Etat d’urgence en psychiatrie : Le lobby pharmaceutique au gouvernement ?

Etat d’urgence en psychiatrie :

Le lobby pharmaceutique au gouvernement ?

Le 10 avril dernier, à la suite d’un documentaire diffusé sur France 3 pour dénoncer l’état d’urgence dans lequel la psychiatrie se trouve, Agnès Buzyn, ministre de la santé, annonçait la nomination de Franck Bellivier au poste de Délégué ministériel à la psychiatrie.

Franck Bellivier est docteur, spécialisé en neurosciences. Depuis 2012, il est Professeur de psychiatrie adulte à l’Université Denis Diderot à Paris et dirige les services de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Saint-Louis, tout en coordonnant une équipe de recherche en neuropsychopharmacologie.

Il est important de souligner qu’il reçoit par ailleurs de nombreux financements et avantages de la part de différents laboratoires pharmaceutiques.

En effet, entre 2013 et 2018, ce dernier a perçu 40728 euros d’avantages en nature et de rémunérations provenant de tous les grands laboratoires pharmaceutiques (Servier, Lundbeck, Otsuka, Janssen…), selon le site du gouvernement transparence.sante.gouv.fr.

Ce financement des laboratoires pharmaceutiques est une tradition largement répandue dans le milieu médical et cela dans toutes les spécialités. Malgré les « cadeaux » des laboratoires, les médecins affirment garder un point de vue objectif dans l’appréhension du soin. Pourtant, cela pose la question de possibles conflits d’intérêt, et de manière particulièrement aiguë quand on connait l’importance des nouvelles fonctions de Franck Bellivier.

En psychiatrie, l’emprise des laboratoires est peut-être encore plus grande que pour les autres disciplines. Or, l’objectif de l’industrie pharmaceutique n’est-il pas purement économique ? Il suffit de regarder les profits spectaculaires qu’elle engrange pour y répondre. N’a-t-elle pas tout intérêt à rendre systématique la prescription médicamenteuse dans le champ de la « santé mentale » comme seul traitement possible ?

Aussi, tous les laboratoires pharmaceutiques, se sont regroupés pour financer la fondation FondaMental, officiellement « une fondation de coopération scientifique dédiée à la lutte contre les troubles psychiatriques majeurs » mais en réalité le nouveau cheval de Troie du lobby pharmaceutique en psychiatrie, dont Frank Bellivier est membre.

Agnès Buzyn qualifiait récemment la psychiatrie comme étant «le parent pauvre de la médecine ». Cette formule est équivoque : s’il est nécessaire de mettre l’accent sur le fait qu’il manque des moyens financiers et humains en psychiatrie, celle-ci n’est pas dans une position déficitaire vis-à-vis des autres spécialités médicales. Dire qu’elle est le parent pauvre sous-entend que nous devrions l’enrichir médicalement pour la mettre au niveau des autres. Au contraire, nombre de collectifs en psychiatrie, comme par exemple le Printemps de la psychiatrie ou le Collectif des 39, regrettent qu’elle tende désormais à être trop médicalisée.

En effet, la place de la psychiatrie est spéciale par rapport aux autres spécialités. Nous n’attrapons pas une dépression comme nous attrapons le virus de la grippe. Nous ne sommes pas atteints de schizophrénie comme nous contractons un cancer du sein. N’oublions pas que les symptômes psychiques ne sont pas des pathologies du corps. Ce penchant organiciste de la psychiatrie semblait avoir été dépassé, et voilà qu’il revient en force ces dernières années. La nomination de Franck Bellivier n’en est qu’un énième avatar.

Certes, il dit ne pas opposer « les neurosciences et les sciences cliniques «  et donc, semble se situer au delà du conflit entre organicistes et défenseurs de la psyché. En réalité, ce dépassement affirmé se réalise au prix de l’évincement de la conception cartésienne de la pensée comme étant indépendante d’un fonctionnement cérébral. Car, l’idée qui nourrit les neurosciences est bien celle du cerveau-machine qui « sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile » pour emprunter les mots de La Mettrie. Avec cette logique, je pense donc je suis… mon cerveau !

Désormais, tout est susceptible d’être neurologisé : l’amour, la souffrance, la religion, la pensée, l’économie, la politique. C’est une révolution en douceur mais dont les conséquences peuvent être ravageuses : si nous sommes uniquement notre corps, notre génome, alors la liberté de choix du sujet disparaît, au profit d’un déterminisme néo-naturaliste qui pourrait tout à fait alimenter des thèses eugénistes, voire racistes, comme ce fut déjà le cas auparavant.

Pourtant, l’expérience auprès des patients, nous démontre quotidiennement qu’il n’y a pas de réduction possible au neuro-biologique. Le symptôme psychique est à rebrousse-poil de toute uniformisation biologisante. À la différence des autres animaux, nous sommes parasités par le langage, qui n’est pas inné mais acquis. Les problèmes psychiques, « les pathologies mentales » se nourrissent de conflits identitaires, sexuels, moraux, pulsionnels ou familiaux. Perdre l’envie de vivre et tenter de se suicider n’est pas un problème génétique, ou dû à un déséquilibre neuro-chimique, comme supposé par les différentes vidéos à visée pédagogique proposées sur le site de la fondation FondaMental. Ce n’est pas parce que certaines molécules agissent sur l’humeur (anti-dépresseurs, thymorégulateurs, ou même alcool, cannabis et drogues) que la cause d’un trouble de l’humeur est cérébrale.

En 2007, Frank Bellivier a été mis à la tête d’un « centre expert » pour les troubles bipolaires financé par la Fondation FondaMental. Il faut rappeler que les troubles bipolaires constituent une catégorie, apparue dans le DSM III qui a remplacé la «psychose maniaco-dépressive », catégorie inventée par Emil Kraepelin en 1899. De par le remplacement sémantique effectué du terme « psychose » par « trouble », jugé moins stigmatisant, l’appellation trouble bipolaire peut désormais être attribuée à tout un chacun dès lors que l’on connaît des moments d’euphorie et de tristesse. Ce nouveau diagnostic présuppose dès le départ une vulnérabilité génétique et admet par sa définition même un élargissement des patients potentiellement ciblés.

Le mécanisme est rôdé : Introduire une nouvelle nomination dans une nosographie, former les prescripteurs au nouveau diagnostic, créer des centres expert pour diffuser le diagnostic et vendre les médicaments qui l’accompagne. Les entreprises du médicament récoltent ce qu’elles sèment.

En septembre 2018, la fondation Fondamental a édité le livre Psychiatrie, l’état d’urgence co-écrit par Marion Leboyer, directrice de thèse et collaboratrice de Frank Bellivier. Cette dernière a perçu 30774 euros d’avantages et de rémunérations des laboratoires pharmaceutiques entre 2012 et 2018 selon le site eurosfordocs.fr . D’après la même source et pour la même période, l’autre co-auteur du livre, Pierre-Michel Llorca a perçu, quant à lui, 254993 euros d’avantages et de rémunérations des laboratoires pharmaceutiques.

