Mobilisation le 3 juillet 2021

voici le Flyer et l’appel à témoignages d’une grande journée de mobilisation qui se tiendra le samedi 3 Juillet 2021 à partir de 14h

à l’hôpital de jour Gombault Darnaud, au 24 rue Bayen 75017 Paris.

Cette journée est organisée par les associations Autis’Mob, Ecole de Bayen et CLE-Autistes, avec la Radio Colifata, et s’inscrit dans la mobilisation contre les politiques publiques actuelles de la pédopsychiatrie. 

N’hésitez pas à diffuser, à témoigner et à venir nombreux!

SCHIZOPHRENIE ET RADICALISATION : de quoi parle-t-on ?

Jean François Rey (philosophe) et Pierre Delion (psychiatre), le 31 mai 2021

Quand les mots perdent leur sens, l’opinion et ceux qui la formatent font courir des risques énormes à la liberté.

Nul ne s’est avisé, jusqu’à présent, après l’agression regrettable d’une policière municipale près de Nantes, de tenter d’expliquer, même sommairement, de quoi il retourne quand on évoque la schizophrénie. On a entendu, le soir même, des mots comme « schizophrène sévère », c’est-à-dire, potentiellement dangereux. Il n’est pas rare d’entendre, dans ces cas-là, dans les média, parler de « dossier psychiatrique chargé », confondu sans distinction avec « casier judiciaire ». Autrement dit, on ne parle des personnes schizophrènes que lorsqu’il y a eu passage à l’acte violent. Dès lors le souci affiché devient : « comment prévenir un passage l’acte ? ». La réponse attendue est simple : enfermer.

Enfermé, cet homme l’était, condamné pour de multiples délits. C’est là qu’il développe simultanément, dit-on, les symptômes de la schizophrénie et le discours violent de l’islamisme intégriste. Les troubles mentaux seraient indissociables, ici, de l’idéologie totalitaire violente, les uns nourrissant l’autre.

On ne peut qu’être inquiet de telles réactions dont les conséquences prévisibles et imprévisibles sont redoutables. On parle à nouveau de dépistage des troubles psycho-sociaux dès l’âge de trois ans (et même « à la naissance », comme l’a suggéré un élu d’Ile de France).

On ferait mieux de parler de prévention de la rechute des psychoses telle qu’elle était prévue dans le cadre de la psychiatrie de secteur, quand la France était le modèle d’une psychiatrie à visage humain, où même les malades les plus graves étaient sujets de prises en charge dignes de ce nom. Mais il aura fallu que certains technocrates totalement ignorants de l’histoire de la psychiatrie, se mettent à se demander comment faire des économies rapides sur un « poste budgétaire » dont personne ne parlerait puisque, c’est bien connu, même si vous avez un malade mental dans votre famille, vous n’allez pas aller défiler dans la rue pour défendre une médecine des fous….

Car si on y regarde bien, les personnes qui présentent ce qu’on appelle une schizophrénie, lorsqu’elles étaient suivies par une équipe de secteur, pouvaient lors de moments difficiles, c’est-à-dire quand elles sont envahies par des angoisses primitives térébrantes pour l’esprit humain, appeler un soignant connu, et lui « parler en toute simplicité » du fait même qu’il le connaissait depuis un temps certain, celui nécessaire à tisser une relation transférentielle. Vous savez le transfert, c’est celui qu’on voit sous la forme d’une relation quasi-amoureuse entre la réanimatrice et le psychanalyste dans la série En thérapie ! Eh bien, dans la psychose, dans la schizophrénie, dans l’autisme, le transfert prend une autre forme que la relation amoureuse. C’est plus une relation de confiance dans la capacité des soignants à porter le patient-la fonction phorique- lors des situations périlleuses qu’il traverse à chaque crise d’angoisse. Et cette confiance, il ne peut l’accorder a priori, il ne peut que la constater après plusieurs expériences au cours desquelles le patient a vérifié que le soignant ou les soignants, qui sont censés le prendre en charge, l’ont bien porté et accompagné comme attendu. Mais pour cela, il faut qu’une équipe soignante soit connue des patients au long cours, qu’ils aient des occasions de rencontres régulières, des activités communes, des réunions instituées où se retrouver. Bref, qu’il y ait ce qu’on appelle une continuité des soins pour le patient par les mêmes soignants. C’était la dimension primordiale de la psychiatrie de secteur. Et dans ces conditions, le délire, qui peut parfois pousser à l’agressivité, à la condition qu’il soit accueilli et accompagné par des soignants qui connaissent le patient, est canalisé, transformé, métabolisé, et point n’est besoin pour ce patient de trouver une cause islamiste, ou toute autre raison de rationaliser sa violence interne.

