Covid-19, Macron, Castex : autant de raisons d’être inquiets (avec raison)

Communiqué de l’Union Syndicale de la Psychiatrie, du 4 février 2021

Emmanuel Macron a annoncé le 11 janvier 2021 la tenue avant l’été d’« Assises de la psychiatrie et de la santé mentale ».

Cette annonce vient à la suite d’une déclaration en décembre 2020 de quatre personnalités qui avaient fait le buzz en annonçant une « troisième vague psychiatrique » dans la pandémie de la Covid-19, reprenant docilement la formule utilisée un mois plus tôt par le ministre Véran. Ce groupe des quatre est constitué autour de Marion Leboyer qui est présidente de la fondation FondaMental, une fondation privée soutenue et financée par l’Institut Montaigne et onze groupes pharmaceutiques, ainsi que par des cliniques privées, et aussi par d’autres entreprises capitalistes dont l’objectif philanthropique est resté très discret à ce jour, dont Dassault. L’ambition de cette fondation est de privatiser la psychiatrie (cf. son site) et de considérer le savoir psychiatrique accumulé pendant les décennies antérieures comme obsolète. Elle propose une psychiatrie reconfigurée selon les seules références aux neurosciences, ce qui relève d’un scientisme préfigurant un retour de la psychiatrie sous le giron de la neurologie, science du cerveau. 

Certes, on peut dire qu’il y a une recrudescence des troubles psychiatriques dans notre pays, comme tout psy du secteur public ou privé peut en témoigner. Certes, des symptômes tels que les symptômes anxieux ou dépressifs font de plus en plus fréquents. Une hausse de 30 % des risques de nouveaux cas de dépression a été décrite par plusieurs études. Et, plus concrètement, les actifs en situation précaire, les vieux en Ehpad, les jeunes contraints à l’isolement des confinements issus de la Covid,  désarrimés de leurs amitiés, amours et simples relations sociales quotidiennes sont les plus atteints ; les épisodes récurrents de suicide dans ces populations sont extrêmement préoccupants. Qui l’ignore ? Qui en doute ?

Mais au-delà des bavardages médiatiques, que dire de cette évolution actuelle et persistante des pratiques d’accueil en psychiatrie, de cette augmentation si importante de la contention mécanique et de la sédation chimique, de l’augmentation des hospitalisations sans consentement ? Est-ce une fatalité ou bien est-ce une conséquence des politiques suivies depuis des dizaines d’années ? Politiques qui ont des responsables et qui se poursuivent. Cette utilisation massive de la contention en milieu psychiatrique et dans les services d’urgence est évidemment un signe gravissime de la détérioration des soins. Le secteur de psychiatrie laisse à l’abandon l’accueil de la souffrance psychique, réduit à la prescription de médicaments, sans l’approche multidimensionnelle nécessaire de la personne en souffrance… C’est, comme l’ont dit très récemment en un communiqué commun le Collectif inter-urgences et le Printemps de la psychiatrie, dû au manque d’investissement et à la politique de sous financement du gouvernement. Et pourtant, à l’inverse, de multiples adaptations, innovations, inventions ont été réalisées par temps de Covid-19 dans les services psychiatriques – malgré les bureaucrates.

Au-delà des effets d’annonce de Macron, Véran, Leboyer, il reste que le « Ségur de la santé » fut une véritable provocation quant à la prise en compte des revendications salariales des personnels non médicaux, quant aux recrutements indispensables. L’ouverture de lits supplémentaires tant attendue n’a non seulement pas été au rendez-vous mais, malgré la crise, la réorganisation des hôpitaux se poursuit avec des nouvelles fermetures de lits et d’unités. La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2021 impose à nouveau 900 millions d’euros d’économies.

Bref, les soignants sont en grande détresse. Cela, Macron, Véran et leurs soutiens ne peuvent l’ignorer, car depuis 2018 les grèves d’infirmiers se sont multipliées dans les hôpitaux, en psychiatrie d’abord puis aux urgences, alertant sur la dégradation de l’accès aux soins et des conditions de travail des personnels.

Dire cela c’est se retrouver en phase avec Adeline Hazan, ancienne Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) qui, dans son rapport de juin 2020, a fait le constat des nombreux dysfonctionnements de la psychiatrie publique, et a également fait de nombreuses propositions, plaçant en priorité le respect des droits des usagers. Les ami.e.s de Macron ne s’en soucient guère.

Donc, pour conclure, nous apprenons que Macron s’intéresse maintenant à la psychiatrie. Est-ce une bonne nouvelle?  On peut en douter si l’on se souvient que son ami Sarkozy s’y était intéressé aussi. Ce Sarkozy, lors d’un discours prononcé le 2 décembre 2018 devant des soignants, décrivit le « schizophrène » comme dangereux, sut expliquer au public de soignants combien il savait que « des patients peuvent soudainement devenir dangereux ».