Ce livre a pour but de dénoncer le « retard français » concernant le développement de la psychiatrie biologique et de déplier 25 propositions pour sortir de cette crise (qui sont aussi consultables sur le site internet de Fondamental). Parmi les propositions, il y a la généralisation des centres experts (proposition 7), le remboursement des psychothérapies à condition qu’elles soient « psychosociales », autrement dit prenant pour référence les neurosciences (proposition 10) et l’appel aux financements du secteur privé (proposition 25).

Ce livre-programme, créé par deux représentants des intérêts privés des laboratoires pharmaceutiques remplirait-il la fonction de promouvoir leur vision de la psychiatrie auprès de l’opinion publique et du gouvernement?

Le fait est que, Frank Bellivier est désormais «l’opérateur ministériel» – que la fondation FondaMental appelle par ailleurs de ses vœux dans la proposition 1 du livre – pour « définir et piloter une vision stratégique de la psychiatrie et de la santé mentale ».

Nombre de professionnels se réunissent actuellement pour proposer une autre issue : celle d’une psychiatrie orientée par la prise en compte de la singularité de chaque patient pour lui assurer une prise en charge  sur mesure.

Une prise en charge sur mesure signifie que celle-ci ne soit pas obligatoirement centrée sur la chimiothérapie. « Le traitement » pourrait aussi bien consister à la mise en place d’activités thérapeutiques et/ou à la mise en place d’un traitement par la parole. La Norvège expérimente déjà ce modèle où c’est le sujet qui est au cœur de la prise en charge, et non le laboratoire pharmaceutique, comme cela se concrétise en France avec la nomination de Frank Bellivier par Agnès Buzyn. Une autre voie est donc possible, et souhaitable.

Romain Lardjane et Barbara Stern, psychologues cliniciens.

Lyon, le 27 juin : barbecue revendicatif devant la Préfecture

infos reçues de la CGT Vinatier  :

L’organisation syndicale CGT, santé, éducation, services publics de la Fonction Publique affirment de nouveau son attachement aux valeurs du service public, à une Fonction Publique et au statut général au service de toutes et tous, porteurs de l’intérêt général.

Elle appelle, ensemble, le gouvernement à entendre leurs demandes en matières Salariales.

Le projet de loi Fonction Publique, est la destruction de l’état Social. C’est l’externalisation des missions au profit du capital et au détriment du contribuable.

Alors que le Sénat étudie, à son tour, le projet de loi de transformation de la Fonction Publique, la CGT souligne son attachement aux instances actuelles de dialogue social qui permettent aujourd’hui de protéger les agent-e-s. Leur suppression risque d’entraîner une gestion opaque et priver les personnels de recours contre l’arbitraire.

A la veille du rendez-vous salarial du 2 juillet 2019, la CGT exige :

  • Le retrait du projet de loi Fonction publique
  • Un plan massif de résorption de la précarité
  • La création de postes statutaires pour répondre à tous les besoins
  • La valeur du point indiciaire
  • Le renforcement du statut
  • Un service public accessible partout et pour tous … page facebook

Le vent se lève : émergences de nouvelles formes de liens et de luttes

Le collectif « le vent se lève » de La Roche-sur-Foron organisait un événement le 21 juin autour du Printemps de la psychiatrie. Lors de cette rencontre, comme dans beaucoup d’autres, de nouvelles formes de liens émergent, souvent en toute discrétion. Pourtant, ils instituent du nouveau pour le temps présent et à venir. Récit dans l’immédiat après coup avec quelques pistes pour la suite.

En mai 2019, s’est tenu sur le plateau des Glières le rassemblement annuel « Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui ». Zyplox d’Humapsy, citoyen résistant d’aujourd’hui a témoigné (vidéo ici). La veille, un débat autour du Printemps de la Psychiatrie avait eu lieu réunissant plus de deux cents personnes avec les Pinel en Lutte, la Psychiatrie Parisienne Unifiée, Humapsy et des participants au Printemps.

A l’issue de ce débat, une invitation a été lancée par des soignants locaux du collectif « le vent se lève » pour partager le 21 juin une soirée autour de la psychiatrie, de la catastrophe en cours et de l’émergence des formes nouvelles de mobilisations auxquelles nous assistons depuis plus d’un an partout dans l’Hexagone. Cette invitation faisait suite à un étonnement, le mien, devant la découverte de ce collectif qui s’était mobilisé dès janvier dernier avec un rassemblement local le jour du printemps de la psychiatrie le 21 mars à La Roche sur Foron réunissant plusieurs dizaines de personnes avec une chanson au titre de « sauvons la psy » et le désir de transformer la situation locale. Les soignants partent en masse des services à un rythme effréné, le manque de médecins est criant, les salaires attractifs de la suisse voisine n’arrangent rien. Et comme dans la majorité des hôpitaux publics actuellement, des resucées de « dialogues social » allié à un management marketing masquent l’autoritarisme du pouvoir en place (celui de l’hôpital, de l’ARS, du Ministère, du gouvernement…). Ce pouvoir sans contre-pouvoir dissémine la peur au quotidien, dans la société et dans nombre d’institutions. Ses représailles existent dans la réalité, financièrement, psychiquement, physiquement. A quand le collectif « des mutilés psychiques pour l’exemple » réunissant patients, soignants et familles pour mettre en visibilité ce qui est fait en termes de maltraitances institutionnelles dans tous ces lieux ?

Cette soirée a fait émerger une discussion avec des familles de l’UNAFAM, des « GEMois » du GEM local « le lien qui fait du bien » et des professionnels autour de ce qu’il faut de liens entre les gens, de paroles, de compréhension, d’écoute, d’amitié. Des témoignages sensibles nous ont été offerts par les Gémois sur la fonction nécessaire de lieux où l’on prend le temps, où l’on écoute, on l’on va au-devant des personnes, où l’on rend visite aux copains qui s’isolent, qui ne vont pas bien voire où l’on va en bande saluer la copine ou le copain hospitalisé pour lui remonter le moral. Ces lieux où être attentif à l’autre est aussi prendre soin de soi, que l’on soit usagers, professionnels ou proches. Expression d’un réseau dense d’amitiés et de partages contrastant avec l’abandon régnant à l’hôpital faute de temps, faute de lien humanisant, faute de continuité psychique minimale.

Cette soirée, comme il s’en déroule partout sur le territoire depuis des mois (aux rencontres de psychothérapies institutionnelles de Saint Alban sur « l’institution efficace », Jean Pierre Martin, auteur du livre récent paru aux éditions Syllepse « l’émancipation de la psychiatrie » a raconté les nombreuses invitations qu’il avait reçu de collectifs et les soirées passionnantes passés à leurs côtés).