Donc la vraie prévention des rechutes des maladies mentales, c’est un suivi de qualité par des personnes compétentes en psychiatrie, référentes des patients, et au long cours.

Quand nous entendons un ancien patron de la police nationale déclarer avec une « naïveté touchante » ou une incompétence notoire en matière de psychiatrie, qu’il « faut surveiller les hôpitaux psychiatriques » pour éviter qu’un schizophrène agresse un policier, on se dit que le niveau du débat à ce sujet est vraiment loin du compte, et qu’il y a lieu de reprendre l’ensemble de la problématique psychiatrique dans ce pays. En effet, on voit ressurgir ici et là les pratiques de contention, d’isolement et d’enfermement. On oublie la distinction élémentaire ente contenance et contention. Ce n’est pas en attachant qu’on libère. Mais en parlant, en entourant, en accueillant. La contenance contient, porte et préserve ceux qui ne peuvent pas se contenir eux-mêmes. Comment se contient-on quand on a un corps vécu comme bribes et morceaux, une parole et une pensée en apparence incohérente, lorsque toute la personnalité est clivée, dissociée ? Car c’est cela la schizophrénie dont la « dissociation » (la « schize ») est le symptôme majeur par lequel le psychiatre Eugen Bleuler rebaptise en 1911 ce que l’on appelait alors « démence précoce ».

Privilégier la contenance par rapport à la contention, c’est ce qui pourrait arriver de mieux aujourd’hui à la psychiatrie. Faire qu’un établissement de soins psychiques soit « contenant », ce n’est pas élever des murs, c’est faire de tous les instants de la vie quotidienne du patient des moments de rencontre et de veille, des bouts de chemin, des paroles échangées et entendues. Mais on est en train de revenir à un état antérieur, bien en amont des années d’après-guerre. Le fou dangereux, le schizo des films d’horreur, prennent la place dans les représentations collectives de l’homme souffrant et des familles affectées par un fils ou une fille diagnostiqués « schizophrène ».

Or la réalité, c’est cela : une psychiatrie de secteur en raréfaction et déshérence, une formation initiale des psychiatres et des personnels soignants (les infirmiers psychiatriques ont officiellement disparu en 1992) réduite à une peau de chagrin, l’interchangeabilité des soignants sans tenir compte de la relation d’attachement d’un patient à ses soignants référents, la réponse standard basée sur celle des urgences, la croyance magique dans le seul recours aux neurosciences…  Partout triomphent les « protocoles » et la rationalité instrumentale. A quoi s’ajoute désormais le prédominant souci sécuritaire : la question n’est plus de soigner la personne schizophrène, mais d’en protéger la société. L’image sociale du schizophrène (souvent accolé de l’étiquette « paranoïde ») brouille tout. L’aliénation sociale vient prendre toute la place accordée à sa pathologie, et son aliénation psychopathologique est réduite à son seul fonctionnement cérébral. On ne sait plus de quoi on parle. Tantôt on pratique l’euphémisme : la psychose maniaco-dépressive se dissout dans de très banals « troubles bipolaires ». Tantôt on diabolise : la schizophrénie fait peur par son étrangeté, d’autant plus qu’on ne l’évoque que dans les cas de passages à l’acte violents, alors que nous savons que le nombre des criminels est plus faible chez les malades mentaux qu’en population générale.

Le partage normatif entre les fous et les autres est en passe de devenir plus violent que jamais. Il n’est pas question de déclarer a priori (c’est-à-dire sans une enquête sérieuse) une innocence de principe de la personne souffrant de schizophrénie lorsqu’on peut lui imputer un crime. Mais l’imputation d’un crime n’est possible que si l’on peut l’attribuer à une personne libre. Il appartient aux experts, psychiatres et juges, de déterminer, au cas par cas, si l’auteur présumé des faits dispose de cette liberté effective que nous nommons « responsabilité ». Hors ces situations assez rares, eu égard au nombre de personnes souffrant de schizophrénie, l’ordinaire de la folie est plutôt fait d’indifférence et de rejet, d’ignorance et de mépris.

