Réunion du Collectif pour l’avenir des hôpitaux Saint-Maurice les Murets, mardi 19 septembre à 17 h 30
Pour s’y rendre en transports publics :Métro ligne 8 direction Créteil, arrêt CHARENTON-ECOLES, puis à pieds ou Bus 111 direction Champigny (2ème arrêt) : Hôpital de Saint-Maurice
« Plus nombreuses sont les caméras de surveillance, plus vides sont les chambres, les espaces et les couloirs, plus la rencontre avec le patient est empêchée, plus il est relégué ». A la suite de l’assassinat d’une infirmière et de la tentative d’une secrétaire médicale au CHU de Reims, l’association de familles, patients et soignants « Le Fil Conducteur Psy », membre du Printemps de la Psychiatrie, rappellent qu’en psychiatrie, les mesures sécuritaires ne sont ni sécurisantes, ni pertinentes.
L’ assassinat d’une infirmière et la tentative d’assassinat d’une secrétaire médicale au CHU de Reims, le lundi 22 mai 2023, ont suscité une très vive et très légitime émotion. D’autant que l’auteur du crime, suivi depuis près de quarante ans en psychiatrie, était en attente d’une décision de justice sur son irresponsabilité pénale pour l’agression au couteau, en 2017, de quatre membres du personnel de l’ESAT où il était pris en charge.
Nous, Fil conducteur psy, association qui réunit des familles, des patients et des soignants, et qui participe au Printemps de la Psychiatrie, partageons cette émotion, et sommes particulièrement sensibles à la demande de sécurité qui a suivi ainsi qu’aux commentaires sur les insuffisances du soin en psychiatrie.
Cependant, face aux demandes de plus de mesures de contraintes et d’enfermement, nous rappelons, en accord avec les psychiatres du Printemps de la Psychiatrie qui se sont exprimés dans la presse :
– que le passage à l’acte est très rare et qu’il y a moins de crimes commis par des personnes psychotiques qu’en population générale, qu’il n’y a pas de raison de criminaliser la folie.
– que le risque zéro n’existe pas, quelles que soient les modalités de la prise en charge, et que le passage à l’acte, même s’il est plus risqué en cas de rupture de soin, reste imprévisible.
– que, si la demande de sécurité est légitime, ce n’est pas l’augmentation des mesures sécuritaires d’enfermement sous contrainte et, à l’intérieur des établissements fermés, la banalisation de l’isolement et notamment de la contention, qui suffiront à lever la peur des soignants.
Les mesures d’enfermement sous contrainte ont déjà beaucoup augmenté depuis la loi de 2011, en particulier en cas de péril imminent, sur décision du préfet. Et les mesures d’isolement et de contention ont proliféré à partir du discours d’Antony, en 2008, qui donnait à la psychiatrie des consignes de type carcéral.
Or ces mesures sécuritaires ne sont pas sécurisantes ; elles contribuent plutôt au sentiment d’insécurité des soignants et par ricochet des patients, au moment où les patients ont besoin de se sentir en sécurité : ils sont censés être accueillis, au plus fort de la crise et de la violence de l’épisode délirant. Et on les met sous contention.
Au cours de l’hospitalisation, ce sentiment de sécurité ne peut venir que du soin, de la présence et de l’écoute de soignants : plus nombreuses sont les caméras de surveillance, plus vides sont les chambres, les espaces et les couloirs, plus la rencontre avec le patient est empêchée, plus il est relégué, moins il y a de soin. Et plus on réduit le rôle des infirmiers à celui de surveillants, moins ils croient au sens de leur métier. Et plus ils ont peur.
Quant à enfermer ceux qui sont dehors et devraient être dedans ? L’enfermement des individus « perturbants » est, de fait, de plus en plus fréquent ; et l’enfermement s’accroît paradoxalement à mesure que s’accentue le virage ambulatoire.