Dans l’après coup immédiat de cette soirée, plusieurs réflexions peuvent servir pour les temps à venir.

Premièrement, les mobilisations, aussi minimales soient-elles, ont une importance du fait de leur existence même. « Nous sommes responsables de ce qui dépend de nous » disait Castoriadis. Alors commencer par là où l’on se trouve, en tant que concerné par la psychiatrie, en tant que citoyen est un bon début.

Evénements de France et de Navarre, faites-vous connaître !

Partagez vos initiatives, aussi minimales soient-elles. Dépassons les barrières de pudeur et de retenue qui nous font dire que ce que l’on fait localement n’est « rien » ou n’est « pas grand-chose ». Pour les professionnels, rappelons-nous que l’efficace du soin gît dans les détails…Rappelons-nous aussi certaines expériences vécues dans le quotidien des pratiques : créer une réunion, instituer un espace de rencontre, d’échanges et de parole a parfois autant d’importance (voir plus) pour celles et ceux qui ne viennent pas. Cela fait consister un lieu potentiel où l’on pourrait y être, où l’on pourrait s’investir. Où l’on peut se projeter, en y étant ou pas. Il nous faut sortir de la mystification des chiffres, de la fascination pour le nombre de participants. L’enjeu n’est pas quantitatif, il est qualitatif. C’est-à-dire qu’il réside dans l’institution de l’espace de partage lui-même. Peu importe le nombre de personne.

A partir de ce premier support, des émergences peuvent éclore : un collectif peut se construire, des initiatives peuvent se prendre. A mon sens, ces formes de rassemblement sont radicalement nouvelles. Quelques années plus tôt, elles n’existaient pas. La nouveauté est leur institution depuis la base, depuis le terrain concret des pratiques. Les rassemblements réunissant soignants, patients et familles n’étaient que l’apanage de la pseudo « démocratie sanitaire » et de ses représentants officiels habitués de la langue de bois, des autocongratulations et autre autopromotion. Ici, c’est une autre forme qui se travaille et qui a des effets concrets pour toutes et tous, à commencer par l’importance de se trouver, de se retrouver, de partager. On ne s’adresse plus la parole de la même façon quand, sur une scène citoyenne donc distincte de la scène des soins, nous avons pu parler de notre vécu quotidien, de nos impasses à soigner, à se soigner, à accompagner, de nos trouvailles pour tenir, pour inventer pour « rexister[1] ».

Deuxièmement, à partir de l’institution en acte de tels lieux, il semble nécessaire de se brancher sur d’autres expériences plus ou moins proches pour partager au-delà de la stricte situation locale. Faire du lien avec d’autres lieux permet de se décaler mais aussi d’en apprendre sur nos propres lieux. Ce dont témoigne concrètement l’expérience du TRUC (terrain de rassemblement pour l’utilité des clubs thérapeutiques). Le récit de cette expérience est écoutable grâce à la formidable émission « la psychiatrie en couleurs » de Radiozef).

Ces expériences de circulations, plus ou moins lointaines, où l’on rencontre le plus proche sont légions. Ces déplacements ouvrent à la rencontre de personnes « du cru » dont nous n’avions pas fait la connaissance dans le lieu lui-même[2] ! Ces circulations instituent elles aussi d’autres liens, d’autres possibilités de se fédérer à partir du partage et de la rencontre et pas seulement à partir des idéologies, de la contestation ou des formations réactionnelles.

Ainsi, le bilan très partiel et très provisoire de soirées comme celle-là est la nécessité de tenter une mise en dialogue permanente des gens et des lieux pour que de nouveaux liens se créent.

Enfin, depuis plusieurs semaines, le sud de la Loire connaît son lot de soulèvements.

A Toulouse, une « mili-tente » s’est construite devant l’hôpital Gérard Marchant car « De la tente naît le désir » disent-ils ! Il est possible de les encourager, de participer à leur caisse de grève.

A Lavaur, une tente des asphyxiés avec blocage de l’hôpital a permis de mettre en visibilité les conditions d’accueil déplorables dans certaines unités avec des avancées pour les droits des patients.

A Lyon, c’est un mouvement contre la vision carcérale et sécuritaire du plan de sécurisation de l’hôpital du Vinatier, allié aux réductions d’effectifs, qui mobilise.

A Chalon sur Saône, c’est aussi suite à une note de la direction des soins infirmiers imposant « le port de la tenue professionnelle obligatoire » sous peine de signalement à la direction des ressources humaines, qu’une mobilisation se crée. A chacun son uniforme : les soignants en blouses, les patients en pyjama et les directeurs en tailleurs et costards. Le pouvoir psychiatrique du moment voudrait-il transformer l’hôpital en monde digne de « la servante écarlate » ? Est-ce que l’on pense vraiment que le port de la blouse aide à mieux soigner les patients, à les « déstigmatiser » comme on dit dans les rapports officiels ?

Le clivage actuel qui traverse la psychiatrie n’est pas tant celui des techniques et des méthodes employés que celui du partage ou non du vécu de la personne souffrante. Est-ce que l’on institue les soins à partir de la relation, d’une identification de ce qu’il arrive à la personne ou est-ce que l’on considère qu’il faut être le plus objectif possible et que partager le vécu est au minimum à risque de contamination psychique délétère pour les soins au pire une faute professionnelle ? Comme disait le président d’un Groupe d’Entraide Mutuelle (GEM) au TRUC : « les soignants parlent souvent de la bonne distance qu’il convient d’avoir mais il faudrait aussi parler de la bonne proximité… ».

Alors combien de personnes et de lieux n’osent pas partager ce qu’elles « tentent » ? Que ces tentatives soit un succès ou un échec, là n’est pas la question. Ce qui compte, c’est de créer un autre possible, un autre imaginaire fondé sur ces liens, ces circulations, ce partage et cette fonction politique de l’amitié. Ce qui, en somme, est l’efficace réel des lieux accueillants la souffrance humaine.

En conclusion, le rassemblement des Glières a eu un autre effet. Dans toute l’effervescence joyeuse et obstinée de ce rassemblement, nous avons également rencontrer des soignants d’autres champ de la médecine et notamment du collectif « Nos vies d’abord » en lien avec la mobilisation en cours du collectif inter-urgence. Une pétition vient d’être rédigée avec l’objectif d’intensifier la mobilisation pour les urgences, pour l’hôpital public et plus largement pour la santé de nous toutes et tous loin des propositions incongrues de « Ma Santé 2022 ».

« Masse hantée 2022 » ?

Signez et diffusez la pétition : ici

 

Mathieu Bellahsen, 22 juin 2019

 

[1] Néologisme par un des participants du journal « Et Tout et Tout », association issue d’un collectif de soin dont l’objet inscrit dans les statuts est « l’humanisation de la psychiatrie et de la société » !

