Geneviève, Elodie, Serpsy se souvient…

Geneviève, Elodie, 1999 et 2020, le même silence, le même mépris :

Serpsy se souvient…

Elodie, une infirmière qui travaillait en psychiatrie à Thouars, dans les Deux-Sèvres, est morte le jeudi 13 février, tuée par un de ses patients. L’information ne remuera pas un cil chez ceux qui nous gouvernent. Les médias en parleront à peine.
Elodie avait trente ans et deux enfants. Son patient une vingtaine d’années. Que c’est jeune pour l’une et pour l’autre !
Nous, ses collègues, la pleurons, en serrant les poings. Nulle ne devrait mourir au travail. Surtout quand ce travail consiste à écouter, contenir, accompagner, soigner des personnes en souffrance psychique. Ecouter et non pas contraindre, enfermer, attacher. Nul ne devrait se retrouver dans la situation de tuer son semblable pour gagner un zest de liberté irrémédiablement perdue par le geste même qu’il commet. L’une a perdu la vie, l’autre a perdu sa liberté à tout jamais. L’une est une victime, l’autre est devenu un meurtrier pour le restant de son existence.

Se souvenir des collègues morts pour le soin

Bien sûr, Elodie, n’est pas la première infirmière (ni même la première soignante) à tomber au champ d’horreur. A Serpsy (Soin Etudes et Recherche en Psychiatrie) nous nous souvenons. Chantal et Lucette, infirmière et aide-soignante à Pau en décembre 2004, Mohamed à Lyon en 2001, Geneviève à St-Etienne en juillet 1999 et toutes celles et ceux dont nous n’avons pas entendu parler parce qu’une soignante qui meurt au travail c’est le même non-événement que la mort d’un patient en chambre d’isolement. Ça ne mérite même pas une minute de silence à la chambre des députés.
Sauf pour Pau. Douste-Blazy, le ministre de la Santé de l’époque, s’était déplacé au Centre Hospitalier de Pau et avait rencontré les équipes. Il n’avait pas quitté son ministère pour se lancer dans une campagne électorale. Il ne s’était pas contenté d’un tweet, il n’avait pas envoyé un obscur délégué interministériel. Il s’était déplacé et avait écouté la communauté hospitalière à défaut de l’entendre. Des mesures avaient été prises : sécuritaires certes mais certaines avaient été aussi tournées vers la formation. L’état avait financé jusqu’en 2009 les consolidations des savoir et le tutorat. Qui eut cru qu’un jour nous écririons des choses positives à propos de Douste-Blazy ? Le personnel politique se dégrade autant que la psychiatrie, ceci expliquant peut-être cela.

Emportés par la colère et l’abattement, on dira

Sous le coup de la colère, on dira bien des choses. On dira que c’est ça la psychiatrie, que ce sont les risques du métier, qu’il faut se méfier, ne jamais tourner le dos à un patient. On dira que les délirants, les psychotiques, les schizophrènes, sont par nature imprévisibles. On dira que le manque de moyens, de personnel nous met en danger voire nous condamne à mort, d’ailleurs la plupart d’entre nous se sont fait cracher dessus, ont été menacés, agressés, battus. On dira qu’il faut des lois plus répressives, plus d’UMD, d’UPID, d’USIP, plus d’enfermement, d’isolement et de contention. On réclamera des vigiles comme si ça n’était pas nous qui devrons contraindre, piquer, enfermer, attacher, comme si ça empêchait le moindre drame, comme si, même, ça ne les provoquait pas parfois.
Nous ne savons pas comment le drame est arrivé. En psychiatrie, tant qu’on ignore le contexte d’un acte, on ne sait rien. Il faudrait alors se taire comme nous l’avons fait pour la mort de Geneviève et de Mohamed. Il faudrait se regrouper, se réchauffer entre nous, serrer les poings en priant pour que ça n’arrive pas dans notre unité, dans notre service, pour que ça ne nous arrive pas à nous. Il faudrait aussi dire quelques mots aux usagers qui se sentiront mis en accusation, stigmatisés par l’acte commis par un seul et qui risquent de fuir cette psychiatrie carcérale comme la peste, reculant sans cesse le moment d’entrer dans les soins, et fabriquant en retour des contraintes, des isolements et des contentions moteurs de nouveaux drames. A moins que certains ne préfèrent en finir …

