D’une pédopsychiatre, mars 2020

Extrait d’un mail – Liste du Printemps de la psychiatrie

 

Depuis le 16 mars et la fermeture aux patients du CATTP pour jeunes enfants, du CMP enfants et du SESSAD, mon travail consiste de chez moi à appeler très régulièrement les familles, répondre à deux whatsapp mis en place pour garder le lien entre professionnels et les montagnes de mails que je reçois, car oui, le COVID 19 m’a forcé à entrer dans le 21ème siècle car avant le 16 mars, je ne savais pas lire mes mails pro depuis chez moi…

Contrairement à certains mails que j’ai pu lire, de mon côté je n’arrive pas à trouver le moindre point positif à cette nouvelle pratique. Je ne remets pas en question le fait que c’est important d’appeler, de soutenir les familles et les enfants. La plupart des familles de ma file active sont dans des précarités multiples et qui s’additionnent : sociale, économique, psychique, numérique… beaucoup de familles monoparentales, déracinées (sans soutien familial ou amicaux), mères seules avec leurs jeunes enfants dans de tout petits appartements parisiens… Alors, les bons vœux des ARS, des directions de développer des téléconsultations, des supports numériques éducatifs etc… je rêve!… la plupart n’ont pas d’ordinateur, d’imprimante et même de mails… depuis le 16 mars, de chez moi, j’ai imprimé des tas d’attestation que j’ai envoyées par la poste (qui fonctionne encore) à ces familles sans imprimante et ces mères qui ne savent pas écrire, lire de manière fluide… et donc sans attestation elles restaient chez elles coincées avec leurs enfants. Quelle honte d’avoir mis en place ces attestations, creusant encore plus le fossé entre « les bien lotis » et les autres…

Je pourrais aussi vous parler des familles sans papiers qui arrivaient tant bien que mal à vivoter en travaillant au noir et là qui se retrouvent sans ressources…

Peu de mes petits patients sont dans le langage, alors au téléphone, certes il y a la prosodie, ma voix mais tout ce qui fait la pratique pédopsychiatrique de jeunes enfants ne peut se faire au téléphone! la rencontre, l’échange, le langage corporel, infraverbal…. 

Pour certains, un peu plus grands du CMP,  je les aide dans leurs devoirs car leurs parents ne peuvent pas les aider… On a dû aussi solliciter l’aide du service de traduction avec lequel mon hôpital a une convention, pour qu’ils puissent traduire des mails, que les familles puissent les appeler si besoin car mes compétences en chinois, hindi sont bien évidemment nulles…

Je suis donc là, à accompagner, soutenir, trouver des solutions pour que les familles puissent manger, aider aux devoirs, écouter les parents dont certains ont des pathologies psychiatriques non suivies, pas simple de parler, d’accompagner une mère psychotique interprétative et persécutée au téléphone sans le feed back de l’échange en face à face… Mais bon, avec mon équipe, on y arrive pas trop mal il me semble car on avait tissé des liens de confiance avant (« en chair et en os »)…

Là, où je crains le pire c’est que les ARS, les directions des hôpitaux, qui déjà avant le coronavirus nous gavaient avec les téléconsultations, les supports « prêt à l’emploi » pour telle ou telle pathologie, ne profitent de cette expérience pour nous les imposer par la suite… Effectivement les lieux d’accueil sont fermés mais on continue à produire des actes, alors pourquoi avoir tant de lieux d’accueil physique si le télétravail fonctionne? L’hôpital pour lequel je travaille nous a très rapidement, après l’annonce du confinement, envoyé la procédure pour coter nos actes de télétravail et se félicitait d’avoir pu rajouter rapidement un onglet « téléconsultation ».

Je crains que comme les lieux d’accueil en pédopsychiatrie sont fermés actuellement, ne germent dans la tête de certains l’idée de fermer définitivement, après la crise du coronavirus, certains lieux. Je rejoints les collègues qui, au sein de la commission outil gestionnaire, prônent l’arrêt de la cotation. Certains me disent mais non! si on ne justifie pas du travail que l’on fait, alors l’administration pourrait penser que l’on ne fait rien et nous imposer d’aller travailler en psychiatrie adulte pour aider les collègues de l’intrahospitalier (il n’y a quasiment pas de lits en pédopsychiatrie, autre problème…) qui vont être en sous effectifs du fait des arrêts maladies liés au Covid 19 et l’arrivée de patients infectés. D’ailleurs, l’administration a déjà demandé aux personnels de pédopsy des volontaires (pour l’instant) pour ces unités Covid + en psy adulte, bientôt peut-être des réquisitions? et quid des enfants, du pseudo suivi que l’on essaie de faire actuellement mais qui reste important.

J’ai appris par un collègue que des foyers de l’ASE auraient, suite à l’annonce du confinement, envoyé en urgence des enfants placés en foyer dans des familles d’accueil volontaires en province et ce, sans prendre le temps d’en parler aux principaux intéressés, pour pouvoir libérer des places en vue d’un afflux plus importants de placements d’urgence du fait de l’augmentation des violences conjugales avec le confinement. Quelle maltraitance… 

Lucien Bonnafé disait: « On juge du degré de civilisation d’une société à la manière dont elle traite ses fous » et je rajouterais « ses enfants en souffrance ».

(…)

 

 

 

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