[2] Collectif Encore Heureux

printempsdelapsychiatrie@gmail.com

page Facebook

 

Communiqué de soutien au collectif de la Mili’tente du CHS G. Marchant à Toulouse

Réunis en assemblée générale à Paris le 22 juin 2019, les membres du Printemps de la Psychiatrie saluent la lutte en cours menée par le collectif de la mili’tente au CHS G. Marchant à Toulouse. Ils leurs apportent leur total soutien et resteront attentifs aux suites données à cette lutte. Par là-même, ils dénoncent la casse de la politique de secteur et l’érosion des moyens du soin en psychiatrie.

page Facebook de l’hôpital Marchant en lutte

Deux ou trois remarques concernant la psychiatrie

Deux ou trois remarques concernant la psychiatrie

Par où commencer ? peu importe…

Après des études très ennuyeuses et une licence en poche, je me retrouve à 20 ans à travailler dans un centre d’appel à Paris (« Vous avez une licence de philo ? vous pourrez répondre au téléphone ! ») Un jour au lycée, je cherche un bouquin sur Kafka dans une librairie et je tombe sur un livre étrange, des éditions de minuit, « Kafka, pour une littérature mineure ». Je tombe amoureux de la philo, et file à l’université. Mais là c’est une autre chanson : vieux profs endormis dictant le même cours depuis 20 ans, moines mystiques heideggériens improvisant des poèmes devant des amphis quasi vides, et kantisme à digérer pour assurer n’importe quelle dissertation. « Vous avez un niveau parisien », me sort un prof après que j’ai reproduit dans ma dissertation, en la modifiant à peine, sa propre préface à une traduction de Fichte, qui devait être à l’époque un de ses seuls textes édités. J’y vais mais choisi Paris 8, et non La Sorbonne ou Diderot, et j’ai beaugcoup de temps que je passe dans pas mal de bars de Barbès. Paris m’oppresse vite, mais surtout ma famille ne peut plus m’aider, et je n’ai pas envie de financer tout ça en faisant quatre heures de transport quotidien. Après avoir bien pété les plombs, soignant seul des grosses crises d’angoisse à coup de cuites régulières, on me propose un job d’été qui est d’accompagner des personnes handicapées en vacances. Guattari m’avait aussi fait découvrir Deligny, et je me retrouve enfin dans un boulot ou je suis en relation avec d’autres, qui me font vite relativiser l’intérêt des êtres parlants que la majorité d’entre nous sommes. Dès que je suis responsable d’autres personnes, l’alcool disparait de mon horizon et je me sens utile. Travaillant le moins possible, suivant à la lettre les recommandations de Mr Debord (« Ne travaillez jamais ») je finis quand même par obtenir un contrat de professionnalisation en 2008 et je deviens Aide-Médico-Psy en 2009, à l’époque je « bossais » auprès d’adultes handicapés « bossant » en CAT/ESAT.

Mais on ne doit pas dire handicapé, la réforme qui est censée mettre la personne au centre de ses préoccupations impose le mot de déficience intellectuelle. Les réformes du médico-social imposent une espèce de langue de bois aux acteurs de ce champ spécifique, mais qui n’est que rarement suivi dans la réalité. « Charte de la personne accueillie », « La bientraitance », « Charte des droits de la personne hospitalisée » etc. Je commence, après un séjour aux urgences psy (ils avaient des « lits » à l’époque) liées à une cuite avec black-out, à être suivi par un centre d’accompagnement ambulatoire pour mon addiction, et à voir quelques mois un psychiatre qui a pas mal d’humour et en quelques phrases me fait pas mal avancer. Je me souviens de trois phrases : « Vous êtes marrant, vous me faites penser à un surfeur sans surf » ; « Vous savez, on peut très bien faire sa psychanalyse dans les bars » » ; « Vos parents étaient au ministère de la défense, et vous au ministère de la défonce » ;« Vous pouvez passer à autre chose, maintenant. » Magie des mots, performativité, je n’en sais rien, en tous cas ça marche mieux qu’avec tous les psys silencieux que j’avais été voir et dont je ressortais flippé et angoissé.

Mes « handicapés », je les emmenais faire du ping-pong ou voir des matchs de foot, je les emmenais faire leurs courses, à la pêche, selon leurs envies, selon leurs possibilités. J’aimais bien ce « boulot » ; à côté d’eux, je me sentais le devoir de les défendre contre une société hyper normalisée et jugeante, stigmatisante et obsédée par le travail et le conformisme. Stigmates, de Goffman, ce bouquin aussi m’avait aussi aidé à aiguiser mon regard sur le monde social. La Distinction, de Bourdieu, un des bouquins de Laing et Cooper, surtout Soi et les Autres, avant que ce dernier prenne un peu trop de LSD, et surtout le film de Ken Loach, Family Life, et puis toujours Guattari, même si je ne le comprenais pas trop, m’avait justement ôté l’idée de tout comprendre, de m’approprier les morceaux de pensée qui me semblaient intéressantes, de ne plus penser par auteurs, livres, signifiants, mais par morceaux, tissage, reprise disait Oury. Et toujours cette résonance des mots de Deligny, (Ce Gamin-là) qui venait hurler ce que les muets et exclus de notre socialité ne pouvaient dire : l’animal parlant ne voit plus rien, alors j’ouvre les yeux et je regarde ce que les gens autour de moi font, leur capacité d’agir, les cartes que cela dessine, les affects qu’ils peuvent avoir, et là je n’ai plus devant moi ce pseudo-monde commun, non, j’ai toute une ménagerie d’animaux très différents, et je sais être plus proche du réel que dans les limites de la langue maternelle dont les gens font leur pays. Ey j’apprend à éviter certains animaux.

C’est peut-être pour ça que je ne me sens pas très épanoui avec mes collègues qui pour la plupart travaillent depuis très longtemps dans la même institution et passent leur temps à se quereller pour trois fourchettes et à insister sur le travail comme moyen d’émancipation pour ces personnes. Ou qui respectent, à la lettre, la recommandation ministérielle du vouvoiement comme marque de respect. Je me dis que si trier des boulons en sous-traitance pour une boîte locale et pour très peu d’argent est émancipateur pour les stigmatisés, tant mieux, tant mieux pour ceux qui y croient (leurs parents qui ont travaillé toute leur vie, où eux qui veulent se sentir « comme nous »), mais moi, je n’y crois pas, alors j’ai envie d’aller voir ailleurs. Normaliser, surveiller, contrôler, voilà notre seul rôle ? Une fois diplômé, heureusement, mon employeur ne m’embauche pas en C.D.I., puisqu’il est plus économique pour lui de prendre d’autres personnes non qualifiées et de les former. Tant mieux. Je commençais cela dit à m’ennuyer grave.