Des mots de 1999 pour parler d’aujourd’hui

Nous nous proposons de simplement reprendre les propos d’Anne-Marie Leyreloup, alors présidente de Serpsy. C’était en juillet 1999. Il n’y avait alors pas de page Facebook, ni de tweet. Le forum Serpsy était le seul lieu à notre disposition pour réagir ensemble : « Geneviève, infirmière qui travaillait dans un hôpital psychiatrique de la Loire est morte, pendant son service, tué par un patient. De tels faits se sont déjà produits dans un passé parfois pas si lointain que cela. De tels faits sont déjà oubliés, rangés dans les archives poussiéreuses de la psychiatrie. Dans cette profession, nous travaillons souvent sur un fil, qui a malheureusement tendance de plus en plus à s’amenuiser. La déstabilisation actuelle de la psychiatrie nous porte d’ailleurs à penser que bien des fils risquent de se casser dans les années à venir. Nous allons devoir être vigilants à ce que nous ne recherchions pas la solution dans un renfermement pour des questions de sécurité. Nous avons choisi cette profession risquée avec le désir de pouvoir en diminuer le danger tout en essayant d’être plus proche de celui qui souffre. La mort de Geneviève a créé une émotion très forte, puisse cette force nous donner le courage de continuer à militer pour une psychiatrie humaine, de continuer à réfléchir, à penser, à écrire tous ensemble pour éviter la fatalité de tels faits. […] Nous nous associons de tout cœur, de toute émotion à la peine de sa famille, de ses amis, de ses collègues. »
Sur ce forum, Denis Reserbat-Plantey, alors éducateur spécialisé en pédopsychiatrie, à Poitiers, avait rajouté pour que nous ne nous trompions pas de lutte : « Où sont les prises de positions dans la cité sur la prise en charge de la souffrance psychique? Bien loin derrière. La souffrance sans les mots c’est de la mort qui tue lentement.
J’espère que votre situation va éclore et se parler, que de plus en plus de gens pourront dire que travailler en psychiatrie, c’est un travail de garde-barrière, de frontalier d’un univers qui parfois fascine, parfois repousse, parfois tue. Et qu’il ne s’agit pas que de primes, de cadres à nommer et autres balivernes mais d’une prise en compte réelle des besoins du personnel, de la mise en place de groupes de paroles, d’intervenants extérieurs, et aussi de mesures concrètes de sécurité dans certains cas, afin de ne pas jouer avec la folie comme avec un ballon cubique aux rebonds incertains. »

Debout les morts !

Nous disons Stop ! Ça suffit la mort qui tue lentement. Trop d’Elodie, de Mohamed et de Geneviève, trop de Chantal et de Lucette ont perdu la vie ! Trop de patients sont enfermés et attachés ! La psychiatrie et chacun de ceux qui y travaillent a besoin de rencontres et d’élaborations collectives, avec les syndicats, avec les collectifs de soignants et d’usagers, avec les associations, les structures officielles. La psychiatrie doit être faite (et défaite) par tous et par chacun. Encore et encore. Debout les morts !

Association Serpsy (Soin Etudes et Recherche en Psychiatrie)

dessin de Magali, réalisé pour accompagner ce texte

Réactions au drame de Thouars : « on est au bout du bout »

Une infirmière tuée à l’hôpital de Thouars (79). Premières réactions face à ce drame. « On est au bout du bout »

Nous avons lu dans La Nouvelle république des Deux Sèvres daté du 14 février cette poignante réaction d’ un infirmier psychiatrique CGT de cet hôpital, Alain Fouquet : « Les salariés sont bouleversés, les équipes vivent un calvaire ».

Entre émotion et froide colère, Alain Fouquet est venu s’exprimer devant les médias au nom des salariés du centre hospitalier Nord Deux-Sèvres (CHNDS), au lendemain du drame qui a coûté la vie à Elodie, infirmière de 30 ans décédée suite à un coup de couteau porté par un jeune patient du centre de psychothérapie de Thouars.

