Quels (ou qui ?) sont les décideurs du soin psychiatrique ?

Communiqué de l’USP du 12 juillet 2021

L’USP apporte son soutien aux soignants du secteur psychiatrique d’Asnières-sur-Seine.

Le chef de pôle, la cadre infirmière et l’équipe soignante du service d’hospitalisation à l’EPS Roger Prévot de Moisselles, subissent une répression administrative pour avoir été lanceur d’alerte par l’appel au Contrôleur général des lieux de privations de libertés (CGLPL) pour que soient respectés les droits des patients dans la crise sanitaire de la Covid-19.

Les faits : le confinement administratif de patients positifs au coronavirus dans leur chambre par un administrateur de garde et un directeur des soins. Cette atteinte grave aux droits légaux des patients, dont l’illégalité a été constatée par le CGLPL, un organisme indépendant, a donné lieu à une publication au Journal officiel.

La répression contre le chef de pôle dont la chefferie lui est retirée et contre la cadre supérieure, mutée à la suite de cette action, est à resituer dans le projet de création d’un nouvel hôpital à Nanterre qui rassemblerait le CASH actuel de Nanterre et de l’EPS de Moisselles. En effet, si la directrice de l’établissement se garde de faire référence ni à l’une ni à l’autre, elle monte à charge un procès lié au travail antérieur du service, centré sur une pratique de psychothérapie institutionnelle et de secteur psychiatrique.

L’USP considère qu’il s’agit là de la répression de pratiques médicales psychiatriques au nom d’une « bonne pratique » gestionnaire qui s’impose en lieu et place de la décision médicale, en particulier dans une décision d’isolement. Cet abus de pouvoir bureaucratique, issu de gouvernances qui réduisent le soin à sa médication comportementale dans une politique de gestion décidée ailleurs, est une dérive grave. Ce sont les droits des patients et de leurs soignants qui sont bafoués. L’USP considère qu’elle doit donner lieu au ministère à une démarche de médiation indépendante.

En effet, dans cet hôpital comme dans d’autres, par exemple au Vinatier à Lyon, ce type de gouvernance détruit administrativement le soin psychique et son secteur psychiatrique, dans la création de super hôpitaux de technologies de soins sans lien de proximité avec la population. Les soignants du secteur psychiatrique et de son hospitalisation sont réduits à gérer des plateformes avec un tri entre « cas légers » et « cas lourds », politique qui indique l’incompétence des décideurs de ces nominations administratives à penser une écoute et un suivi humain personnalisé. La réforme du financement de la psychiatrie à venir en fera de même, en introduisant un compartiment à l’activité valorisant les patients en crise au détriment des patients suivis au long cours.

L’USP considère que ce type de gouvernances, qui s’oppose aux droits des patients et des familles et met en danger des pratiques humaines de soin, relève de poursuites devant les tribunaux. Elle appelle de ce fait non seulement à une médiation, mais à la défense politique des services de psychiatrie publique à porter devant les assemblées représentatives citoyennes pour une enquête de parlementaires.

Le Conseil national

Ni surveiller, ni punir les soignants bien traitants

Communiqué de l’USP du 15 juin 2021

Depuis les grèves de 2018 et la crise sanitaire de la Covid-19, un certain nombre de professionnels, grévistes et lanceurs d’alerte, syndiqués ou non, quel que soit leur statut, subissent de graves représailles de la part de leur direction hospitalière : empêchement à travailler dans le quotidien, conseil de discipline, mutation imposée, plaintes en justice.

L’USP dénonce cette attaque faite aux personnes dont la priorité est de défendre la qualité des soins et les droits des patients. Il est inadmissible de vouloir faire taire de la sorte ceux qui osent dénoncer les décisions ineptes des gouvernants.

Le président de la République et son gouvernement montrent tous les jours leur mépris pour les corps intermédiaires.

L’USP ne laissera pas ainsi bafouer l’indépendance professionnelle et la liberté d’expression des lanceurs d’alerte, dont la légitimité est de salut public et inscrite dans la loi.

Delphine Glachant, présidente

Nous refusons encore une fois la politique de la peur

Communiqué de l’U.S.P. du 1er Juin 2021

Vendredi 28 mai, en Loire-Atlantique, un homme de 39 ans a agressé une fonctionnaire de police à coups de couteau. Il lui a pris son arme, a fui avant de séquestrer une jeune femme puis de tirer sur les gendarmes et d’être abattu par eux. Hélas, sa mort est venue ici empêcher la rencontre qui aurait peut-être permis de donner du sens à son acte.

Poignardée dans ses fonctions, la policière municipale, mère de famille de 47 ans, est toujours hospitalisée.

Malheureusement, cette mort permet à une série d’experts en tous genres de gloser, d’occuper une presse lassée des vaccins et des masques, et à des partis politiques de faire campagne. Nous attendons pour notre part les résultats de l’enquête de police.

