Le naufrage annoncé du grand plan pour l’hôpital

Publié le 7 avril, sur LE BLOG LES INVITÉS DE MEDIAPART

Hôtels hospitaliers, partenariats public-privé, «fond de partage»… Les solutions envisagées par Emmanuel Macron pour l’hôpital, en pleine pandémie, sont placées sous le signe de la rentabilité et du néolibéralisme, «à l’heure où l’hôpital public mérite qu’on lui consacre des moyens». Un collectif de psychiatres, médecins et chercheurs alertent: l’idée des navires-hôpitaux «pourrait faire sourire si la situation n’était pas aussi dramatique».

C’est un document qui fait froid dans le dos. Tout se passe comme si ses auteurs étaient parvenus à passer plus d’un an sous cloche, à l’abri des alertes retentissantes des soignants et soignantes à bout de force. Dans un article paru mercredi 1er avril dans Mediapart, nous avons découvert ce que semblent être les premières pistes de la Caisse des Dépôts pour l’hôpital, cet hôpital dont Emmanuel Macron a dit le 25 mars qu’il allait bénéficier d’un « plan massif d’investissement et de revalorisation des carrières ».

Les pistes avancées marquent à la fois le refus de prendre en compte ce que de nombreux collectifs (Inter urgences, Inter hôpitaux, Printemps de la Psychiatrie, etc.) demandent depuis plus d’un an et l’étrange volonté de mettre sur la table des propositions sans intérêt aucun pour l’avenir de l’hôpital public. Les solutions financières apportées, qu’il s’agisse de la restructuration de la dette, du développement de lignes de prêt ou encore de la création d’un « fond de partage » ne suffiront pas à régler les problèmes de sous-financement chronique. Ce qui est nécessaire est désormais connu depuis longtemps : une augmentation substantielle de l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie. La proposition de Partenariats Public-Privé apparaît quant à elle à rebours du bon sens et semble faire fi des erreurs du passé, celles qui ont tant coûté à l’hôpital. C’est incompréhensible.

Le recours foisonnant à des structures privées pour l’organisation interne de l’hôpital ne résoudra pas non plus les difficultés de l’hôpital public, il les aggravera. Le numérique peut être bénéfique. Il ne peut en revanche tout résoudre, les travaux parlementaires sur la télémédecine en EHPAD l’ont par exemple montré : il faut des personnes pour assurer l’avant et l’après-consultation. Des structures privées peuvent être animées de bonnes volontés, nous ne discutons pas cela. Elles ont quoiqu’on en dise une contrainte et un objectif : la rentabilité. Cette rentabilité passe nécessairement par l’extraction de la valeur. Autrement dit, une partie de l’argent mis par les citoyen·ne·s, les complémentaires, l’assurance maladie dans l’hôpital sera captée par des start-up et des entreprises privées lucratives. À l’heure où l’hôpital public mérite qu’on lui consacre des moyens, ce n’est pas non plus une bonne piste.

L’exemple des hôtels hospitaliers est emblématique, s’ils peuvent appartenir à l’établissement, ils peuvent aussi être la propriété de grands groupes. À l’heure où nous constatons que nous avons besoin de lits, de matériel de base, de soignant·e·s, la solution viendrait en fait… de l’hôtellerie. Et que dire de l’idée d’un « navire hôpital » quand on sait que l’armée elle-même reconnaît qu’elle n’a pas les capacités à se substituer à une offre de soin pérenne.

Enfin, comment ne pas bondir devant la sémantique moralisatrice des auteurs considérant qu’il faut une éducation « civique » à la santé, que les professionnel·les et les patient·e·s doivent être incité·es à moins utiliser les structures de soin via des « Contrats à Impact Social » ? Pensons-nous sérieusement que les soignants et soignantes ont besoin d’un « contrat » pour avoir un « impact social » ?  

L’exécutif et le ministère de la Santé doit rapidement se positionner sur ce qu’est ce document. Une orientation parmi d’autres et qui sera rejetée en bloc ? C’est ce que nous demandons. Le coup du navire-hôpital pourrait faire sourire si la situation n’était pas aussi dramatique. Il offre a minima la possibilité d’imager ce que serait ce plan s’il suivait ces recommandations : un naufrage annoncé.