Il sortait d’une réunion de plus de deux heures, en présence notamment du délégué ministériel à la santé mentale et à la psychiatrie, Frank Bellivier, durant laquelle une centaine d’agents hospitaliers des unités de psychothérapie du CHNDS étaient réunis. « On aurait préféré que la ministre Agnès Buzyn se déplace, mais c’est à elle qu’il faut demander pourquoi elle n’a pas jugé bon de venir, a ajouté Alain Fouquet, infirmier en psychiatrie depuis 1983 et élu CGT, syndicat majoritaire au sein de l’établissement. Cela dit, la considération d’un ministre, c’est bien joli mais il faut surtout donner enfin à l’hôpital les moyens de fonctionner correctement. »

« Dire que ce drame est uniquement dû au manque de moyens serait un raccourci dégueulasse, a-t-il poursuivi, ému aux larmes. Mais ça participe… C’est une effroyable goutte d’eau supplémentaire. C’est vraiment terrible ce qui arrive. »

« Nous alertons depuis des années sur le manque de moyens, de personnel, de formation, de médecins : ça ne peut plus durer ! Au service psy du centre hospitalier Nord Deux-Sèvres, quatorze postes sont budgétés mais seulement cinq sont pourvus. Ils touchent des salaires misérables pour risquer leur vie… »

« On ne devrait pas se retrouver avec seulement deux soignants pour gérer quinze à vingt patients. On a alerté le ministère à plusieurs reprises, et à chaque fois il nous renvoie vers l’Agence régionale de santé. C’est facile de laisser les ARS se débrouiller… Madame Buzyn doit arrêter les mots, les grandes annonces, et passer aux actes en donnant réellement à l’hôpital les moyens de fonctionner. Sinon on ne fera que repousser l’échéance de la prochaine catastrophe. On est au bout du bout, ici comme dans tous les hôpitaux. »

Nous recommandons également la lecture de l’article du blog du journaliste renommé Jean-Yves Nau : « Au lendemain de la mort de l’infirmière poignardée, le cri du Printemps de psychiatrie »

(article du site de l’U.S.P.)

Meurtre réel, politiques criminelles et meurtres d’âmes : l’horreur, ça suffit!

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où rien n’adhère plus à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n’est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses ; et jamais on n’aura vu tant de crimes, dont la bizarrerie gratuite ne s’explique que par notre impuissance à posséder la vie. »

Antonin Artaud

Meurtre réel, politiques criminelles et meurtres d’âmes : l’horreur, ça suffit!

Suite à l’horreur de la mort d’une infirmière tuée par un patient d’une unité psychiatrique dans les Deux-Sèvres, le printemps de la psychiatrie souhaite manifester sa solidarité envers la famille de cette professionnelle et en premier lieu envers ses enfants, envers ses collègues, et également envers les patients qui ont assisté à cette catastrophe.

Cette situation est inacceptable. Il est inacceptable qu’une professionnelle de santé meure dans l’exercice de ses fonctions. Il est inacceptable qu’une personne hospitalisée pour des soins recoure à un tel acte de violence.

Il est également inacceptable que toute cette horreur se produisent dans le climat de destruction de l’hôpital public et de la psychiatrie publique en particulier.

Nous n’avons pas les détails de l’enchaînement des faits, ce qui nous invite à la prudence. Nous n’avons pas le détail sur l’effectif, la saturation du service, nous ne savons rien sur l’état clinique du patient au moment du passage à l’acte.

Ce que nous savons, de manière générale c’est que depuis 2008 l’augmentation des moyens en psychiatrie finance exclusivement du sécuritaire (chambres d’isolement, caméras de surveillance, renforcement de la hauteur des murs…). Aucun investissement dans des moyens humains n’a été fait sauf à créer des unités pour malades difficiles et des unités d’hospitalisation pour soins aménagés (UHSA)

12 ans plus tard, les soignants sont dans la rue pour dénoncer la honte quotidienne dans l’exercice de leur travail, l’indignité des conditions d’accueil et de soins des patients, les tensions régnantes à l’hôpital tant avec l’administration, entre collègues, avec les usagers etc.

Depuis plus d’une dizaine d’années, les rapports du contrôleur général des lieux de privation de liberté indiquent la déshumanisation globale qui règne dans la psychiatrie publique, le sous-effectif, le manque de formation, les maltraitances ordinaires…

Quand allons nous arrêter ces politiques criminelles qui sont un terrain propice à ce que le pire surgisse ? Politiques de santé qui non seulement n’arrangent rien mais aggravent encore plus la situation et sa brutalité.

Si nous ne savons rien des causes précises de ce drame, nous connaissons la catastrophe qui sévit dans l’hôpital public dans son ensemble et dans les secteurs de psychiatrie en particulier. 

Nous vivons au quotidien des drames : des personnes qui se suicident, des professionnels en burn-out, des usagers attachés et enfermés quand ils ne sont pas mis à la rue faute de structures ambulatoires etc. Des familles qui ne sont pas entendues ni écoutées.