Et patient qui ne dérange pas trop, lui, est quasiment renvoyé à lui-même, déclaré co- responsable de son « parcours de soin », trop souvent réduit à la prise de médicaments. D’où « les ruptures de soin », les crises et les ré-hospitalisations, en urgence, le plus souvent avec contention, des mesures sécuritaires et maltraitantes en place de structures permanentes d’accueil et de soin.
Il y a de plus en plus d’enfermement, à la suite d’enfermements répétés pour la même personne. C’est « le tourniquet ». De moins en moins de lits : le souci premier est de faire sortir les patients au plus tôt avec leur prescription. Et ils vont revenir, comme à la maison, certains.
Carhors les murs, la continuité des soins, indispensable pour les troubles sévères, n’est plus assurée. Les structures de soin ferment les unes après les autres au profit de plateformes d’experts délivrant un diagnostic, une prescription de médicaments et un programme d’e-éducation à la « compliance » sur le modèle des prises en charge des maladies organiques. Les mots « d’alliance thérapeutique », qui supposaient la rencontre entre le médecin et son patient, et le soin psychothérapeutique, ont disparu.
Le secteur de proximité, inventé dans les années 1960-70 -prenant en charge le même patient dans et hors l’hôpital, dans la continuité, avec les mêmes équipes, n’existe plus, sauf dans quelques îlots préservés. De même pour la psychothérapie institutionnelle qui crée un milieu de vie habitable pour ceux que l’inquiétante étrangeté de la folie désaccorde d’avec eux-mêmes et d’avec les autres.
L’enfermement augmente à mesure que ces lieux de soin de proximité disparaissent, qui pourraient dissiper les peurs.
C’est pourquoi nous déclarons nécessaire :
– que soit restauré le secteur psychiatrique de proximité et la continuité des soins assurée, et restitués les moyens budgétaires et humains à la hauteur des besoins de la population.
– que soit restaurée la formation spécifique des infirmiers en psychiatrie – supprimée en 1992 – et restaurée leur formation clinique, au chevet et à l’écoute du patient.
– que la priorité soit donnée à la fonction soignante des professionnels, par rapport aux tâches numériques et administratives induites par les protocoles, qu’ils aient le temps de travailler en équipes et en binômes ainsi que de penser le sens et l’organisation de leur métier.
– que soit restaurée l’équipe unique de secteur, dans et hors l’hôpital. Que soient maintenues les équipes qui ont bâti leur savoir-faire dans la constance de ce travail, qu’on cesse de fermer les structures qu’ils ont animées.
Nous réaffirmons que les mesures sécuritaires, dans leur outrance, et sans discernement, lorsqu’elles qu’elles sont prises en place de politique de santé publique, sont dangereuses.
Nous réaffirmons la nécessité de restaurer un service de psychiatrie publique digne de ce nom et la dimension d’un humanisme éclairé dans le soin psychique.
Texte également publié sur le blog Mediapart du Fil Conducteur
Communiqué du PCF publié le 31/05/2023 sur leur site.
Toutes nos pensées vont à la famille de Carène, 38 ans, décédée cette nuit des suites d’une agression violente au couteau par un patient déjà connu pour des troubles psychiatriques sévères. Notre soutien va aussi à la secrétaire médicale, elle aussi victime et encore hospitalisée, ainsi qu’à tous leurs collègues endeuillés.