Monsieur Macron saura-t-il trouver des mots plus empreints de quelque humanité, lui qui partage avec Sarkozy la conviction que les capitalistes sont la fraction de l’humanité qui mérite toute son attention et toute son amitié ?

Pour l’USP

Pascal Boissel, Patrick Chemla, Jean-Pierre Martin et Delphine Glachant

Union Syndicale de la Psychiatrie

uspsy@free.fr

www.uspsy.fr

Psychiatrie, le temps des camisoles

par Patrick Coupechoux, mars 2020

L’abandon de la vision humaniste de la folie et du soin, qui s’était développée dans l’après-guerre, a précipité la crise de la psychiatrie. Voici revenu le temps de la contention et de l’isolement, avec, de plus en plus fréquemment, des violations graves des droits des patients. Le personnel des hôpitaux réclame des moyens pour mettre fin à la maltraitance.

Généralement, il y a deux portes qui se font face afin de pouvoir prendre le patient récalcitrant ou violent en sandwich. Le lit est fixé au sol ; parfois il y a un lavabo, parfois non ; parfois il y a des toilettes, parfois non, seulement « un seau hygiénique sans couvercle d’où émane une forte odeur d’urine et d’excréments » ; de toute façon, quand le patient est attaché, il fait souvent sous lui. De temps à autre, on trouve de petits arrangements, comme avec cette jeune patiente présente depuis un an, « sous contention des quatre membres mais dont le lien posé sur l’un des deux bras est ajusté pour qu’elle puisse reposer le bassin au sol sans aide ». Il n’y a généralement pas de bouton d’appel : le patient est obligé de hurler pour se faire entendre, ou, s’il est détaché, de « taper sur la porte jusqu’à se blesser ».

Ses repas, il les prend fréquemment assis par terre, avec son lit en guise de table et en présence de deux soignants, debout face à lui. Il est parfois nu, car on craint, comme on dit, un « risque suicidaire » ; sinon, il est en pyjama jour et nuit. Celui de l’hôpital, car il n’a pas accès à ses effets personnels. Il arrive qu’on oublie depuis combien de temps il est là : « Les soignants, qui sont souvent en poste ici depuis longtemps, disent l’avoir toujours vu. » Les visites lui sont interdites. Dans certains établissements, on teste la vidéosurveillance, les micros et les caméras thermiques dans les chambres d’isolement. Dès lors, rien n’échappe à la vue de l’autre, derrière son écran.

Tout cela n’est nullement une fiction. Ces faits sont extraits de trois rapports de Mme Adeline Hazan, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Elle a établi trois « recommandations en urgence », relatives au centre psychothérapique de l’Ain (Bourg-en-Bresse), en mars 2016 ; au centre hospitalier universitaire de Saint-Étienne (Loire), en mars 2018 ; et au centre hospitalier du Rouvray, à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime), en novembre 2019. Ces faits dramatiques — Mme Hazan parle de « violations grave des droits des patients » — montrent que ce sont d’abord les malades qui souffrent de la crise de la psychiatrie. On vient d’évoquer la contention et l’isolement; on pourrait poursuivre avec les fous dans la rue — 30% des sans-domicile-fixe (SDF) présentent des pathologies mentales sévères (1) —, ou encore avec ceux qui croupissent en prison — de 35 à 42% des prisonniers sont considérés comme très malades mentalement (2).

Lire la suite de l’article, publié dans le Monde diplomatique.

AGENDA janvier 2021

JANVIER

SAMEDI 16 : mouvement national contre la loi « sécurité globale »

JEUDI 21 : Journée nationale de grèves et de manifestations

A Paris, les personnels du sanitaire, du médico-social et social sont appelé-es à se rassembler devant le Ministère des Solidarités et de la Santé, avenue de Ségur, à partir de 10 h (jusqu’à 15 h). Préavis de grève, et appel à manifester de la commission travail social en lutte, de l’U.S.P. etc..

SAMEDI 23 – DIMANCHE 24 à MARSEILLE : L’atelier pour refonder le service public hospitalier est annulé (lire le programme prévu). Il s’agissait de la deuxième édition, après les rencontres de Montreuil en octobre 2020.

SAMEDI 23 de 15 h 30 à 18 h : Réunion-débat de l’Appel des appels en zoom, cycle « De la société de l’imposture au courage de la vérité au temps du Covid 19 »

SAMEDI 30, de 14 h à 18 h : La Coordination Nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité organise un atelier sur la psychiatrie en visioconférence.