J’avais tout de même demandé un stage à La Borde, mais le stage officiel pour mon diplôme devant être fait avant une certaine date, je me retrouve là-bas après un autre stage, sans statut « réel ». Excellente manière d’arriver à La Borde ? Puisque si j’ai bien compris ça fonctionne un peu différemment des institutions « ordinaires », et que tout le monde passe par toutes les tâches, (le fameux SAM, Service Accueil Ménage). Censé rester quinze jours je reste plus de deux mois, et au bout d’un moment je ne sais plus trop « ce que je fous là ». Je me lie plus ou moins d’amitié avec certains patients, soignants, mais je suis fatigué par les discussions sans fin sur le signifiant dans le local stagiaire (pour la plupart des étudiants en psycho), et par les séminaires d’un soignant qui fait passer le « Szondi » aux plus motivés, et à côté duquel la rhétorique lacanienne est du français d’école élémentaire. Je ressens ce que j’avais ressenti dans le monde universitaire, où il faut se battre longtemps pour faire sa petite place, j’ai aussi parfois l’impression d’être dans une clinique « de luxe », même si elle est assez sale, au vu du niveau intellectuel et de l’origine socio-culturelle de pas mal de patients. Pour me calmer je fais un peu de tennis avec un patient qui passe ses soirées à tenter de reproduire le service de Boris Becker. Je me rends aux réunions du matin et je ne comprends pas pourquoi il faut une heure et demie avant de décider d’emmener trois patients à la piscine. Je suis trop borderline pour bosser dans une institution classique, mais je suis peut-être trop pragmatique pour la psychanalyse… je suis quand même hyper ému de pouvoir aller consulter les manuscrits de Guattari qui commençait dans les années 60 à théoriser quelque chose qui mettait en lien l’aliénation sociale et l’aliénation mentale, à la suite de Tosquelles et d’Oury. Ce jour-là, dans la bibliothèque, un patient me voit en train de feuilleter l’Anti Œdipe, qui apparemment passe son temps dans le plus haut bureau de cette bibliothèque, m’invective en me hurlant dessus que l’anarchie est dangereuse, et que si on arrêtait de mettre des flics partout une grande guerre civile éclaterait parce que les gens ne sont pas éduqués et qu’ils font des choses atroces. Grande angoisse, grand moment. Après cela je le surnommais le Maître du Haut Château, et je l’évitais soigneusement ; de magnifiques moments aussi avec Jeff (patient, soignant ?) avec qui nous discutons d’addiction, de liberté, de musique et de plein d’autres choses…Une sensation d’étouffement quand le groupe est omniprésent ; heureusement j’ai une bagnole et je pars de temps en temps sur une petite route forestière pour être un peu seul au milieu des champs.

Le retour à la maison n’est pas évident. Je quitte la ville ou j’ai fait ma formation pour Nantes, plus grande ville, plus de possibilité de boulot, et j’ai envie de découvrir d’autres publics, de faire d’autres expériences. Ça commence par une fonction d’accompagnateur en M.E.C.S. où je suis le seul A.M.P. et où les éducateurs spécialisés me mènent la vie dure. Mon statut devrait-il me condamner à nettoyer les chambres, à faire la bouffe pendant qu’ils décident de ce qui est bon pour le « projet personnalisé » de ces jeunes ? Là-dedans, ça déconne à plein tubes, entre des éducs type militaire qui fonctionnent à coup de sanction (un gros mot = 15 minutes dans ta chambre) et des éducs épuisés qui rêvent de partir. A la fin de mon CDD, le chef de service qui m’avait promis un autre poste me propose un temps partiel de nuit dans une autre structure à 60 kilomètres de là, et je jette l’éponge.

Et c’et là que j’ai l’idée désastreuse de m’inscrire comme intérimaire dans une agence d’intérim spécialisée dans le médicosocial. Contrats très courts, horaires coupés, et surtout intervention dans les endroits où ça ne va pas très bien, puisque si on fait appel à des intérimaires c’est en général parce que dans les structures d’accueil le personnel est très souvent en arrêt maladie ; je me retrouve une fois seul un dimanche, après la transmission du collègue de nuit, avec une quarantaine de personnes âgées à m’occuper, dont je ne connais ni le nom ni les habitudes, et j’ai un retour de la boîte d’intérim la semaine suivante qui me dit que le personnel s’est plaint de la médiocre qualité de mon travail (l’intérimaire comme bouc émissaire des dysfonctionnements institutionnels ?) Je teste aussi une maison de retraite de luxe qui me trouve efficace, et ça se passe un peu mieux. Je trouve drôle d’être pris pour un laquais par certaines personnes âgées issue de la vieille bourgeoisie nantaise, mais trop c’est trop : comment peut-on s’occuper décemment de personnes quand on a une quinzaine de toilettes à faire chaque matin ? Tout cela finit par une fin de matinée, où après m’être occupé de tous les pensionnaires je ferme un œil à 12H15 devant le téléviseur à côté d’eux : une infirmière rentre et court prévenir le directeur ; il me convoque 30 minutes après et me dit que je mets en danger les personnes, et que notre collaboration s’arrête là.

J’arrête l’intérim, et je trouve après une période d’oisiveté plus ou moins créatrice (musique, musique, musique) je trouve « en traversant la rue » un poste de nuit dans une autre association : cette fois il s’agit d’accueillir des sans abris dans le centre de la ville. Le boulot est super difficile (19H30 -7H30) trois nuits de suite avec deux jours de repos consécutifs, payé au SMIC) avec un public touchant, comme plein d’humains peuvent être touchants mais aussi avec son lot de cons et de violence. Je me retrouve après un peu moins d’un an totalement déconnecté de toute vie sociale, je suis déclaré inapte au travail de nuit par la médecine du travail et commence une négociation compliquée avec l’employeur pour négocier un droit au chômage après ma période travaillée. En C.D.I., sachant que j’ai tenu le temps moyen des salariés sur le même poste, je ne comprends pas qu’on puisse pratiquer un tel management dans une association à visée sociale ; ce lieu est aussi un super moyen de concentrer tous les sans abris de la ville qui sinon dérangeraient les honnêtes bourgeois du centre-ville, parrainé lors de sa création, je l’ai appris ensuite, par une certaine… Christine Boutin. Trier et cacher les SDF du centre-ville aseptisé, voilà ce que nous faisions, et je pars, écœuré et soulagé, de cet enfer. Les personnes qui m’ont le plus appris là-bas sont des SDF hyper cultivés – et oui, ça sert de passer ses journées à la bibliothèque l’hiver, on peut apprendre plein de choses, et d’autres moins cultivés, et je suis surtout marqué par le respect que les sans-papiers nous montrent généralement, contrairement à de petits « français » qui font le tour de France des centres d’accueil, en se plaignant de la mauvaise qualité de la soupe qui leur est servie.