Qu’on ne brandisse pas l’argument disqualifiant d’un angélisme a priori. Le partage normatif, c’est de reléguer la folie hors de l’humanité. Alors que l’humanité est le remède. L’élément humain, c’est l’ambiance dans laquelle on accueille la folie. Cela se construit patiemment, avec de l’imagination et du pragmatisme. A une condition, mais elle est de taille : le fou est mon semblable. « Bien que Ajax me haïsse, je reconnais en lui, dans sa folie, quelque chose de moi. ». Ces mots, écrits au 5e siècle avant notre ère, sont de Sophocle.

A.G. du Printemps le 29 mai

ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU PRINTEMPS DE LA PSYCHIATRIE

Samedi 29 MAI 2021 de 10 h à 12 h 30

Espace AERI, 57, rue Etienne Marcel, 93100 Montreuil

M° Croix de Chavaux – ligne 9

Et en visioconférence :
https://us02web.zoom.us/j/82298507231?pwd=dnFsWFd2WFFSMjMyanhWWmkxV25VUT09

ID de réunion : 822 9850 7231
Code secret : 814824

Dans les suites du rassemblement organisé par L’Appel des Appels, le Collectif les 39 et le Printemps de la psychiatrie le 2 mai 2021,

Dans les suites des débats que nous menons tout au long de l’année au sein du Printemps de la psychiatrie, dans le sens d’une pratique humaniste de la psychiatrie, pluridimensionnelle, dans une complémentarité d’approches, loin des orientations purement scientistes, loin du déni imposé de la vie psychique, loin des plateformes au détriment du soin des patients, loin des pratiques d’isolement et de contention…

L’AG lancera la préparation des « Contre-assises » ou « Assises debout ! » décidées le 2 mai dernier pour nous faire entendre alors qu’auront lieu fin juin-début juillet 2021 les « Assises nationales de la psychiatrie et de la santé mentale » voulues par le Président de la République et dont ni le lieu ni la date ne sont précisément connus pour l’instant.

Pierre DELION, Roland GORI et Laurence COHEN participeront à ces échanges.

L’AG initialement prévue toute la journée sera écourtée pour nous permettre de rejoindre à 13h la manifestation européenne pour la santé devant le Centre hospitalier Pitié-Salpêtrière. Les représentants des organisations syndicales, des collectifs de soignants et d’usagers prendront la parole jusqu’au départ de la manifestation à 14 heures à destination de la place de la République via la place de la Bastille.

Le temps pour préparer ces contre-assises est court et jalonné d’autres mobilisations : congrès de l’USP les 4 et 5 juin à Rouen, grève et rassemblements à l’initiative des psychologues le 10 juin devant le ministère de la santé et des solidarités à Paris et devant les ARS en régions, mobilisation de la fonction publique et pour la défense du système de santé le 15 juin, assises de la protection de l’enfance à Nantes les 24 et 25 juin.

Le Printemps de la psychiatrie, avec toutes ses composantes, poursuit son travail de recueil de l’état des lieux, de construction de liens, d’élaboration et il pose des actes, propose des actions. Les contre-assises de la psychiatrie telles que nous commençons à les penser en seront un temps fort, a contrario des discours normatifs et textes de lois ineptes.

Nous vous espérons nombreux samedi pour avancer dans la mise en œuvre de cette indispensable contre-offensive.

AGENDA MAI-JUIN 2021

MAI

Samedi 29 mai, 10 h : Assemblée générale du Printemps de la psychiatrie à l’A.E.R.I, 57, rue Etienne Marcel, 93100 Montreuil, M°9 – Croix de Chavaux

Départ en manifestation vers 12 h 30 : APPEL A LA MOBILISATION INTERNATIONALE DE LA SANTE (RDV devant la Pitié Salpêtrière pour les prises de parole).

JUIN

Vendredi 4 au dimanche 6 : 36ème Congrès annuel de l’USP à Rouen sur le thème des libertés.