Pour l’heure nous ne connaissons rien des circonstances exactes de ce drame, ni de ce qui a pu conduire cette personne à de tels actes. Mais il ne faudrait pas que cela conduise à une stigmatisation des patients suivis en psychiatrie. Chaque jour les soignants dénoncent la déshérence, alertent à répétition leurs directions, le ministère de la Santé, du manque de moyens et de formation des services de psychiatrie qui ferment les uns derrière les autres depuis 10 ans. François Braun annonce ce matin, « la réunion d’un comité sur la sécurité des soignants », titre l’APM News! Est -il besoin de rappeler que, de la sécurité des soignants dépend la sécurité des patients et vice et versa ? Rappelons que si les personnes souffrant de psychose ne sont statistiquement (d’après les chiffres avant Covid) pas plus dangereuses que la population générale, le risque suicidaire est six fois plus élevé chez elles. Depuis des décennies, la psychiatrie voit ses moyens diminuer proportionnellement à la population, les services d’hospitalisation et services ambulatoires sont saturés, les listes d’attente s’allongent, provoquant une rupture de soins et des patients fragiles psychiquement, abandonnés sans accueil, ni soins. Or l’on sait que le risque de tels actes auto ou hétéro-agressifs est majoré en cas de rupture de soins. La psychiatrie de secteur avait été pensée pour garantir la continuité des soins de prévention de cure et de postcure. Cette continuité ne devait plus reposer sur la contrainte comme du temps de l’asile, mais sur la qualité du lien relationnel entre chaque patient et les soignants. C’était un parcours de soins spécifique avant l’heure. Pourtant depuis la Loi Touraine, les patients dit stabilisés sont censé ne plus être suivis en ambulatoire par leur secteur, mais doivent intégrer le parcours de soins généraliste, comme les autres pathologies. Alors que l’on sait que si ces patients vont bien, c’est parce qu’ils bénéficient de ce suivi. C’est ce que montre avec force et humanité le film « Sur l’Adamant ». Aujourd’hui par cette politique, on organise la rupture de soins ! Par ailleurs, les conséquences sociales du Covid ont provoqué une explosion de décompensations psychiques dans toutes les tranches d’âge, les tout petits, les adolescents, les adultes et les personnes âgées. La seule réponse du gouvernement a été de rembourser quelques séances de psychologue libéral (normalement les séances de psychologues ne sont pas remboursées), alors que chaque année des centaines de psychologues nouvellement formés doivent renoncer à leur métier par manque de poste en psychiatrie de secteur et parce qu’ils n’ont pas les moyens financiers d’ouvrir un cabinet. Pour prévenir d’autres drames que celui qui vient de survenir à Reims, même si on sait qu’on ne pourra jamais tous les prévenir, nous exigeons en urgence : • une augmentation des moyens de la psychiatrie de secteur, avec l’embauche dès cet été d’au moins deux psychologues par secteur sur des postes titulaires • la reconnaissance de la psychiatrie comme une discipline à part entière et non comme une spécialité médicale comme les autres • et de ce fait la reconnaissance du dispositif de secteur comme un parcours de soins spécifique pour ce qui concerne les pathologies psychiques.
Le meurtre – requalifié en assassinat – d’une infirmière par un patient de la psychiatrie remet, sur la scène médiatique, une avalanche de commentaires, comme un fait social majeur.
L’acte exige, évidemment, la réflexion soignante sur la prise en charge thérapeutique et ses limites. Mais, il est nécessaire de souligner, avec une étude d’Anne Lowell de 2010, que les crimes de malades mentaux restent exceptionnels, sept fois moins que dans la population dite normale.
Une campagne contre la psychiatrie publique
Une presse sensationnaliste ou d’extrême droite appelle, bien entendu, à un grand renfermement du fou comme étranger absolu de notre société. L’enjeu politique est bien la mise au pas de la psychiatrie publique et de ses pratiques de soins relationnels et institutionnels. C’est le secteur public de psychiatrie et son hôpital qui est visé.
La politique de réduction du soin à un facteur de rentabilité marchande et de son management s’impose à toutes les pratiques. Elle vise à réduire le soin à une analyse factorielle de bonnes pratiques de maîtrise et de contrôle sécuritaire du symptôme. Cela ne règle en rien la durée de la maladie de la subjectivité psychique.
Dans ce contexte d’instrumentalisation économiste et politique où l’accès aux soins est mis à mal par les restructurations permanentes, la crise est majeure. Elle amène des centaines de médecins, psychologues et infirmier·ères à démissionner à force de ne plus pouvoir faire leur métier réduit à la contrainte et à la contention généralisée des patient·es. Dans sa psychose, le patient meurtrier le rappelle en disant s’attaquer aux blouses blanches.