Il est temps pour moi de faire autre chose, et c’est ce que je fais pendant quatre ans dans un autre pays, ou même si je n’ai pas d’expérience professionnelle très épanouissante je considère comme moins déconnant de subir le management du capitalisme actuel dans des boîtes où on s’occupe de marchandises et non pas de personnes.

Puis vient le retour en France, très compliqué pour moi, et c’est là que je pars en vrille, enchainant quinze jours de grosses cuites mêlées à tout ce que je pouvais me faire prescrire comme médicaments ; de retour dans ma famille, je formule vite mon besoin d’être hospitalisé. Je me retrouve aux urgences, on me prescrit des médocs, je sors, je rebois et reprend des médocs, je revois le psychiatre, qui me dit qu’il n’a pas de lit pour moi, mais au bout d’une semaine il me propose de m’hospitaliser sous contrainte pour que je puisse avoir ce fameux lit ; je signe sans hésiter, pour pouvoir me poser sans ma famille et dans ma tête, un soulagement énorme prend place petit à petit.

Je passe d’abord 48 heures dans un pavillon fermé, qui porte le nom d’une île, comme dans un aquarium où j’avais travaillé, dont les patients tentent de s’enfuir tous les deux jours, où les infirmiers ne sont pas des infirmiers mais de simples surveillants distributeurs de cachetons, mais après deux entretiens avec une psychiatre, ils voient que je ne suis pas dans un discours onirique érotomane mégalomaniaque, ni dans un délire de persécution avancé, que j’arrive à raconter de manière « claire et distincte » ce que je fous là et ils me mettent en pavillon « ouvert », avec pas mal de gens qui ne vont pas très bien. Un soir, on fume une clope sur le balcon et l’un des patients me confie que s’il sort, il va se pendre. J’apprendrais deux mois plus tard que c’est ce qu’il a fait. Je trouve très vite et avec chance une place dans un centre de post cure type PNL, avec un bon bourrage de crâne sur les méfaits de l’alcool fait par un intervenant qui arrondit ses fins de mois, mais l’équipe soignante qui fait tout ça y croit, fait tout son possible pour ceux qui viennent là, et je ne regarde plus aux référence théoriques mais au lien réel qui se forme entre les personnes ; en tous cas j’en ai l’impression, et cette parenthèse me permet enfin de retrouver une petite forme de solidité.

Depuis j’ai commencé une formation dans un domaine manuel et je me sens totalement libéré de pas mal de boulets que je trainais à chacun de mes pas, et pour revenir sur le sujet qui nous préoccupe, à savoir l’institution psychiatrique, j’ai toujours croisé des gens dignes et d’autres non dans le personnel qui y bossait, mais les témoignages des soignants lors de mon hospitalisation récente m’ont fait ressentir le besoin de relayer leur parole. Peut on écouter la souffrance des autres quand on est pressé comme un citron ? Et qu’est ce qu’une ministre microcéphalienne dont le mari est en situation de conflit d’intérêt avec les laboratoires peut avancer comme argument quand sa seule politique est la réduction de moyens et la mise en concurrence des services publics entre eux, comme on met en concurrence les universités ? J’ai fais ma part dans ce secteur du « monde du travail », et je pars vers d’autres horizons, mais j’aurais toujours plus de respect pour ceux qui bossent au bas de l’échelon, parce que je pense que ce sont eux qui sont le plus en contact avec la souffrance des personnes, et que les éléments théoriques de la psychiatrie, le cul entre la chaise de la spéculation psychanalytique et la chaise des neurosciences comportementalistes, n’est pas un enjeu pour les personnes en souffrance ; qu’on soit qualifié de maniaco-dépressif ou de bipolaire change quoi ? Ce qui compte c’est d’organiser des collectifs soignants où les statuts sont gommés dans le travail commun : et le travail commun, c’est de tisser quelque chose autour des gens « psychiatrisés » pour que quelque chose accroche et les fasse respirer un peu. Je suis optimiste ce matin, alors que j’ai encore dans mes oreilles les discussions de mes collègues lors des pauses qui ne parlent que de leur retraite ou de leurs problèmes de maison ou de bagnole.

Oui c’est peut-être utopique ; comme me le disait le seul dentiste que j’ai rencontré qui n’aimait pas les dentistes, c’est à dire leur univers socio-culturel, golf et week-ends à Arcachon, entre soi et nullité culturelle, « j’aurais peut-être dû choisir un autre boulot, mais qu’est ce que tu veux, j’aime bien soigner les dents des gens ». J’ai entendu l’autre jour : « même les médecins gueulent » ; si de l’A.S.H. au chef de service on se met à gueuler ensemble, il se passera forcément quelque chose qui fera barrière aux réformes en cours ; quant à moi je retourne une fois par moi au café de l’hôpital psy de mon secteur, et je me sens bien quand je passe une heure à lire le journal local et à parler avec les gens qui sont là.

F.

 

Cimetière du Père-Lachaise, tombe de Félix Guattari

Serpsy : Manifeste pour le printemps de la psychiatrie

Manifeste pour Le printemps de la psychiatrie

La psychiatrie n’est pas que l’affaire des économistes, des politiques et des centres experts, elle doit être faite (et défaite)1 par tous, et par chacun. Si les professionnels ont leur mot à dire, les usagers, leurs familles, et tous ceux qui sont susceptibles d’être fragilisés psychiquement par les contraintes qu’une société sans cœur fait peser sur chacun de nous doivent pouvoir contribuer à la construire.

La proximité, une idée neuve en psychiatrie ?

Nous ne pouvons nous satisfaire d’une psychiatrie qui ne serait que le bras armé d’un biopouvoir qui enferme, isole, asservit, normalise, camisole chimiquement et attache les récalcitrants à leur lit. L’intervention du juge des libertés avant le douzième jour n’est pas une garantie suffisante pour des citoyens devenus objets de soins psychiatriques. La certification ne constitue en aucune manière une garantie de respect de la dignité du citoyen « admis » en psychiatrie ainsi que le montrent régulièrement les rapports du CGLPL (Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté). Il ne s’agit pas de réprimer ou d’isoler les troubles du comportement par des contrats de soins contraignants mais de soigner.

Si l’hospitalisation en psychiatrie a un coût, c’est d’abord et avant tout un coût humain. Au traumatisme généré par l’hospitalisation sous contrainte (le sujet est relégué dans le registre de la folie), se surajoute une perte d’autonomie, la prescription d’un traitement dont les effets à long terme peuvent être redoutables (15 à 20 ans d’espérance de vie en moins), une stigmatisation sociale qui complexifie la reprise d’une activité professionnelle ou culturelle déjà rendue difficile par les troubles. Une injection mensuelle de traitement retard, une mesure de protection, la fréquentation d’un hôpital de jour, d’un CATTP ou d’un Gem, un appartement thérapeutique ou associatif constituent peut-être un parcours de soin calibré mais ne suffisent pas à remplir une vie.