Signataires :

Mathieu Bellahsen, psychiatre, Printemps de la Psychiatrie ;
Maxime Gautier, médecin urgentiste, Lariboisière ;
Anne Gervais, médecin, membre du Collectif Interhôpitaux ;
Hugo Huon, infirmier, membre du Collectif Interurgences ;
Pierre-André Juven, sociologue, CNRS ;
Dominique Méda, sociologue, Paris Dauphine ;
Fanny Vincent, sociologue, INSERM.

 

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Enquête militante sur les logiciels de recueil de données en psychiatrie

Lire l’intégralité de l’Enquête militante sur les logiciels de recueil de données en psychiatrie par la Commission contre les outils gestionnaires du Printemps de la psychiatrie.

Présentation

La Commission contre les outils gestionnaires, inscrite dans le mouvement du Printemps de la Psychiatrie, vous propose une enquête militante sur les logiciels de recueil de données en Psychiatrie pour aider à la construction de la grève des données. Cette enquête part du constat que depuis une vingtaine d’années, les ordinateurs ont largement pris place dans le quotidien des soignants en psychiatrie dans un contexte de dégradation de la qualité de l’accueil des patients et des conditions de travail des soignants.

Cette augmentation exponentielle des ordinateurs, du numérique en général, est vantée tant par les mass-médias que par les politiques au pouvoir comme un signe de progrès, « progrès technologique » qui promet une « amélioration de la qualité des soins » (Agnès Buzyn, 2018). Progrès technologiques qui ont permis la mise en place de la Tarification à l’Acte (T2a) dans les hôpitaux généraux, largement remise en question par les soignants lors des récentes grèves du codage. L’épidémie mondiale de coronavirus révèle à quel point notre système de santé public a été endommagé par ces mêmes politiques néolibérales.

Peu de soignants savent qu’en fournissant des informations sur les logiciels en psychiatrie (tel que Cortexte), ils œuvrent au Recueil d’Informations Médicales en Psychiatrie (RIM-P) qui fonctionne sur le même mécanisme que la T2a. Cet outil, dont nous faisons l’historique, est le bras armé de l’idéologie qui sous-tend les mesures d’austérité, de valorisation marchande et de réduction du sujet à ses neurones et sa chimie. Il sert clairement un régime de gouvernance par les chiffres et prépare la transition vers un système de tarification standardisé en psychiatrie pour janvier 2021.  Depuis son instauration en 2006, les usages du RIM-P se sont multipliés : management des équipes et contrôle de l’activité des services et des professionnels par les directions des hôpitaux, amélioration de la performance, benchmarking, négociations avec les tutelles sur les budgets, incitations de l’Assurance Maladie à développer certaines activités de soins considérées comme favorables à la santé publique. 

Nous montrons comment ces données, par la généralisation de leur traitement par des hangars de données, ou data hubs, vont aussi permettre de renforcer et d’accélérer le processus de marchandisation de la santé mentale avec une multiplication des partenariats public / privés qui œuvrent notamment à la création de nouveaux produits d’e-santé mentale.

Nous pensons que les outils informatiques ont une matérialité concrète dans la vie d’un soignant. En se dégageant de leur emprise et en arrêtant d’y fournir des informations pour en bloquer les mécanismes, nous pouvons nous approcher de formes d’actions partageables et réappropriables par le plus grand nombre. Une grève des actes, ou grève des données devrait nous permettre de dépasser la logique de la tarification en psychiatrie au profit d’un système de dotation annuelle avec des enveloppes ouvertes au prix de journée. Autrement dit, il faut en finir avec le paradigme du RIM-P et de la T2a que l’on sait catastrophiques et refonder le principe d’un service public dont les équipes sont disponibles pour accueillir celles et ceux qui souffrent, sans condition.

L’informatisation et les mécanismes qui en découlent opèrent depuis de nombreuses années dans les secteurs du social et du médico-social avec qui nous devons nous allier. Ce sont des logiciels tels que Solis, Simez, Adoma, PEPS+ ou encore COSMOS qui balayent tout questionnement éthique et impose une uniformisation des pratiques individuelles et singulières de chaque professionnel. 