On nous dit que cet homme avait passé 19 ans en prison, était suivi par le renseignement territorial pour radicalisation et diagnostiqué schizophrène. Nous ne savons pas à cette heure ce qui a contribué au diagnostic de schizophrénie. Acceptons pour l’instant ce diagnostic comme confirmé. Notons d’abord que passer sa vie en prison n’est jamais thérapeutique, le plus borné des politiciens macronistes, LR ou RN ne peut l’ignorer.

Parmi les réactions qui se sont multipliées, retenons celle de Frédéric Péchenard, ancien patron de la Police nationale, devenu responsable politique et actuel patron d’une des listes de droite aux Régionales d’Ile de France – donc un homme qui ne parle pas à la légère et s’exprime dans son domaine de compétences. Il a affirmé le 30 mai dans les médias, en commentant ce crime, qu’il « fallait surveiller les hôpitaux psychiatriques ». Soigner derrière des grilles toujours plus hautes et sous la surveillance des drones, est-ce cela que la droite et le gouvernement nous proposent ? C’est l’impossibilité du soin qui est ainsi réaffirmée par des démagogues comme lui.

Voici à nouveau ce discours qui affirme depuis celui du Président Sarkozy de 2008 que le présumé schizophrène est dangereux, doit être enfermé à jamais, que c’est une question de sécurité publique et pas de soins. Voici cette démagogie sécuritaire ignorant les faits.

Quant à nous, nous répétons encore et à nouveau que les personnes schizophrènes sont selon toutes les études plus souvent victimes de violences que la population générale. C’est de soins et de protection dont ils et elles ont besoin. Pas d’exclusion ni d’enfermement. C’est un grand plan de développement de la psychiatrie, de recrutement de personnels, de formation de ces personnels qui est nécessaire, comme le disent les soignants dont les psychiatres, avec les patients et les familles, depuis des années. C’est une nécessité pour soigner mieux, voire pour soigner.
Dans les prisons françaises comme dans beaucoup de pays, il y a une surreprésentation des personnes présentant une pathologie psychiatrique, c’est un scandale qui dure et qui doit cesser. Ce renouveau de la psychiatrie aura à prendre en charge ce problème. Ce gouvernement, comme les précédents, reste sourd à ces exigences. Il préfère mettre l’accent sur la surenchère sécuritaire avec le RN et les autres droites.

Pascal Boissel, vice-président
Delphine Glachant, présidente

Delphine Glachant, le 2 mai 2021

Avant de considérer les atteintes portées des derniers temps aux soins psychiques, je veux parler de la réalité d’un service d’hospitalisation. C’est aussi cela que nous vivons dans notre quotidien.

J’ai été appelée dans la matinée du 1er mai par la cadre de pôle du service où je travaille, à l’hôpital les Murets dans le Val de Marne, pour me prévenir qu’une infirmière avait été gravement agressée la nuit précédente. Alors j’y suis allée. J’y ai passé la journée, dans un état de sidération que nous vivions en équipe et dans la tension du service. J’ai une pensée pour cette femme ainsi que pour sa collègue, traumatisées, pour un autre patient également agressé, et pour le patient auteur de ces violences, qui va très mal et portera peut-être plus tard le poids de ce qu’il a fait.

A l’heure où je devais organiser mes pensées pour dire quelque chose de cohérent aujourd’hui, sur l’état actuel de la psychiatrie, c’était très difficile et mes pensées s’entrechoquaient. Je pensais au drame de Pau, réactualisé ces derniers jours dans les débats puants qui suivent le jugement dans l’affaire Sarah Halimi ; je pensais à la profusion des dispositifs de sécurité (DATI) qui ont proliféré suite à ce drame, aux nombreuses structures hyper-sécurisées qui sont sorties de terre depuis (UMD, USIP et UHSA), au discours de Sarkozy de 2008 suite au drame de Grenoble….mais aussi au rapport d’Adeline Hazan, en juin 2020, qui dit à quel point la dignité et les droits des patients sont bafoués dans nombre de structures où nous travaillons. Rapport extrêmement intéressant et inspirant. Il dit entre autres qu’il faut ouvrir les portes du pavillon – c’est le cas de celui où je travaille.

Et je me disais que professionnels et patients sont pris entre ces deux types d’injonctions : le sécuritaire et les droits des patients.

Tout cela avec des moyens humains réduits à peau de chagrin relativement aux demandes de soins exponentielles depuis 20 ans et avec des formations de plus en plus dénaturées, complètement axées sur le comportemental, sur la gestion de situations, vides de sens clinique.

Ces injonctions contradictoires, elles se répètent à l’infini, et nous rendent fous. Elles amènent un certain nombre d’entre nous à démissionner de leur travail, de leur engagement. Elles amènent aussi, peut-être, à ces situations de violence extrême.

Travaillant à l’hôpital, je pense notamment à l’article 84, cette espèce d’usine à gaz censée contrôler les mesures d’isolement et de contention…qui nous oblige juste à fournir encore plus de pièces administratives, qui ne serviront à rien mais sont obligatoires, nous amènent à rester encore davantage derrière nos écrans et à être encore un peu moins disponibles auprès les patients. Temps cliniques et institutionnels raccourcis voire supprimés, pensées tronquées par des formations insuffisantes.