Il s’agit donc d’éviter l’hospitalisation et de prévenir le déclenchement des troubles et/ou de faire en sorte qu’ils aient le moins de retentissement possible. Des soins de proximité, au plus près du lieu de vie et des institutions que les usagers potentiels fréquentent, peuvent seuls favoriser ce travail collectif. Si l’hospitalisation est parfois indispensable, il s’agit de faire en sorte que les citoyens hospitalisés soient réellement accueillis par des professionnels compétents, c’est à-dire correctement formés, et en nombre suffisant. Cette hospitalisation doit être un temps de soin et non pas d’éradication des troubles. Elle doit faire en sorte d’éviter de couper le sujet de ses liens familiaux ou communautaires. La sortie doit être préparée avec des relais, des professionnels, des proches susceptibles d’intervenir en cas de rechute afin que celle-ci ait le moins de conséquences possibles pour le sujet. Le soin quel que soit le lieu où il se fabrique doit reposer sur la collaboration entre les différents partenaires qui peuvent se mobiliser autour du sujet. Il doit s’appuyer certes sur une clinique précise et régulièrement interrogée mais également sur les ressources, psychiques et sociales, susceptibles d’être mobilisées par le sujet et son entourage.

Des professionnels correctement formés à la psychiatrie et à la relation qu’elle sous-tend

La psychiatrie est une discipline qui n’est médicale qu’en partie. Ses savoirs s’appuient sur la sociologie, l’anthropologie, la phénoménologie, la pharmacologie, l’ethnologie, les sciences cognitives, la psychanalyse, les sciences du soin, la pédagogie, la dynamique de groupe, les techniques d’animation, l’expérience vécue des sujets touchés par leur maladie, etc. Les professionnels qui y travaillent doivent donc pouvoir se référer à ces différents champs du savoir sans exclusive. Ils doivent être formés et remettre régulièrement en cause leurs connaissances. Leur formation initiale doit être améliorée qu’il s’agisse des infirmières, des aides-soignantes qui doivent assumer des tâches pour lesquelles elles n’ont pas été formées, des neuropsychologues et des psychologues cliniciens, et des généralistes qui veulent devenir psychiatres. En ce qui concerne, les infirmières de façon plus spécifique, elles doivent bénéficier de formations universitaires de 2ème et 3ème cycles qui ne se limitent pas aux pratiques avancées.

Une formation continue ouverte à toutes les virtualités du champ psychiatrique doit être pensée indépendamment des critères de l’OGDPC qui ne sont que du semblant et condamnent les petits organismes de formation. Elle doit tendre à être systématique pour tous les nouveaux arrivants et s’adapter aux besoins des soignants chevronnés.

Des pratiques régulièrement interrogées

Le soin en psychiatrie est particulièrement exigeant. Il interroge constamment l’éthique dès lors qu’il s’impose à des sujets contraints. L’abus de pouvoir guette constamment des soignants formés à repérer des symptômes et des troubles du comportement plutôt qu’à adopter une posture compréhensive. S’il convient qu’isolement et contention ne soient imposés qu’en dernier recours, comme le prévoit la loi, il importe que cette nécessité soit interrogée dans l’après-coup en présence de partenaires extérieurs à l’unité qui l’inflige. La participation des usagers à cette réflexion apparaît indispensable.

L’analyse des pratiques doit faire partie du plateau technique de la moindre unité de soins psychiatriques ou médico-sociale. Elle seule permet de prendre un recul suffisant sur ce qui se joue/noue dans la relation au niveau individuel et collectif.

Des réunions cliniques centrées sur le parcours de soin d’un sujet et un seul font aussi partie du plateau technique psychiatrique. Les réunions « catalogues » constituent une course aux symptômes. Il faut un temps minimum consacré à chacun.

Le fonctionnement global des unités doit être interrogé lors de réunions communautaires qui associent soignants et soignés et sont dotés d’un réel pouvoir de changement. Elles doivent être co-animées par soignés et soignants.

Des usagers impliqués

L’implication des usagers doit être recherchée et institutionnalisée à toutes les étapes de leur dit parcours de soin. Au niveau individuel pour tout ce qui les concerne mais également dans un registre collectif pour tout ce qui conditionne l’organisation des lieux de soin. La psychiatrie doit être faite avec les usagers ni pour eux, ni contre eux. Les modalités de cette implication doivent être définies et travaillées avec leurs représentants.

Les familles (parents et conjoints) ne doivent plus être considérées comme des adversaires voire comme les responsables des maux qui accablent leur proche mais comme des partenaires avec lesquels construire le parcours de soin pour autant que leur proche ne s’y oppose pas. Les pressions exercées sur les familles pour signer des SDT même lorsque leur proche arrive de son plein gré et consent aux soins (des directives anticipées ont parfois été rédigées, une personne de confiance désignée en pure perte) doivent être prohibées.

Des professionnels immergés dans la vie sociale

Ces soins de proximité ne peuvent pas reposer sur des professionnels dont l’horizon se limite à l’hôpital. Les liens avec les différents services publics qui travaillent dans la communauté doivent être recherchés, encouragés, mis en travail.

Selon les publics concernés on citera le médico-social à soutenir chaque fois qu’un accompagnement est complexe, les différents foyers d’hébergement, les HLM, les collèges et lycées en pédopsychiatrie, l’ASE, la police en cas de nécessité, etc. Il ne s’agit pas de se fondre dans la communauté mais d’affirmer une présence singulière qui a une fonction de prévention et de soin à remplir.

Innovation et recherche en soin

Cette psychiatrie et cette santé mentale réellement citoyenne et de proximité ne visent pas à répéter inlassablement les mêmes gestes et réflexions, en hommage à nos grands ancêtres, elle se veut vivante, réactive, clinique. La recherche en soin doit être l’œuvre de chacun : usagers, soignants, psychologues, sociologues, familles, collectifs de soins. Elle n’a rien à voir avec le scientisme actuel qui impose ses certitudes, elle revêt les caractères des sciences humaines.

Des moyens appropriés

Cette psychiatrie de proximité qui regroupe aussi des problématiques de santé mentale repose sur des équipes soignantes diversifiées en nombre suffisant pour assumer les fonctions qui lui sont dévolues.

Les CDD courts (d’un à deux mois renouvelables à volonté) doivent être proscrits. Ils concourent à augmenter l’insécurité des équipes soignantes. Ils brisent la cohésion des équipes au sein desquelles cohabitent des CDD courts (parfois jusqu’à 50 %), des CDI et des titulaires. Pourquoi un infirmier en CDD de deux mois prendrait-il le risque de contenir un patient qui s’agite s’il sait que son contrat s’achève dans un mois ? Pourquoi s’interposerait-il face à un patient agressif alors que son collègue touche une prime de risque et lui pas ? Pourquoi se mouillerait-il psychiquement dans une séance d’analyse des pratiques ? Est-ce que ça ne risque pas de lui nuire ? La psychiatrie parce qu’elle repose sur la relation avec un patient qui investit chaque soignant d’une façon différente, sur la connaissance fine de chacun implique des soignants qui restent suffisamment longtemps dans les unités. Sans ce minimum de continuité des soins, il est illusoire et hypocrite de vouloir restreindre les isolements et les contentions.