Jeudi 10 juin à 13 H 30 : Manifestation des psychologues, à Paris devant le Ministère de la Santé (en province devant les ARS ou la Préfecture selon l’organisation locale proposée)

Congrès de l’USP : Les libertés

36ème congrès annuel de l’Union Syndicale de la Psychiatrie à Rouen, du 4 au 6 Juin

À l’heure de la pandémie de Covid-19 qui n’en finit pas, nous sommes toujours et sans cesse entravés dans nos vies : confinés, déconfinés, reconfinés, masqués, sous couvre-feu, privés de relations sociales, privés de convivialité, de toucher, de rencontres familiales, amicales, amoureuses.
Certains en paient le prix fort : les étudiants, les jeunes, les personnes âgées, les plus démunis. Ces derniers sont en plus privés d’accès aux soins, ont été touchés par une mortalité plus élevée que les autres et ont subi des conséquences socioéconomiques plus marquées.
Pendant ce temps-là, alors que le Ségur de la santé a été une farce, la destruction des hôpitaux se poursuit, les lits continuent de fermer et en psychiatrie, les rapports tombent les uns après les autres, préconisant d’aller toujours plus loin dans l’annihilation de la psychiatrie de secteur, épousant les propositions contenues dans la réforme du financement qui s’appliquera dès 2022.
L’introduction d’une dotation à l’activité va bouleverser les manières de travailler et laissera sur le côté les patients nécessitant des soins dans la durée. C’est la dictature de l’économie sur le soin qui est en marche.
À cette heure, les pratiques d’isolement et de contention, en augmentation croissante dans les unités d’hospitalisation, sont légitimement interrogées mais de façon bien cavalière par l’article 84 de la Loi de financement de la Sécurité sociale. Nous débattrons dans ce congrès de ces situations de privation de liberté et leurs conséquences sur les patients et les professionnels.
Nous analyserons cet article 84 sur la contention, qui a le mérite d’introduire l’autorisation du juge des Libertés et de la Détention sur cette pratique, mais de façon facultative et ne résout en rien sa persistance.
Enfin nous débattrons de la pente autoritaire sur laquelle s’est engagée le gouvernement par ses pratiques répressives et les lois liberticides qui s’accumulent sous couvert d’état d’urgence.

Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges, mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché.
Emmanuel Macron, 12 mars 2020

PROGRAMME

Vendredi 4 juin 
- 9 heures : accueil

- 9 heures à 12 heures
Après une introduction par Delphine Glachant, discussion sur l’état des lieux des piquets de grève trois ans après les actions de 2018.
Présidée par Fethi Bretel
Invités : Les grévistes du Rouvray, du Havre, de la Psychiatrie Parisienne Unifiée, d’Amiens. 
En présence des syndicats SUD et CGT

- 14 heures – 16 heures 
Contention et isolement : quel vécu ? Professionnels de la psychiatrie et usagers s’expriment.
Présidé par Pierre Paresys
Invités : Humapsy, Advocacy, le Fil Conducteur Psy ; Philippe Laville (LDH) et les grévistes de 2018.

- 20 heures – 22 h 30
« Et si on inventait une vraie démocratie sanitaire ? » Réunion ouverte en présence de Sandrine Deloche, pédopsychiatre et Evelyne Sire-Marin, magistrate.
Présidée par Pascal Boissel

Samedi 5 juin 
- 10 heures – 12 h 30
Article 84 de la LFSS
Présidé par Claire Gekiere.
Invités : Jean Vignes (NSED), Le Fil conducteur Psy

- 14 h 00– 17 heures 
L’irresponsabilité pénale
Invitée : Sarah Massoud, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature
Présidé par Jean-Pierre Martin

17 heures 
Hommage à Alain Chabert

Dimanche 6 juin
10 heures à 13 heures
Vote des motions

Lieu du congrès :
Espace du Moineau-Centre Diocésain
41 route de Neufchâtel -76044 ROUEN

Pour s’inscrire :

Prises de paroles du 2-5-2021

(liste à compléter)

Introduction par les trois collectifs à l’initiative du rassemblement :

L’Appel des Appels, Roland Gori

Printemps de la psychiatrie, Delphine Glachant

Collectif des 39, Selma Benchelah

Représentants et collectifs de psychologues :

Syndicat National des Psychologues – Pierre Ange Raoult

Alain Abelhauser et Albert Ciccone, Séminaire Inter-Universitaire Européen d’Enseignement et de Recherche en Psychopathologie et Psychanalyse.