SAMEDI 30, de 15 h à 17 h 30 : Conférence-débat de la Criée sur Zoom, autour du livre dirigé par Jean-Michel Carbunar, Le quotidien d’un hôpital de jour pour enfants. Avec l’auteur et des membres de l’équipe du Centre Artaud. Discutants : Pierre Delion, Marie Bakchine, Aurore Lenail

DIMANCHE 31, 17 h : réunion zoom du Printemps

« Fichiers de la nuit sécuritaire »

Communiqué du Collectif des 39

« Fichiers de la nuit sécuritaire »

En ce début d’année 2021, et comme tous ceux qui manifestent ce jour, le Collectif des 39 se « réjouit » d’une toute nouvelle mouture, préparée par nos gouvernants, du fichier national de « personnes ayant des activités susceptibles de porter atteinte à la sécurité publique et à la sureté de l’État » en y introduisant les « données de santé révélant une dangerosité particulière ». C’est une folle avancée vers la « sécurité globale » de l’humanité !

Cependant, le Collectif des 39 est « peiné » d’apprendre que tous ceux qui pratiquent l’évasion fiscale, le conflit d’intérêts privés au sein des structures d’État sans oublier ceux dont l’action détruit la planète – les noms de ces meneurs de la « révolution » ultra-libérale devant figurer dans ce fichier – risquent d’être amalgamés avec celles et ceux, parmi nous tous, qui présentent des « troubles psychologiques ou psychiatriques ». À savoir, ceux qui mangent leurs ongles ou leurs cuticules, ceux qui boivent des verres de vin chaque jour, ceux qui fument une cigarette ou autre, entendent des voix, qui ont des apparitions ou comptent les moutons, ceux qui s’angoissent profondément pour l’avenir ou qui regardent la corde … et bien d’autres.

A ce propos, le Collectif des 39 suggère au Conseil d’État – visiblement permissif en la matière – la création d’un ultime fichier dénommé Héros de la nuit sécuritaire. Il distinguerait les personnes qui portent une atteinte particulièrement dévastatrice à la sécurité publique et à la sureté de l’État : celles dans la tête desquelles a germé l’idée de créer et de croiser de tels fichiers !

Collectif des 39

Le 16 janvier 2021 (jour du mouvement national contre la loi « sécurité globale »)

P.S. Sinon, nous formulons nos vœux pour 2021 avec le Printemps de la psychiatrie ici.

Les voeux du Printemps de la psychiatrie pour 2021

DES MOTS … Ou les mille et une manières de mettre en mots les convictions et les engagements qui animent le Printemps de la psychiatrie et qui légitiment ses appels à la mise en mouvement d’actions et d’ACTES
… en ce début de l’année 2021

Le Printemps de la psychiatrie continue à s’engager pour le renouveau des soins des personnes en souffrance psychique, poursuivant ses efforts avec détermination pour que les soignés, leurs familles, les aidants et soignants mobilisent les moyens d’agir sur les pouvoirs publics, politiques et économiques :

– afin qu’ils acceptent de donner la priorité aux intérêts communs plutôt qu’aux conflits d’intérêts particuliers des lobbys[1], qui –y compris sous prétexte de la crise COVID– accélèrent le démontage et la privatisation des systèmes publics par le biais du new public management et conduisent la psychiatrie française dans le mur.

– afin qu’ils cessent d’ignorer la nature spécifique du psychisme humain et ses souffrances derrière l’illusion les réduisant à un simple dys-fonctionnement du cerveau qu’il suffirait de stimuler, rééduquer, reconfigurer. C’est vain et dangereux, car déshumanisant et incongru : le groupe social comme l’individu sont faits de leur histoire.

– afin qu’ils soutiennent la ré-humanisation de la psychiatrie et de la pédopsychiatrie, tant sur le plan de conceptions de soins, donc de la formation, que sur le plan des effectifs soignants. C’est aussi une voie indispensable pour réduire les hospitalisations sous contrainte et l’isolement, et pour abolir la pratique injustifiée de contention. Le projet de « basculer » davantage dans la « télé-psychiatrie »[2] est contraire aux besoins du soin psychique, renforce son évitement et appauvrit les pratiques.

– pour qu’ils effectuent un réel renversement de tendance budgétaire et stoppent la prédation financière des soins psychiques via leur privatisation marchande. Cela passe par l’abandon de la « réforme » du financement de la psychiatrie en cours, qui s’inscrit dans cette logique. 

– afin qu’ils cessent d’amalgamer la maladie mentale et le danger terroriste par la voie d’inscription automatique et stigmatisante des personnes hospitalisées sous contrainte dans le fichier croisé avec celui des terroristes présumés. Qu’ils renoncent au fichier « de données de santé révélant une dangerosité particulière » visant un projet insensé de « sécurité globale ». Aussi, il est inacceptable de confier nos données de santé à une multinationale de droit privé.