Et pourtant il y a peu, à la CNP, le Pr Lejoyeux disait que cet article 84 se situait dans une politique d’amélioration continue de la qualité des soins !

Tout est fait pour qu’il n’y ait plus de pensée. Seul le symptôme compte, à maitriser, à faire disparaitre au plus vite. Surtout que la personne souffrant de trouble psychique soit rapidement sur pied ! Retrouvant sa place de maillon de la chaine de production et, surtout !… qu’elle ne coute pas trop cher.

L’hôpital psychiatrique, comme le reste de l’hôpital public, est devenue une machine à produire du soin. Seul est pensé le fonctionnement de la machine dans un unique but de réduire les couts, sans projet de santé publique, sans pensée sur ce que sont la souffrance psychique et le soin psychique.

Derrière le symptôme il y a le cerveau. Vous aurez noté que le premier projet de recherche qui est sorti de la CNP concerne la systématisation d’IRM hyperspécialisées dont des algorithmes hypersophistiqués vont traiter les données, dans un grand big data au service d’on ne sait quelle firme. Les psychistes d’hier vont être remplacés par des informaticiens ! Attention à vos cerveaux !!

Aujourd’hui se produit l’aboutissement de 15 ans de lobbying des grandes entreprises capitalistes de France et d’ailleurs, qui ont transformé le paysage de la psychiatrie, avec l’introduction de programmes de rééducation à la norme, aussi bien des professionnels que des patients, de réadaptation à une vie sociale, où chacun est entrepreneur de lui-même, doit avoir un projet et le réaliser.

Pour les adultes, ces programmes s’appellent FondaMental. Lire l’épisode 2 du blog de M. Bellahsen sur le PassBipolaire.

Pour les enfants, cela s’appelle les plateformes d’orientation et de diagnostique pour enfants présentant des Troubles Neuro Développementaux.

Tout cela se passe dans l’absence totale de projet de loi-cadre sur la psychiatrie, mettant hors champ de pensée ce que l’on peut élaborer comme système de soins, non seulement pour soigner les personnes malades mais également pour faire société avec ces personnes présentant à un moment de leur vie ou toute leur vie, des troubles mentaux.

Le gouvernement, par la prochaine réforme du financement de la psychiatrie, va mettre tous les professionnels à ses ordres. Vont s’imposer, parce que ce sera le seul moyen d’avoir des dotations financières plus importantes, des prises en charge courtes de crise, hyperspécialisées en CMP ou lors d’hospitalisations courtes. A l’heure de la déstigmatisation, quand quelqu’un sortira d’un CMP, il aura son étiquette « psychotique en crise » sur le front. Encore une injonction contradictoire : faites dans la déstigmatisation mais organisez-vous par filières !

Par cette réforme du financement, le gouvernement va aussi privilégier les projets dits innovants, regroupant bien souvent la e-santé et les équipes mobiles intersectorielles.

Par cette réforme il balaie la psychiatrie de secteur, socle de la psychiatrie française, qui permet un accueil inconditionnel de tous, quand il en a les moyens. Système qui pourrait d’ailleurs servir de modèle à la réorganisation générale de notre système public de santé.

Le gouvernement utilise maintenant la Commission Nationale de Psychiatrie et bientôt les Assises nationales de la Psy et de la Santé Mentale pour appliquer les directives présidentielles, Emmanuel et Brigitte Macron ne cachant pas leurs relations privilégiées avec certains psychiatres, devenus subitement providentiels.

Les membres qui coordonnent les groupes ont déjà été bien triés sur le volet, faisant la part belle aux universitaires. Et on entend bien, dans le discours des technos de la DGOS qui encadrent ces réunions un recadrage sans cesse vers une nouvelle psychiatrie, où « l’allers-vers » est très à la mode, la gradation des soins, les parcours des soins, l’ingénieurisation des professionnels, les actes techniques des psychologues… alors que les incitations financières sont clairement énoncées comme levier d’organisation du modèle de soins.

Ces mêmes mots que l’on entend aussi de la bouche de Frank Bélivier, le délégué interministériel à la Psy et la SM, de FondaMental ou encore de Marion Leboyer, présidente de FM, qui refait surface dans les Assises Nationales de la Psychiatrie, voulues par le président dès le début de l’été.

Nous vivons dans une société complètement folle, où nous sommes de plus en plus contraints, tous, dans nos libertés et, pour ce qui nous concerne, dans nos métiers, dans nos soins. C’est le paradoxe de ce nouveau libéralisme qui n’en est pas un : déconstruire les politiques publiques de santé, laisser libre place aux marchés et à l’enrichissement, et serrer la vis de tous pour mieux servir ces intérêts-là.

AERI, Montreuil – 2 mai 2021

Delphine Glachant – Membre du Printemps de la psychiatrie