Au regard des luttes passés, de celles en cours et à venir, nous devons nous organiser pour arrêter de remplir les logiciels de recueil de données, informer par tous les moyens les patients qu’ils peuvent refuser la création d’un Dossier Patient Informatisé, et inviter toute personne ou groupe souhaitant soutenir celles et ceux qui luttent en psychiatrie à cibler directement les outils de la marchandisation des soins (les serveurs, les ordinateurs dans les services, les pépinières d’entreprises etc.). Face à nos adversaires technophiles et surtout fous, rendons-nous visibles dans nos formes d’existants, multiples, hétérogènes, singuliers mais loin d’être hétéroclites et radicalement incompatibles avec le monde numérisé, neuroscientiste et capitaliste puisque profondément du côté de l’incommensurabilité de l’être.

Depuis le début des mesures de confinement contre le Coronavirus, les soignants constatent que les directions des établissements de santé s’inquiètent de la tenue des actes et relayent un discours de menace de ne pas avoir de financement reconduit si les services ne remplissent plus d’actes pendant cette période. Sur le GHU Paris Psychiatrie et Neuroscience, la direction a d’ailleurs très rapidement ajouté sur Cortexte la case à cocher : télétravail ! Par ailleurs, le pouvoir se satisfait de la généralisation de ce télétravail qui devra sauver l’économie du pays : « l’après coronavirus, c’est la normalisation de nouvelles technologies de surveillance au nom de notre « santé », la télémédecine, l’école et l’université sur plateformes numériques, le télétravail généralisé, et donc des travailleurs encore plus isolés dans et face au travail »[1]. L’après coronavirus sera une lutte pour réaffirmer que rien ne peut remplacer « une présence en chair et en os » dans les métiers du soin comme partout ailleurs.[2]

Nous devons refonder une pensée radicale de l’accueil inconditionnel qui ne s’accommodera jamais avec des attentes de rentabilité et de compétition. Ne nous laissons pas déposséder par la machine technocratique capitaliste et le lot de catastrophe sanitaire et climatique qu’elle va continuer à nous faire vivre… Construisons dès maintenant la grève des données informatiques en Psychiatrie.

La Commission Contre les Outils Gestionnaires du Printemps de la Psychiatrie.

[1] Anonyme, L’abject « Monologue du Virus », Paris Luttes Info, 23 mars 2020.

[2] Pascale Molinier, Coronavirus : Le soin n’est pas la guerre, Libération, 17 mars 2020.

 

Pour compléter cette enquête, apporter vos témoignages et nous aider à construire la grève des outils de recueil de données en psychiatrie, contactez-nous sur : commissionoutilgestionnaire@gmail.com

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SUD santé sociaux, 3 avril 2020

« Le gouvernement doit cesser les mensonges généralisés et la casse rampante de notre système de santé »

en réaction à la publication de deux enquête de Médiapart :  « Masques : les preuves d’un mensonge d’état », et « Hôpital public : la note explosive de la caisse des dépôts »sud mensonge 1

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Les droits de l’Etat doivent préserver l’Etat de droit

Communiqué de presse de l’U.S.P. du jeudi 2 avril 2020 :

Les droits de l’Etat doivent préserver l’Etat de droit

Depuis 2015, une série d’attentats terroristes a endeuillé la France. La représentation nationale a déclaré l’état d’urgence, générant des lois d’exception, dont nous trouvons encore les traces. En 2019, le gouvernement a décrété que les patients hospitalisés en psychiatrie sans leur consentement (fichier Hopsyweb), quelle que soit leur pathologie, devaient être confondus avec les personnes fichées S, suspectées de terrorisme (fichier FSPRT), au nom de la sécurité publique.
Le 27 mars 2020, le conseil d’État a rejeté le recours exercé par le CRPA, l’Unafam, la LDH et le syndicat des psychiatres des hôpitaux, laissant libre cours à cette pratique discriminatoire et infamante pour les personnes présentant des troubles psychiatriques graves. Ceci alors que la dėstigmatisation des usagers de la psychiatrie est affichée comme une priorité du rapport de mesdames Wonner et Fiat sur la santé mentale en septembre 2019. S’il y a bien un lien entre schizophrénie et dangerosité, c’est parce que les patients schizophrènes sont plus souvent victimes de violences que le reste de la population.