– afin qu’ils entendent les authentiques représentants des soignés, et de leurs familles, libres des conflits d’intérêts avec les lobbys. Certaines associations agréées, pour le rester, finissent par tolérer ou soutenir la dérive de la psychiatrie vers les conceptions de soin de moins en moins respectueuses et de plus en plus sécuritaires.

– afin qu’ils réorientent les budgets publics vers une recherche qualitative dans tous les champs scientifiques et thérapeutiques (psychodynamique, intersubjectif, institutionnel, biologique, social…), actant que les investissements massifs dans l’approche purement neuroscientifique n’ont pas tenu leurs promesses pour la psychiatrie[3].

Autrement dit, le Printemps de la psychiatrie continue à s’engager pour que la psychiatrie redevienne une discipline abordant le soin de la personne dans tous ses aspects psychiques, somatiques et sociaux, ajustant les thérapies relationnelles, institutionnelles et neuro-biologiques, de façon respectueuse des sujets soignés et de leurs droits. Cela au sein de centres de consultations de proximité suffisamment nombreux, correctement équipés, articulés sur un territoire donné avec les dispositifs semi-ambulatoires et d’hospitalisation, et associé aux dispositifs médico-sociaux, libéraux et associatifs chaque fois que nécessaire. Autrement dit, prise dans une affection psychiatrique aiguë ou chronique, la personne bénéficie ainsi de tout un dispositif constitué par les coopérations humaines, qui intensifient chez les soignants et les soignés leurs capacités de soigner et de se soigner. Encore autrement dit : Le Secteur psychiatrique.

En conséquence, le Printemps de la psychiatrie refuse la gestion de la psychiatrie par des méthodes fondamentalement opposées, socialement toxiques, calquées sur les processus industriels, sur la captation marchande et la déshumanisation par les procédés numériques, où la personne malade, classée selon ses comportements apparents, disparait comme sujet, réduite à son seul cerveau (ou même ses parties) à stimuler, à rééduquer voire à « modeler », pour « l’adapter »[4]. Fragmentaire et déshumanisant, ce système de plateformes et de boucles de prestataires privatisés interchangeables – partout où il a été appliqué – ne fait qu’imposer des « économies » de moyens à la recherche de « rentabilité » financière, mais aboutissant inévitablement à la régression du soin psychique et psychiatrique, à la dégradation d’accessibilité des « services » pour tous et à l’abandon des « usagers » non lucratifs, non conformes aux méthodes labellisées, en un mot l’abandon des plus fragilisés sur le plan psychique et social. Autrement dit, un système contraire aux besoins humains en matière de psychiatrie et de pédopsychiatrie, aboutissant dans un futur proche à une Uber-psychiatrie.[5]

En un mot, en 2021 le Printemps de la psychiatrie continue à s’engager pour mettre en actes une psychiatrie et une pédopsychiatrie sachant accueillir et écouter le sujet en souffrance, le soigner pour lui permettre de mieux lire son monde et savoir mieux le traduire en MOTS. 

Printemps de la psychiatrie

Janvier 2021





Le Manifeste du Printemps de la psychiatrie a été signé par :

Appel des appels (ADA) – Association méditerranéenne de psychothérapie institutionnelle (AMPI) – Association des psychiatres de secteur infanto-juvénile (API) – Actualité de la psychanalyse à Troyes – Les Blouses Noires du Rouvray – CEMEA – CGT du Césame, d’Angers (49) ; du CH de Lavaur (81) ; du CHS de Sevrey (71) ; de Vinatier (69) ; du CHU de Nantes –  CIPPA – Collectif des 39  – Collectif pédopsychiatrie du 19ème en lutte – Collectif national des psychologues hospitaliers – Collectif Psy de St Jacques (Nantes) – Collectif « Sans fermer » – La Criée – Association Empreintes et Arts – Ensemble ! – Fédération Des Centres Médico-Psycho-Pédagogiques (FDCMPP) – Fédération des orthophonistes de France – La FEDEXC – La FIAC – Le Fil conducteur Psy – France Insoumise – GEFCA – GEM Passe muraille de Gap – Génération.s – Humapsy – Inter-collèges des psychologues hospitaliers – NPA – PCF – Pinel en lutte – Le Point de Capiton – Pratiques, les cahiers de la médecine utopique – Les Psy causent – La Psy Cause (collectif soignant psy de St Étienne /42) – Psychiatrie Parisienne Unifiée – Psy soins Accueil – La Rattroupe, collectif soignant – Réseau Européen des Santé Mentale Démocratique – SERPSY – Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux (SPH) – Fédération Sud Santé Sociaux – Union Syndicale de la Psychiatrie (USP)… et tous les autres !