Un déni gouvernemental
La réponse gouvernementale est glaçante tant elle dénie la réalité de ces politiques gestionnaires de tri public-privé et ses propres responsabilités institutionnelles. Elle appelle à plus de contrôles d’isolement-enfermement, de contrôle social et de bracelets électroniques, comme dans les prisons.
Elle refuse une réelle politique de soin de service public pour l’inclure dans les recommandations de baisses des financements publics de l’Union Européenne. Le déni est ici cynisme. La perte du discernement est bien l’irresponsabilité pénale qui appelle à soigner et non le populisme pénal de l’emprisonnement. L’accès aux soins ne peut se réduire ni à un tri d’orientation, ni à la mise en observation contrainte de 72 heures à l’hôpital (véritable garde à vue de la Loi sarkoziste du 5 juillet 2010 qui est à abroger).
Pour une autre pratique clinique
L’alternative d’une pratique clinique humaine consiste à ne pas faire du délire une condamnation à perpétuité. Il s’agit de le traiter et de le stabiliser vers la guérison, par un accès aux soins d’accueil relationnel. Elle implique la continuité du soin institutionnelle avec son accompagnement social. Cela suppose, au-delà du traitement médicamenteux symptomatique d’apaisement, des soignant·es en nombre, à former au soin de la maladie subjective.
Voici des extraits de divers articles, des liens vers d’autres productions médiatiques, parus dans les jours qui ont suivi cet acte.
Nous mettons dans un premier temps en exergue un rappel des faits et les interventions dans les médias de plusieurs militant.es du Printemps de la psychiatrie en ces circonstances douloureuses, puis la réaction de la ministre. Nous ajoutons ensuite des éléments contexte politique et enfin deux témoignages poignants.
Nous ne savons presque rien de Carène Mezino, de sa collègue blessée, peu de choses encore de leur agresseur. Nous nous associons au deuil de sa famille, de ses amis, de ses collègues. Nous pensons à elles et eux à chaque ligne que nous écrivons, ces derniers jours.
Ici, nous parlons de ce que la presse dit en cette circonstance horrible, de ce que nos ami.es ont défendu quant à leur éthique et aussi au nom de l’éthique portée par le printemps de la psychiatrie.
Nous n’avons pas recensé ce qui était dit dans toute la presse, nous n’avons pas écouté les chaînes d’info en continu. Nous ne parlons pas de celles et ceux qui accusent les juges de « laxisme » par exemple. Notre propos ici n’est qu’une contribution à ce débat en cours.
Un des premiers articles parus après les faits.
Le Monde, le 22 mai 2023, Camille Stromboni et Samuel Laurent
« Le temps est maintenant au recueillement. » Après le drame intervenu lundi 22 mai au CHU de Reims, le ministre de la santé, François Braun, a proposé qu’une minute de silence soit tenue dans tous les hôpitaux, mercredi 24 mai. Une « agression inqualifiable et inadmissible », a souligné le ministre, après le décès d’une infirmière de l’hôpital rémois, qui a suscité une vive émotion dans les cercles soignants et bien au-delà.
Lundi, peu avant 13 h 30, un homme a pénétré dans un service de « santé au travail » du CHU de Reims, armé d’un couteau, avant de s’en prendre à deux femmes, Carène Mézino, l’infirmière de 37 ans décédée dans la nuit de lundi à mardi, et une secrétaire médicale de 56 ans, qu’il a aussi blessée.
Aucune raison ne permet pour le moment d’expliquer le geste de l’agresseur, un homme de 59 ans, pas plus que sa présence au sein du CHU de Reims, où il n’était pas suivi et n’avait aucun rendez-vous, a indiqué le procureur de la République de Reims, Matthieu Bourrette.