Les soignants passent plus de temps à coter leurs actes qu’à soigner. Les tâches administratives les débordent et diminuent le temps qu’ils passent auprès des patients avec tout ce que cela implique d’effets pervers en termes d’isolements et de contentions. Les soignants doivent être détachés de ces tâches pour revenir à ce qui constitue leur cœur de métier. Des temps de secrétariat attachés à chaque unité doivent être favorisés.

Les soignants sont contraints par des protocoles qu’ils n’ont pas élaborés et qui, en psychiatrie, sont souvent à côté. Ces protocoles qui visent à prévoir toutes les occurrences d’un problème et à les traiter toutes de la même manière s’opposent au principe d’un traitement qui se veut aussi spécifique que possible (comme les nouvelles molécules proposées en oncologie). Les protocoles de soins utiles doivent être élaborés par les soignants qui en assument la responsabilité et non par des administratifs à distance du quotidien.

Une gouvernance qui favorise le soin plutôt que le fragiliser

La loi HPST, la création des pôles, les GHT qui sont peut-être viables sur un plan économique ne le sont en aucun cas sur un plan clinique dans le sens où ils éloignent la population du soin. Il convient d’en faire l’inventaire, d’évaluer leurs apports et leurs effets pervers. Il conviendra également d’interroger l’adéquation du budget alloué à la psychiatrie avec ses missions. Le budget de la psychiatrie sans cesse rogné depuis des années (voire des décennies) doit  être largement revalorisé, ainsi que le soulignent tous les mouvements de mobilisation actuels.

Contre une psychiatrie exsangue

Le service de psychiatrie est aujourd’hui exsangue, il tourne le dos à ses missions de prévention et de soins et ne se définit plus que par le maintien et l’aggravation d’une psychiatrie uniquement sécuritaire. Les usagers et les professionnels se désespèrent devant la disparition progressive des moyens cliniques et humains alloués à ce champ qui fait face à la désespérance humaine souvent générée par la société elle-même.

Il y a aujourd’hui urgence à nous mobiliser pour une psychiatrie de proximité, une psychiatrie réellement citoyenne. C’est à partir des expériences de terrain dans les collectifs de soin et les structures médico-sociales, que nous pouvons refonder ensemble la psychiatrie et la politique de secteur en lien avec l’ensemble des acteurs de la vie sociale. C’est une invention combative que nous savons vivre dans mille endroits que nous désirons mettre en forme.

L’association Serpsy (Soin, études et recherche en psychiatrie) créée en juin 1998, rassemble des soignants (psychologues, infirmiers, art-thérapeutes), des psychiatres, des cadres, des travailleurs sociaux (éducateurs et assistantes sociales) et des usagers. Elle soutient le Printemps de la psychiatrie et toute action contenue dans ce manifeste.

Pour cela, nous appelons à Un Printemps de la psychiatrie  (et de la santé mentale et de la folie) qui se tiendrait au printemps 2020 à Paris.

Association SERPSY (Soin, études et recherches en psychiatrie)

1 GENTIS (R), La psychiatrie doit être faite/défaite par tous, Maspéro, 1973

Urgences : appel à manifester le 6 juin

Communiqué du Printemps de la psychiatrie

Pour un accueil inconditionnel et digne des personnes aux Urgences

Nous, citoyen.ne.s signataires du Manifeste du Printemps de la psychiatrie  «Pour un renouveau des soins psychiques»,  qui commence par ces mots :

« La psychiatrie et la pédopsychiatrie n’en peuvent plus. Depuis déjà plusieurs décennies, ceux qui les font vivre ne cessent de dénoncer leur désagrégation et de lutter contre le déclin dramatique des façons d’accueillir et de soigner les personnes qui vivent au cours de leur existence une précarité psychique douloureuse. En vain le plus souvent. Ce qui est en crise, c’est notre hospitalité, l’attention primordiale accordée à chacun et à un soin psychique cousu-main, à rebours du traitement prêt-à-porter standardisé qui se veut toujours plus actuel. Les mouvements des hôpitaux du Rouvray, Le Havre, Amiens, Niort, Moisselles, Paris… ont su bousculer l’indifférence médiatique et rendre visible au plus grand nombre le chaos qui guette la psychiatrie. Pour percer le mur du silence, il n’aura fallu rien de moins qu’une grève de la faim … »

– avons apporté notre soutien à la mobilisation des soignants des services d’urgences par le communiqué du 30 avril dernier,

– nous engageons toujours davantage à leurs côtés en rejoignant leur appel à grève et manifestation le 6 juin 2019, relayé par la Fédération Sud Santé sociaux qui a déposé un préavis de grève.

Nous avons pris connaissance de la situation catastrophique des urgences du Centre hospitalier de Lons-le-Saulnier et des réquisitions de personnels que la police vient chercher à toute heure à leur domicile.

La situation aux urgences est le reflet de la déliquescence programmée des services, l’illustration de toutes les insuffisances : le défaut d’accès aux soins de ville, le reste à charge, l’humiliation des « parcours sociaux » réservée aux plus précaires et aux pauvres, le défaut de moyens aux urgences, en psychiatrie et dans les EHPAD, l’attente grandissante, l’épuisement secondaire des équipes.

Faute de formation aux problématiques psychiques, faute d’un nombre suffisant de soignants et donc de temps pour un accueil attentif des personnes en grande souffrance ou en crise, le passage aux urgences se termine pour elles bien trop souvent par la mise sous contention et une hospitalisation sous contrainte, des traumatismes qui pourraient être évités.

La mort d’un patient en mai 2018 à l’Hôpital européen Georges Pompidou à Paris dans des conditions dénoncées par des médecins réanimateurs eux-mêmes est sous le coup d’une omerta de la part de la direction de l’Hôpital et de l’AP-HP (Mediapart, article du 2 juin 2019).

Fusions de services et restructurations génèrent des soins sous haute tension. Chaque site dysfonctionnant devient l’occasion d’une fermeture avec de lourdes conséquences pour les sites voisins.

Comme les soignant.e.s des urgences, nous citoyen.ne.s, exigeons les moyens humains nécessaires pour soigner les personnes et les accueillir dans des conditions dignes, qui respectent leurs droits fondamentaux et, selon une éthique sur laquelle il est impossible de transiger.

Printemps de la psychiatrie, le 4 juin 2019

 

Rendez-vous à Montparnasse le 6 juin à 13 heures, pour manifester en direction du ministère des Solidarités et de la Santé.