La violence de la société s’infiltre dans tous les espaces de la société, le monde du soin n’y échappe pas.

Pour que des drames de la sorte ne puissent pas se répéter facilement, il faut pouvoir prendre le temps de soigner, prendre le temps d’écouter et d’apaiser, avoir le temps de se soigner, créer un climat de confiance entre toutes les personnes présentes dans les lieux de soins… Tout ce qui manque pour apaiser et rendre une ambiance de soin sécurisante. 

Pour ce faire, le minimum est de sanctuariser les secteurs du lien humain et d’arrêter d’appliquer des logiques comptables, gestionnaires et déshumanisants qui renforcent toujours plus le terreau favorable au pire.

L’hôpital et moi, une longue histoire

L’hôpital et moi, une longue histoire

Je nais, comme mes aîné-e-s, dans une maternité attachée à un petit hôpital dans la petite ville où ma famille vit. La maternité disparaîtra, comme beaucoup d’autres, et deviendra le V80 (c’est moche, non ?) où ma grand-mère maternelle, tôt veuve, finira sa vie, encore longue. Plus tard c’est une tante qui y sera conduite, elle ne voulait pas quitter sa maison, elle a résisté jusqu’à ne plus pouvoir y rester et est morte très rapidement une fois hospitalisée. Les temps avaient déjà changé.

Je grandis et me heurte à toutes sortes de mystères, de non-dits desquels surgissent quelques mots étranges comme « maniaco-dépressif ». Deux membres de ma famille semblent être atteints de cette maladie dont on parle à voix basse entre adultes mais les enfants à proximité qui n’en perdent pas une miette. La honte s’installe, c’est une maladie honteuse, difficile de la cacher dans une si petite ville où certains sont connus. Et les messes basses continuent, accompagnées de manifestation de compassion, d’encouragements, voire certaines, certains apparaissent comme des héros qui se sacrifient pour leurs drôles de malades.

Dans ces années-là à la campagne, un autre mot m’interpelle, me frappe quasi littéralement le corps : celui de cancer. Il se trouve en plus que mon signe zodiacal est « cancer » ! Beaucoup de paysans meurent de ce mal mystérieux, on ne parlait pas encore des méfaits des engrais et autres tueurs chimiques. Ma famille est touchée.

Mais aussi il y a eu, il y a encore, les guerres : c’est une région qui a été dévastée en 14-18, la ferme est détruite, on la reconstruit, on emploie des étrangers, aux champs, à la maison : des Polonais-ses. Elles, surtout, les femmes sont presque des filles de la famille. Je me souviens encore du prénom et du nom de l’une d’entre elles. Qu’est-elle devenue ?

Il y a les « héros », nombreux dans ma lignée maternelle et ma lignée paternelle, des résistants. A la « débâcle » de l’armée allemande, il y a encore un carnage : un de mes oncles tombe, il ne meurt pas tout de suite, un de ses compagnons est mort sur le coup, mon oncle meurt avant que les secours médicaux puissent arriver, alertés par son fils. C’est un drame, une tragédie familiale, qui accompagnera mon enfance, laissera des traces toute ma vie.

L’aîné de ma famille élargie, de ma génération, est parti « faire la guerre d’Algérie », il reviendra une fois en permission nous apportant des oranges. Vrai faux-souvenir ? Il est tué en Algérie. Sa mère, surtout, son père sera moins disert, restera éplorée longtemps, je n’oublierai jamais cette tombe ornée de fleurs blanches à profusion par ma tante, jusqu’à sa mort. Ses sœurs en resteront marquées à vie.

Ah les hommes de ces familles-là, il y aurait des livres entiers à écrire, morts aux champs d’honneur des guerres, des maladies épidémiques plus récentes, parfois mystérieuses. Un petit-fils de ma tante ci-dessus évoquée meurt au service, dans un pays en guerre, mais de maladie, l’armée française ne livrera jamais le secret de cette maladie, le corps de mon petit-cousin ne sera rendu à sa mère que beaucoup plus tard, trop tard.

