes autistes sans solution du fait de troubles du comportement importants, de difficultés avec l’entourage familial et avec les institutions dans lesquelles elles sont, je tire avec gravité la conséquence de ces déclarations, à savoir que toute nouvelle personne avec autisme qui sera hospitalisée dans le service devrait donc être transférée immédiatement au secrétariat d’État au handicap afin que vous-même et vos équipes trouviez une solution.

 En effet, il n’est pas possible de désavouer publiquement la psychiatrie et de ne pas prendre la mesure de ce que cela implique.

En dépit de ce désaveu qui dure depuis longtemps déjà et dont vous êtes la énième représentante, nous continuons d’œuvrer quotidiennement, dans l’ombre des pratiques, pour prendre soin et accompagner ces personnes et leurs familles qui sont souvent dans une détresse absolue et un désespoir très grand. A ce désaveu, à cette détresse et à ce désespoir s’ajoute le naufrage organisé de la psychiatrie depuis des années.

Il faudrait que la société puisse constater que dans la réalité, l’inclusion n’est qu’un vœu pieu, voire la nouvelle forme d’une exclusion. Toute personne qui ne s’adapte pas au cadre inclusif se voit rejeter des institutions que ce soit l’école, le secteur social et médico-social et maintenant le secteur sanitaire. 

Nous sommes désavoués par ces paroles mais la honte changera un jour de de camp. Ce désaveu ne vous concerne pas dans ses retombées pratiques puisque nous continuons à prendre en charge, comme nous le pouvons, les personnes -toutes les personnes-. Nous avons à cœur d’avoir une hospitalité inconditionnelle et d’ouvrir les portes du service public à tous les publics, personnes autistes comprises si elles en ont besoin. 

Vos déclarations ségrégatives nécessitent que vous preniez, dans la réalité, la mesure de la détresse des familles, des personnes, des professionnels, du manque d’institutions ambulatoires et à temps plein en capacité d’accueillir ces personnes. Que vous preniez également la mesure de la violence brute dont vous êtes la porte-parole. 

Au moment de recevoir dans votre secrétariat d’Etat ces personnes en situation d’autisme qui n’ont rien à faire en psychiatrie, vous auriez donc tout intérêt à leur trouver des solutions avec votre « plan ». A défaut, il s’agira très certainement de non-assistance à personne en danger. 

Nous vous prions d’agréer Madame la secrétaire d’État le sentiment de notre déconsidération.

Dr Mathieu Bellahsen,

Dr Alain Abrieu,

Dr Parviz Denis,

Dr Patrick Chemla,

Dr Pierre Paresys

Professionnels du soin psychique

Parties prenantes du printemps de la psychiatrie

https://printempsdelapsychiatrie.org/

printempsdelapsychiatrie@gmail.com

Screenshot_2019-04-09 « Nous allons changer la donne » Sophie Cluzel présente le plan du gouvernement contre l'autisme sur [...]

Psychiatrie bashing et intérêts privés

Depuis quelque temps dans le champ de l’autisme, une intense communication contre la psychiatrie et la pédo-psychiatrie est déployée par certains membres des gouvernements successifs, par des militants associatifs et largement relayée dans les médias. La psychiatrie serait coupable de tous les maux : incompétence, délais de prise en charge, culpabilisation des mères, non-respect des bonnes pratiques, retard de la France…

De façon étonnante, sans que cela ne soit dit, on constate en parallèle une augmentation incessante des demandes faites aux psychiatres et autres « psys », de la part de personnes autistes et de familles qui pourtant ont bénéficié :

· de dépistages précoces dans des centres de référence ayant abouti à un diagnostic,

· de conseils et de formations au sein de Centres Ressources Autisme (CRA),

· d’évaluations fonctionnelles conformes aux recommandations de bonnes pratiques,

· de dépistages génétiques,

· de suivis somatiques réguliers, généralistes et spécialisés, de bonne qualité,

· de l’application des approches recommandées par la haute autorité de santé (HAS) : thérapies cognitives, méthodes comportementales, techniques de communication, psychomotricité, orthophonie, ergothérapie, programmes neuropsychologiques etc.

· d’accueil dans des institutions appliquant exclusivement les méthodes les plus recommandées : ABA, TEEACH, PECS,

· d’inclusions scolaires en classe ordinaire ou en classe adaptée,

· de tentatives de travail en milieu ordinaire ou adapté.

Ces demandes viennent s’ajouter aux demandes incroyablement nombreuses de personnes autistes sans solution et de leurs familles, qui n’ont pas forcément bénéficié de tout cela.

Que dire des demandes, souvent urgentes, de ces personnes qui surviennent alors qu’elles ne peuvent plus être accueillies à l’école, qu’elles ne peuvent plus continuer leur travail, qu’elles ne sont pas soulagées par une prise en charge somatique adéquate, qu’elles n’adhèrent plus aux approches recommandées ?

Que dire des demandes d’aide pour faire face à des situations difficiles : violence, automutilations graves, errance, tristesse intense, régression des acquis ?

Que penser de certaines de ces personnes et de leurs familles qui demandent de l’écoute, un suivi psychothérapique, un accueil dans une institution qui les aiment telles qu’elles sont, ouverte sur le monde et articulée en permanence avec l’école et le travail, et soutenant leurs possibilités d’auto-détermination ? Car oui, ce genre d’institution existe, et plutôt que de s’en inspirer, cette intense politique de communication les désavoue avec une détermination tenace.