Souffrant de troubles psychiatriques qualifiés de « sévères » par le parquet, et placé sous curatelle renforcée, il n’était pas inconnu de la justice. Comme l’indique le parquet, il avait été mis en examen pour « violences aggravées ».
Selon Le Parisien, il aurait déjà poignardé, en juin 2017, quatre employés d’un établissement et service d’aide par le travail (ESAT) du Meix-Tiercelin (Marne), dans lequel il résidait depuis vingt ans. Les victimes s’en étaient tirées avec des blessures légères, et une instruction avait été prononcée, aboutissant, en juin 2022, à une ordonnance de non-lieu pour irresponsabilité pénale.
aujourd’hui, le sentiment est largement partagé : les personnels soignants comme administratifs sont confrontés à des violences reparties à la hausse ces derniers mois.
Les directions hospitalières assurent avoir déjà fait du chemin, en particulier depuis les attentats de 2015. Sécurisation des établissements, relance des conventions avec la justice et la police, déploiement de la télésurveillance ou d’agents de sécurité… « Il y a tout un arsenal qui existe déjà, relève Sophie Marchandet, responsable du pôle ressources humaines à la FHF.Mais la problématique a ceci de particulier que l’hôpital est, par définition, un « lieu ouvert », soutient-elle à l’unisson de nombreux hospitaliers, avec un « difficile équilibre » à trouver pour ne pas remettre en cause sa mission première d’accueil.
L’agression de Reims n’est pas sans précédent. En 2020, une infirmière de 29 ans était mortellement blessée par un patient à l’hôpital psychiatrique de Thouars, dans les Deux-Sèvres. En décembre 2004, un homme souffrant de schizophrénie avait tué à l’arme blanche deux soignantes de l’hôpital psychiatrique de Pau (Pyrénées-Atlantique). En avril 2002, un infirmier d’un hôpital psychiatrique de Bron (Rhône) était lui aussi mortellement blessé au couteau par un patient de 19 ans.
Quatre syndicats ont même appelé en novembre dernier à la grève pour dénoncer les fermetures de lits. « Nous nous mobilisons depuis 2003 pour alerter sur cette crise très profonde de la psychiatrie, qui se perpétue depuis trente ans », insiste auprès de Franceinfo le psychiatre rémois Patrick Chemla, membre du conseil national de l’Union syndicale de la psychiatrie. « Ce drame nous conforte dans l’idée qu’il faut continuer à nous mobiliser. »
La psychiatrie est confrontée à des problèmes communs à tout l’hôpital, mais amplifiés par les spécificités des troubles mentaux.Ces derniers nécessitent souvent un suivi de longue haleine et les traitements médicamenteux doivent, la majeure partie du temps, être accompagnés de psychothérapies, qui supposent de longues consultations. «
Alors que les besoins de soins sont plus importants depuis la crise sanitaire du Covid-19, le nombre de lits d’hospitalisation en psychiatrie continue de diminuer, année après année (de 0,9% en 2021, après une baisse de 1,2% en 2020), selon un rapport publié en septembre 2021 par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation des statistiques (Drees).
En 2021, plusieurs dizaines de psychiatres dénonçaient, dans Le Parisien, un recours excessif à l’enfermement, y voyant la « honte » de leur discipline à cause d’une pression excessive sur les soignants. « Il n’y a jamais eu autant de contentions, de placements en chambres d’isolement, car les jeunes qui arrivent ne sont pas correctement formés, regrette Patrick Chemla. Les internes en psychiatrie n’ont plus de formation en psychothérapie et, côté infirmier, la spécialité psychiatrique a été supprimée. »
Autre point commun avec l’hôpital :le manque de personnel. Ces pénuries concerneraient ainsi « cinq établissements hospitaliers sur six », alertaient les syndicats de psychiatres lors de leur appel à la grève, en novembre dernier.
Environ 30% des postes de praticiens hospitaliers ne sont actuellement pas pourvus », pointait pour sa part Isabelle Secret-Bobolakis, secrétaire générale de la Fédération française de psychiatrie (FFP), sur franceinfo, en mars 2022.