Gladys Mondière, Fédération française des psychologues et de psychologie

Cyrille Le Jamtel – Collectif POP

CMPP :

Mariette Murat – Fédération CMPP Bretagne

Maya Vair- Piova, CGT

Associations : La Main à l’Oreille, Le Fil Conducteur Psy

Autres praticiens du soin psychique :

Association des Psychiatres du secteur infanto-juvénile

Patrick Landman et Louis Sciara, STOP DSM

David Ryboloviecz et Dominique Besnard- CEMEA (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active)

Pierre Delion

Delphine Glachant, le 2 mai 2021

Avant de considérer les atteintes portées des derniers temps aux soins psychiques, je veux parler de la réalité d’un service d’hospitalisation. C’est aussi cela que nous vivons dans notre quotidien.

J’ai été appelée dans la matinée du 1er mai par la cadre de pôle du service où je travaille, à l’hôpital les Murets dans le Val de Marne, pour me prévenir qu’une infirmière avait été gravement agressée la nuit précédente. Alors j’y suis allée. J’y ai passé la journée, dans un état de sidération que nous vivions en équipe et dans la tension du service. J’ai une pensée pour cette femme ainsi que pour sa collègue, traumatisées, pour un autre patient également agressé, et pour le patient auteur de ces violences, qui va très mal et portera peut-être plus tard le poids de ce qu’il a fait.

A l’heure où je devais organiser mes pensées pour dire quelque chose de cohérent aujourd’hui, sur l’état actuel de la psychiatrie, c’était très difficile et mes pensées s’entrechoquaient. Je pensais au drame de Pau, réactualisé ces derniers jours dans les débats puants qui suivent le jugement dans l’affaire Sarah Halimi ; je pensais à la profusion des dispositifs de sécurité (DATI) qui ont proliféré suite à ce drame, aux nombreuses structures hyper-sécurisées qui sont sorties de terre depuis (UMD, USIP et UHSA), au discours de Sarkozy de 2008 suite au drame de Grenoble….mais aussi au rapport d’Adeline Hazan, en juin 2020, qui dit à quel point la dignité et les droits des patients sont bafoués dans nombre de structures où nous travaillons. Rapport extrêmement intéressant et inspirant. Il dit entre autres qu’il faut ouvrir les portes du pavillon – c’est le cas de celui où je travaille.

Et je me disais que professionnels et patients sont pris entre ces deux types d’injonctions : le sécuritaire et les droits des patients.

Tout cela avec des moyens humains réduits à peau de chagrin relativement aux demandes de soins exponentielles depuis 20 ans et avec des formations de plus en plus dénaturées, complètement axées sur le comportemental, sur la gestion de situations, vides de sens clinique.

Ces injonctions contradictoires, elles se répètent à l’infini, et nous rendent fous. Elles amènent un certain nombre d’entre nous à démissionner de leur travail, de leur engagement. Elles amènent aussi, peut-être, à ces situations de violence extrême.

Travaillant à l’hôpital, je pense notamment à l’article 84, cette espèce d’usine à gaz censée contrôler les mesures d’isolement et de contention…qui nous oblige juste à fournir encore plus de pièces administratives, qui ne serviront à rien mais sont obligatoires, nous amènent à rester encore davantage derrière nos écrans et à être encore un peu moins disponibles auprès les patients. Temps cliniques et institutionnels raccourcis voire supprimés, pensées tronquées par des formations insuffisantes.

Et pourtant il y a peu, à la CNP, le Pr Lejoyeux disait que cet article 84 se situait dans une politique d’amélioration continue de la qualité des soins !

Tout est fait pour qu’il n’y ait plus de pensée. Seul le symptôme compte, à maitriser, à faire disparaitre au plus vite. Surtout que la personne souffrant de trouble psychique soit rapidement sur pied ! Retrouvant sa place de maillon de la chaine de production et, surtout !… qu’elle ne coute pas trop cher.