Il y eut aussi des morts étranges, d’hommes toujours : le fils de l’oncle tué par les Allemands à la fin de la guerre, celui qui était allé chercher du secours pour son père, sans en avertir personne, avait disparu : le père était mort, le fils disparu quelques heures. Vous imaginez l’effroi ? Cet homme-là après avoir vécu une vie d’homme, époux, père de famille, apprécié de tous et de toutes – c’était un très bel homme qui faisait danser les femmes dans les bals du village qui étaient des fêtes inouïes, pour lesquelles on tuait le cochon. Nostalgie ? Rêve éveillé de mon enfance, plutôt car trop jeune à l’époque, je n’ai jamais dansé dans un de ces bals.

J’ai 15 ans, nous avons depuis peu le téléphone, et j’entends mes parents répéter avec effroi : il ne parle plus. Un de mes cousins du côté paternel a tout à coup, a cessé de parler. C’est totalement incompréhensible pour moi… Il est conduit à l’hôpital psychiatrique du département, il y restera longtemps mais au décours de son hospitalisation il épousera une dame rencontrée dans ce même lieu. Ça murmure dans la famille, mais ils sont adultes, personne ne peut s’y opposer même pas les curatelles. Il mourra brutalement, d’une rupture d’anévrisme. La faute à qui, à quoi, je garde mes hypothèses pour moi.

L’hôpital psychiatrique, les cliniques psychiatriques et l’accueil des patients en ambulatoire, je les connais plutôt bien, d’un point de vue de membre d’une famille, de citoyenne, de psychologue aussi. J’ai vu le meilleur comme le pire. Et pas toujours là où l’on pouvait les attendre, l’un comme l’autre.

Et en MCO, à l’hôpital général, j’en ai vu et entendu, aussi. Un été bien chaud, pas encore de canicule, une dame déjà âgée, qui m’était très proche, est hospitalisée. Je lui rends visite, le personnel soignant est peu nombreux, c’est un dimanche, cette dame a trop chaud, personne n’a pensé à lui faire porter une robe qu’elle a dans son armoire. Elle a subi peu avant une intervention chirurgicale, dans une clinique réputée, dans une autre région que ma région de naissance, sa tension était élevée, l’opération a eu lieu quand même. Ses proches, elle-même avait fait savoir qu’elle se réveillait très mal des anesthésies, on avait eu peur pour sa vie quelques années avant. Et bien, il arriva ce qui devait arriver, elle se réveilla à nouveau très mal. Ses proches eurent de nouveau très peur. Un épisode de confusion s’en suivit, elle semblait délirer, un infirmier était alternativement un résistant, un SS ou son fils mort dont les cendres reposaient dans le cimetière voisin, suivant sa volonté : manque de sodium, pas diagnostiqué à temps. Chute, fracture, elle est transférée en chirurgie sur un autre site du même hôpital. En un éclair, j’ai un doute : son dossier médical a-t-il suivi ? Question qui peut sembler saugrenue vu que nous étions déjà à l’ère de l’informatisation des données médicales, c’était le même hôpital. J’appelai alors le chirurgien : non, il ne le savait pas, il fit le nécessaire, lui injecta une dose importante de sodium avant de l’opérer. Après cette nouvelle anesthésie, elle n’était plus confuse.

Pendant cette hospitalisation, je m’étais dit : « si l’on voulait faire mourir les personnes âgées, on ne s’y prendrait pas autrement. »

Je passe des étapes de sa vie, elle dut vivre dans une maison de retraite privée, car après un mois de convalescence en soins de suite et de réadaptation dans un hôpital dit pilote, tout neuf), (plutôt chère, mais elle pouvait la payer avec en plus le complément l’APA. Il fallut sans cesse veiller au grain, elle fut ainsi mise sous neuroleptiques sans que sa famille soit avertie car elle était trop agressive avec le personnel : pensez, elle osait dire non ! Le subterfuge découvert, plusieurs de ses filles prirent rendez-vous avec le médecin-traitant : s’il avait pu mettre la porte-parole du groupe sous neuroleptiques, il l’aurait fait ! Cette dame comprit qu’il valait mieux qu’elle change de médecin, elle retrouva sa façon de marcher habituelle. Puis on lui fit passer une échelle d’évaluation de la dépression : j’en eu le compte rendu oral par le médecin coordinateur. Et là, mon sang ne fit qu’un tour. Je lui racontai dans les grandes lignes l’histoire de ma mère, les traumatismes graves subis (elle avait pourtant successivement rencontré un psychologue, puis une psychanalyste), qu’elle avait apparemment surmontés, ce médecin accepta de ne pas lui prescrire d’anti-dépresseurs, ma mère n’en voulait pas !