Que pensez-vous de ce discours politique qui associe psychiatrie et montée de l’insécurité ?
Mathieu Bellahsen : C’est un retour intégral de la séquence sarkozyste de l2008 où un étudiant avait été tué par un patient en permission à Grenoble. Cette séquence sécuritaire par la psychiatrie s’est un peu mise entre parenthèses sous Hollande et est revenue d’emblée sous Macron avec la circulaire Collomb. Cette dernière a créé un fichier qui assimilait les personnes hospitalisées sans consentement – par le préfet ou à la demande d’un tiers – et les fichés S. L’ancien ministre de l’Intérieur avait également donné des consignes aux préfets pour être plus raides sur les demandes de permissions pour les patients.
Mais c’est un cercle vicieux : plus on crée du sécuritaire, moins on accueille les gens. Moins on les accueille, plus ils vont mal. Lorsqu’ils sont moins soignés, ils peuvent potentiellement passer à l’acte, et avant tout sur eux-mêmes, avec des tentatives de suicide.
« Toute histoire est singulière », répètent-ils. Mais au vu des premiers éléments communiqués par le procureur, le suivi psychiatrique n’apparaît pas défaillant. « Ce qui arrive est vraiment terrible, mais on voit que ce patient a bénéficié d’un suivi intensif, qui était nécessaire au vu de sa pathologie, avec des hospitalisations contraintes sur plusieurs années, et probablement ces dernières années un “programme de soins” avec l’obligation de venir prendre ses médicaments tous les jours, relève le docteur Mathieu Bellahsen, ancien chef de service de secteur en Ile-de-France, auteur de La révolte de la psychiatrie (&ea cute;ditions La Découverte, 2020). Tout semble dans les clous de ce point de vue.»
Le praticien tient à le souligner : «Des patients souffrant de schizophrénie paranoïde, avec un syndrome de persécution aussi intense et envahissant, comme cela semble être le cas, sont extrêmement rares et compliqués à suivre. Ils peuvent masquer leur état ou cloisonner les choses selon les interlocuteurs, ce qui rend les arbitrages toujours difficiles à prendre. »
Pour Patrick Chemla, psychiatre à Reims et fondateur du centre Antonin Artaud, il faut interroger en revanche le contexte, le « détricotage » du « tissu psychiatrique » sur le terrain, dit-il, allant du psychiatre au psychologue, en passant par l’infirmier, l’éducateur, l’aide-soignant…
Mediapart, Delphine Glachant, Mathieu Bellahsen, Patrick Chemla
Meurtre d’une infirmière à Reims : la psychiatrie en déshérence
Les politiques évitent soigneusement le cœur du sujet : ces violences ne sont pas déconnectées des politiques publiques menées. En psychiatrie, en quarante ans, le nombre de lits a été divisé par deux, conséquence d’une politique souhaitable de « désinstitutionalisation », mais aussi de mesures d’économies. En parallèle, l’offre de soins ambulatoires, en dehors de l’hôpital, au plus près de la vie quotidienne des patient·es, n’a jamais été suffisante : les centres médico-psychologiques croulent sous la demande et imposent des mois d’attente à leurs nouveaux patients et patientes.