L’hôpital psychiatrique, comme le reste de l’hôpital public, est devenue une machine à produire du soin. Seul est pensé le fonctionnement de la machine dans un unique but de réduire les couts, sans projet de santé publique, sans pensée sur ce que sont la souffrance psychique et le soin psychique.

Derrière le symptôme il y a le cerveau. Vous aurez noté que le premier projet de recherche qui est sorti de la CNP concerne la systématisation d’IRM hyperspécialisées dont des algorithmes hypersophistiqués vont traiter les données, dans un grand big data au service d’on ne sait quelle firme. Les psychistes d’hier vont être remplacés par des informaticiens ! Attention à vos cerveaux !!

Aujourd’hui se produit l’aboutissement de 15 ans de lobbying des grandes entreprises capitalistes de France et d’ailleurs, qui ont transformé le paysage de la psychiatrie, avec l’introduction de programmes de rééducation à la norme, aussi bien des professionnels que des patients, de réadaptation à une vie sociale, où chacun est entrepreneur de lui-même, doit avoir un projet et le réaliser.

Pour les adultes, ces programmes s’appellent FondaMental. Lire l’épisode 2 du blog de M. Bellahsen sur le PassBipolaire.

Pour les enfants, cela s’appelle les plateformes d’orientation et de diagnostique pour enfants présentant des Troubles Neuro Développementaux.

Tout cela se passe dans l’absence totale de projet de loi-cadre sur la psychiatrie, mettant hors champ de pensée ce que l’on peut élaborer comme système de soins, non seulement pour soigner les personnes malades mais également pour faire société avec ces personnes présentant à un moment de leur vie ou toute leur vie, des troubles mentaux.

Le gouvernement, par la prochaine réforme du financement de la psychiatrie, va mettre tous les professionnels à ses ordres. Vont s’imposer, parce que ce sera le seul moyen d’avoir des dotations financières plus importantes, des prises en charge courtes de crise, hyperspécialisées en CMP ou lors d’hospitalisations courtes. A l’heure de la déstigmatisation, quand quelqu’un sortira d’un CMP, il aura son étiquette « psychotique en crise » sur le front. Encore une injonction contradictoire : faites dans la déstigmatisation mais organisez-vous par filières !

Par cette réforme du financement, le gouvernement va aussi privilégier les projets dits innovants, regroupant bien souvent la e-santé et les équipes mobiles intersectorielles.

Par cette réforme il balaie la psychiatrie de secteur, socle de la psychiatrie française, qui permet un accueil inconditionnel de tous, quand il en a les moyens. Système qui pourrait d’ailleurs servir de modèle à la réorganisation générale de notre système public de santé.

Le gouvernement utilise maintenant la Commission Nationale de Psychiatrie et bientôt les Assises nationales de la Psy et de la Santé Mentale pour appliquer les directives présidentielles, Emmanuel et Brigitte Macron ne cachant pas leurs relations privilégiées avec certains psychiatres, devenus subitement providentiels.

Les membres qui coordonnent les groupes ont déjà été bien triés sur le volet, faisant la part belle aux universitaires. Et on entend bien, dans le discours des technos de la DGOS qui encadrent ces réunions un recadrage sans cesse vers une nouvelle psychiatrie, où « l’allers-vers » est très à la mode, la gradation des soins, les parcours des soins, l’ingénieurisation des professionnels, les actes techniques des psychologues… alors que les incitations financières sont clairement énoncées comme levier d’organisation du modèle de soins.

Ces mêmes mots que l’on entend aussi de la bouche de Frank Bélivier, le délégué interministériel à la Psy et la SM, de FondaMental ou encore de Marion Leboyer, présidente de FM, qui refait surface dans les Assises Nationales de la Psychiatrie, voulues par le président dès le début de l’été.

Nous vivons dans une société complètement folle, où nous sommes de plus en plus contraints, tous, dans nos libertés et, pour ce qui nous concerne, dans nos métiers, dans nos soins. C’est le paradoxe de ce nouveau libéralisme qui n’en est pas un : déconstruire les politiques publiques de santé, laisser libre place aux marchés et à l’enrichissement, et serrer la vis de tous pour mieux servir ces intérêts-là.

AERI, Montreuil – 2 mai 2021

Delphine Glachant – Membre du Printemps de la psychiatrie