Elle est morte à l’hôpital de la ville où elle a vécu assez longtemps en maison de retraite, où elle avait déjà trouvé refuge lors de « l’exode » des populations les plus exposées pendant « la drôle de guerre », des suites d’un AVC plutôt limité, mais on s’aperçut qu’il y en avait eu d’autres qui n’avaient pas été diagnostiqués. Je n’oublierai jamais la chaleur, les qualités humaines des soignantes qui l’ont accompagnée à la fin de sa vie, en soins palliatifs, et la possibilité que nous avons eue d’avoir l’usage d’un studio dans l’hôpital, où nous pouvions dormir un peu à tour de rôle pendant les dernières nuits de veille auprès d’elle.

Je sais que dans cet hôpital, tout s’est dégradé à un point sidérant, de manière d’abord « graduée » – pour reprendre ce terme que vous affectionnez particulièrement – comme dans la plupart des hôpitaux aujourd’hui, en quelques années, des mois de lutte des soignants n’y ont rien changé, en MCO comme en psychiatrie. Des bâtiments neufs avaient été construits… avant que la qualité des soins et des relations humaines ne se dégradent très rapidement. Et très brutalement.

Et j’en suis venue à penser, à dire récemment : dans un sens, c’est une chance qu’ils soient morts à ce moment-là, ces proches que j’aimais tant et que j’ai accompagnés autant que possible, avec d’autres membres de ma famille, et des soignants, et un aidant d’une association de malades qui se reconnaîtra s’il lit ces lignes. Et avec le soutien inconditionnel de deux psychanalystes, successivement.

Je pourrais vous en dire bien davantage, les faits ne manquent pas, les propos cinglants à un autre homme de ma famille, de ma génération, le pronostic abusif et faux sur un simple premier scanner, les protocoles d’expérimentation où l’expérimentation, la recherche, comptent bien davantage que le patient qui accepte de s’y soumettre et où un symptôme de quelque chose de très grave est banalisé : ce n’est rien, une indigestion. Il y a des signes qui ne trompent pas, même si l’on n’est nullement médecin ni soignant au sens usuel.

Non mais ! vous voudriez tout savoir sur l’auteure de ces lignes ? Eh bien non, un surnom ou pseudonyme, on en a tous eu à un moment où un autre, non ? Ce n’est pas le privilège des puissants, des rois, etc. Et de toute façon, vous ne pourrez jamais tout savoir, vous ne connaîtrez pas le contenu de mes rêves ! Mais ma colère, vous l’entendez ? ou non ? Celles de toutes celles et ceux qui vont marcher ensemble dans des rues de Paris et d’ailleurs ce vendredi 14 février. Z’avez pas un ptit reste de sensibilité à la douleur d’autrui, à son épuisement, à son sentiment d’impuissance à devoir faire des choix épouvantables, à l’angoisse qui saisit un grand nombre avant d’aller travailler, la boule au ventre, à la gorge, parce qu’il faudrait se taire, ne pas dénoncer l’insupportable quand nous ne pouvons plus exercer nos professions comme nous aimons encore le faire, malgré tout ? Pas de sensibilité à la souffrance des malades, des patients, des dits usagers des services publics ? Complètement sourds, fermés comme des huîtres ?

Madame la Ministre de la santé et des solidarités, Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Président de la République, voulez-vous être sous tutelle, ad vitam aeternam ? Pas forcément les mêmes tutelles mais bon ! « Nous avons besoin de vous pour nous aider ! » : c’est bien avec ces mots, Madame Buzyn, ministre de la santé et des solidarités, que vous avez conclu votre allocution au récent Congrès de l’Encéphale ou je me trompe ? Le langage courant le dit : « Il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ! » Et puis, pour grandir, ne faut-il pas lâcher un peu, perdre, NON ?

Vous résistez : des centaines de migrants peuvent traverser des épreuves les plus rudes, vivre dans l’insalubrité la plus totale, l’angoisse au ventre, les cauchemars dans la tête en continu, votre seule réponse, ce sont les quotas, les reconduites à la frontières, les centres de rétention, etc.

Tenez-vous bien, un jour, un DRH à qui j’avais fait cadeau d’un article d’un psychanalyste sur la difficulté pour une psychologue d’avoir un poste de titulaire – ce n’est pas nouveau, la précarité des psychologues – dans un hôpital de MCO, avait évoqué les myriades de chefs et de sous-chefs qui jouissaient de leur petit ou moins petit pouvoir sur le « petit personnel » eh bien, ce DRH quand j’ai quitté l’hôpital, m’en a fait un, de cadeau, Le livre de la tranquillité (coll. Présenté par Olivia Benhamou, Editions N.1, 1998).