« Dans les centres médico-psychologiques, pour répondre aux nouvelles demandes, on est obligés d’espacer les rendez-vous, précise Delphine Glachant, psychiatre au centre hospitalier Les Murets (Val-d’Oise) et présidente de l’Union syndicale de la psychiatrie. Quand les gens décompensent, on le repèremoinsvite, et ilsdécompensent plus. Notre seule réponse est l’isolement, qui génère de la violence, de plus en plus de violence. C’est mon sentiment. »
« Même dans une psychiatrie idéale, il y a des patients dangereux », reconnaît le psychiatre Mathieu Bellahsen, ancien chef de pôle à l’hôpital Roger-Prévot de Moisselles, dans le Val-d’Oise, débarqué pour avoir défendu les droits de ses patient·es (lire notre enquête ici). « Mais il y a aussi des patients rendusdangereux par une institution maltraitante, poursuit le médecin, qui s’apprête à publier un livre s’élevant contre la contention (lire son blog sur Mediapart ici). Il faut éviter de rendre les gens très hostiles vis-à-vis de la psychiatrie. Et prendre en soins, à tous les stades, du plus ouvert au plus fermé. »
Psychiatre à Reims, chef de service du centre d’accueil de jour Antonin-Artaud, Patrick Chemla ne peut rien dire des conditions de prise en charge de ce malade psychiatrique, qui n’a pas fréquenté son service. Mais il estime que « ces personnes en très grande vulnérabilité psychique ont besoin d’un espace sécurisant, cela devrait être la fonction d’un service public de psychiatrie. Au centre Antonin-Artaud, il y a un accueil physique ou téléphonique inconditionnel 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Les gens peuvent venir sous n’importe quel prétexte, pas seulement pour voir le psy, mais pour trouver un lieu soignant ».
Cette méthode de travail est celle de la psychothérapie institutionnelle, née après guerre en réaction à l’enfermement des malades. Dans les années 1960 et 1970, elle a révolutionné la psychiatrie, la réorganisant en secteurs au plus près des lieux de vie.
« On vit une très grande régression, estime le docteur Chemla. Deslieux comme le nôtre, il n’y en a presque plus. L’État, avec sa politiqued’évaluation comptable, est contre nous. La psychiatrie universitaire ne croit plus qu’au médicament, à l’efficacité pourtant relative. Les infirmiersen psychiatrie ne reçoivent plus aucune formation. Pourtant, la seulethérapeutique qui a fait ses preuves est le lienhumain. »
« Au lendemain du drame, la ministre déléguée chargée de l’Organisation territoriale et des Professions de santé, Agnès Firmin Le Bodo, a esquissé de premières pistes. Interrogée dans la soirée du mardi 23 mai sur France Info, elle explique qu’elle travaille depuis novembre sur la question de la sécurité des professionnels de santé et qu’un rapport doit justement lui être remis le 1er juin. «
sensibiliser le public et former les gens à la gestion de l’agressivité,sécuriser les bâtiments, des bracelets qui permettent de géolocaliser les soignants, une réponse pénale plus importante
Emmanuel Macron vient donc de se lancer dans une croisade contre la « décivilisation », selon ses propos tenus en conseil des ministres le 24 mai. Son prétexte est un amalgame grossier entre des événements sans aucun rapport, dans une montée en généralité qui, loin de toute rigueur factuelle, permet au président de la République de désigner une « violence » indistincte comme le mal principal qui gangrènerait la France.
Étant entendu que, dans son esprit, il ne saurait s’agir que d’une violence d’en bas, venue de la société, de ses groupes et de ses individus, et non pas de la violence d’en haut, venue de ses propres politiques autoritaires et choix économiques, de leurs dénis de démocratie et de leurs injustices sociales.
Additionner ces faits divers, aux contextes et aux causes fort différents, c’est construire un objet factice, à la manière des coutumières mises en scène médiatiques sur les questions de sécurité. C’est aussi invisibiliser, en les noyant dans un fourre-tout fait-diversier, les haines ordinaires et les violences racistes que libère la montée de l’extrême droite. Et faire oublier la faible ou tardive mobilisation de l’État pour les prévenir ou les réprimer.
Sauf à le croire inculte, c’est bien cet imaginaire politique extrêmement droitier qu’a convoqué le président de la République en employant ce mot.
Communiqué de presse des CEMEA du 25 mai 2023 : suite au décès de Carène Mezino, mortellement blessée au CHU de Reims, les Ceméa rappellent l’impérative nécessité de prendre des mesures concrètes pour reconstruire une psychiatrie humaine.