Et pourtant, que dire quand le constat est fait par les premiers intéressés que ce type d’approche, ouverte, aide à avancer dans un certain nombre de cas notamment quand il s’agit de violences que s’inflige la personne, à elle-même et à ses proches, sans rendre systématique la sur-prescription de psychotropes ?

Peut-on, par exemple, se dire que les personnes autistes sont comme tout le monde, qu’elles ne sont pas des robots, que leur idéal de vie n’est pas forcément celui qu’une sorte d’« aristocratie de l’autisme » a décidé à l’avance pour elles ? Qu’elles peuvent avoir besoin, comme tout le monde, qu’on prenne du temps avec elles et qu’on tienne compte leur personnalité propre ?

Les revendications souvent sincères de nombreuses familles et personnes autistes dénoncent des pratiques maltraitantes qu’elles ont rencontrées en psychiatrie, dont on ne peut douter qu’elles soient réelles étant donné l’état d’abandon de la psychiatrie par les politiques successives d’austérité, de manque de moyens et de transformation des pratiques du côté sécuritaire voire carcéral. Ces revendications légitimes rencontrent les intérêts du gouvernement, dont l’orientation politique actuelle est de ne plus financer les institutions de services publics mais de préférer verser des allocations aux personnes pour qu’elles financent des cabinets privés de diagnostic, de formation, d’aide à la personne.

Les seuls moyens que l’Etat veut bien concéder reviennent à des « plateformes », parfois privées, certaines « d’écoute et de services », d’autres « d’orientation et de coordination ». Pas beaucoup plus.

Mais où vont les personnes écoutées et orientées quand il n’y a plus de place en ambulatoire et en institution ? Quand les milieux ordinaire et adapté n’ont déjà plus les moyens d’accueillir efficacement les personnes différentes ? Vers des cabinets privés choisis et désignés par les plateformes ? Vers des programmes de recherche axés sur le cerveau et l’organisme ?

Et quand cela ne fonctionnera pas, leur parlera-t-on de services psychiatriques de haute sécurité (avec le triptyque médicaments, isolement et contention propre à la psychiatrie asilaire) ou de leur délocalisation dans un pays étranger ?

Devons-nous fermer les yeux quand le seul horizon pour de nombreuses personnes autistes est déjà, comme pour de très nombreux adultes qui étaient suivis en psychiatrie en France, une orientation vers des institutions en Belgique, ou simplement leur abandon sans suivi ni soins au domicile si elles en ont un, ou à la rue ?

Pourtant, quelques principes simples pourraient nous sortir de ce très mauvais pas, nous éviter de tirer une croix sur le service public de santé et de laisser le « marché de l’autisme » être livré par l’Etat au privé :

1 : il n’existe pas de recette unique pour les personnes autistes et leur famille ;

2 : en conséquence, le tout-milieu ordinaire, le tout-milieu spécialisé, sont deux absurdités vouées à l’échec ;

3 : une articulation doit en permanence être mise en place entre le milieu spécialisé et le milieu ordinaire, les personnes doivent pouvoir circuler librement entre les deux, en fonction de leurs besoins du moment et des différents moments de leur histoire, sans être fixé définitivement dans l’un ou dans l’autre ;

4 : les institutions, le milieu spécialisé et le milieu ordinaire doivent axer leurs pratiques sur le principe d’auto-détermination des personnes qu’elles accueillent ;

5 : les états d’âme des personnes autistes ont le droit d’être pris en compte comme tout être humain, elles ne se reconnaissent pas toutes dans le modèle actuellement véhiculé de corps-machine à étudier, à discipliner, re-régler ou dans l’image d’Epinal diffusée par les médias de personnes autistes surdouées et dépourvues d’affects ;

6 : les équipes mobiles et plateformes doivent s’occuper, à domicile si besoin, de soin, d’accompagnement, de pédagogie, sur le long cours ; elles ne doivent pas s’occuper uniquement de diagnostic et d’orientation;

7 : l’école doit cesser d’être détruite par les réformes successives, car il est évident que des classes surchargées et des programmes élitistes ne constituent pas un milieu favorable pour des personnes différentes ;

8 : le travail doit cesser d’être détruit par les réformes successives, car les conditions de travail actuelles précaires ne sont pas plus adaptées pour les personnes différentes que pour les personnes ordinaires.

9 : les services de soin doivent cesser d’être soumis aux exigences de rentabilité financière, au management disqualifiant le sens du soin, à l’abandon des publics sous prétexte de mutualisation, de réorganisation, de « fluidification » des parcours. Idem pour le travail social.

10 : les politiques « inclusives » qui sont la mode du temps présent, doivent s’effectuer de façon réaliste et lucide en tenant compte des problèmes liés à la diversité des besoins des personnes différentes. Il faut en finir avec une « inclusion » qui n’est autre qu’une exclusion de l’intérieur où l’on passe d’être exclu de l’école à être exclu par l’école, d’être exclu du travail à être exclu par le travail, d’être exclu des soins à être exclu par les soins.

Ces politiques « inclusives » là n’aboutissent déjà qu’à plus d’abandon, de relégation à la maison voire à la rue, d’enfermement et de maltraitance.

Pour le printemps de la psychiatrie, réhabilitons la notion d’un collectif qui soigne, qui éduque, qui enseigne, qui soutient, à partir du lien humain et de l’ouverture maximale sur le monde.

Le printemps de la psychiatrie

 

9 avril 2019