Me considérait-il comme trop intranquille ?

Une, parmi d’autres, qui aimerait vivre un peu plus tranquille

Unknown-1

Conférence de presse du 12 février 2020

Intervention de Serge Klopp pour le Printemps de la psychiatrie lors de la conférence de presse du 12 février 2020

Après la conception sécuritaire de la psychiatrie mise en place sous Sarkozy, le Printemps de la psychiatrie dénonce aujourd’hui une psychiatrie normalisatrice, déshumanisée, impulsée par le Ministère.

Cela, au travers de soins standardisés, fondés sur la seule approche des neurosciences et d’une caricature du comportementalisme qui s’apparente plus a du conditionnement qu’à du soin.

La prise en compte du psychisme ou de l’environnement social n’étant plus jugés valides par la Haute Autorité de Santé.

La psychiatrie, étant considérée comme une spécialité comme les autres, depuis la Loi Touraine elle intègre le parcours de soins. De ce fait la psychiatrie ne devrait s’occuper que de la crise, le suivi des patients stabilisés relevant des médecins généralistes.

Vu la pénurie de généralistes, chacun mesure l’aberration de cette orientation. Sauf à considérer qu’il s’agit de l’exclusion de la continuité des soins au long cours des plus démunis.

Nous ne sommes pas contre les neurosciences, mais nous demandons le retour à une psychiatrie humaine, fondée sur la prise en compte de la triple dimension biopsychosociale de la personne, au travers d’un soin relationnel.

Ce qui suppose à minima de réintroduire dans les études des infirmiers, des médecins et des psychologues, l’enseignement de la théorie psychanalytique ainsi que l’étude de la sociogenèse des troubles ainsi que la sociothérapie qui en découle.

Suite à la première action du Printemps l’hiver 2019, la Ministre Buzyn avait annoncé 10 millions pour la psychiatrie.

10 millions c’est dérisoire pour le Secteur !

Dans le même temps l’Hôpital du Vinatier dans le Rhône s’est vu retirer 10 millions de son budget.

10 millions c’est énorme pour un établissement !

Cela n’a pas vraiment affecté l’activité de cet établissement pour 2019, mais a creusé son déficit.

Aujourd’hui il s’agit pour le Directeur de résorber ce déficit au travers de mesures drastiques. Les décisions viennent de tomber et elles sont lourdes de conséquence pour les patients !

  • Fermeture d’un CMP de pédopsychiatrie, alors que tout le monde connaît les manques dans ce domaine et les délais d’attente insupportables pour un premier rendez vous.
  • Des menaces de fermeture sur d’autres CMP, risquant de se transformer en fusions pour récupérer les postes. Ce qui entrainera un éloignement des patients. Alors que l’on sait que la proximité est un gage de la continuité des soins. Là on organise la rupture des soins. Les conséquences de ces ruptures sont connues, elles se traduisent trop souvent par des suicides des patients et parfois par des homicides. C’est scandaleux !
  • La fermeture de 2 foyers et d’une unité pour personnes souffrant d’autismes ou se psychoses infantiles vieillissantes. Ces patients sont considérés comme stabilisés mais ne peuvent vivre de manière autonome et n’ont pas pu trouver de structures adaptées en dehors de l’hôpital. Pour l’heure il n’y a aucun projet d’alternative individualisé pour ces patients qui sont les plus vulnérables !

Nous demandons l’arrêt de toutes les fermetures, fusions de structures et la réouverture immédiate des CMP, CATTP, fermés ou fusionnés avec la création des postes nécessaires pour les faire fonctionner.

Nous demandons en priorité l’embauche immédiate de milliers de psychologues pour résorber les listes d’attentes des CMP et améliorer les prises en charge pluridisciplinaires tant en hospitalisation qu’en CATTP.

Ces postes doivent être des créations et non des redéploiement, c’est pourquoi nous demandons un collectif budgétaire pour augmenter l’ONDAM à hauteur des besoins et que l’ONDAM prévu par le PLFSS 2021 en cours d’élaboration prolonge ces augmentations à hauteurs des besoins de la population et non des orientations économiques libérales de Bercy.

 

clip_image002