Sur le plan local, les préfets ont tenté durant les deux dernières années, de briser le secret médical en demandant aux psychiatres des hôpitaux de signaler les patients susceptibles d’être radicalisés, ce qu’ils n’ont pas fait, sauf situation exceptionnelle de non assistance à personne en danger.

Dernièrement, la représentation nationale a voté l’état d’urgence sanitaire.

L’USP s’inquiète de la dérive sécuritaire actuelle, sous un prétexte sanitaire, et s’interroge sur un certain nombre de lois votées dans l’urgence, venant rogner les droits fondamentaux, notamment les lois du travail. Elle s’inquiète également de l’instauration du traçage des individus par leur téléphone portable (tracking) et l’utilisation de drones pour pister les resquilleurs au confinement.

L’USP s’inquiète des dérives sécuritaires sanitaires actuelles dont les patients présentant des troubles psychiatriques sont, comme de nombreuses autres catégories de population vulnérables, les premiers à faire les frais. Ces patients qui se mettent souvent en retrait du monde sont confinés chez eux. Les soins ambulatoires habituellement dispensés sont très réduits, voire suspendus.

Dans les hôpitaux psychiatriques, les directives tombent chaque jour dans les services, les cellules de crise relayant des règles toujours plus strictes des Agences régionales de santé, à l’opposé du travail de lien quotidien. La prévention du Covid-19, énoncée comme priorité absolue, vient arrêter toute pensée clinique et éthique concernant les pratiques liberticides mises en place.

Nous serons par la suite extrêmement vigilants sur les suites données à ces lois et pratiques liberticides, le passé récent nous ayant montré qu’il en reste toujours des traces.

Pour l’USP

Delphine Glachant, présidente
Olivier Boitard, secrétaire adjoint

communiqué de l’USP : Une couronne pour Macron ?

Une couronne pour Macron ?

Les professionnels de santé seraient donc devenus les héros de la Nation. Ils n’en demandaient pas tant. Les citoyens reconnaissent déjà depuis longtemps leur dévouement et disent leur attachement à un service public de santé.

Le président Macron nous annonce que les personnes vulnérables sont devenues une priorité pour lui. Quelle mouche l’a piqué ? Une fièvre de solidarité l’aurait-elle saisi ?

« Il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. »

Lui qui ne se réclamait du ni gauche ni droite et agit clairement à droite depuis son élection, aurait-il découvert l’intérêt de l’Etat providence et des valeurs de gauche comme socle d’une société de progrès ? Serait-il prêt à revenir sur la marchandisation de la santé, lui qui a cédé de gigantesques marchés au privé ?

L’ARS de Nouvelle-Aquitaine, qui organise la liquidation des soins psychiques aux enfants dans les CMPP et transfère leur prise en charge aux acteurs privés pourrait en prendre de la graine ! A quand la fin de la mise en concurrence du public et du privé ?

Emmanuel Macron nous a à plusieurs reprises montré sa capacité à adapter son discours à la situation et parfois même quelques actes pour orienter un groupe contre un autre.

Rapidement, dès la crise passée, il renforcera son immunité contre les solidarités.

Depuis près d’un an, les professionnels de santé réclament des augmentations d’effectifs, de salaires, des réouvertures de lits, les moyens pour respecter les patients.

Nous ne sommes pas dupes de l’opportunisme du président, dont le gouvernement n’a eu de cesse de démanteler les services publics, mais prenons M. Macron au pied de la lettre quand en résumé il affirme que le mouvement LREM avec ses conséquences était une erreur.

Nous appelons à une convergence des luttes les 15 et 22 mars comme nous l’avions dit dans le communiqué de l’USP du 10 mars.

Pour l’USP

Pascal Boissel, président
Philippe Gasser, vice-président
Delphine Glachant, membre du CN
Pierre Paresys, vice-président

Thouars, 13 février 2020

Communiqué de l’U.S.P. du 27 février 2020

Jeudi 13 février, une infirmière exerçant au centre spécialisé de Thouars est morte dans l’exercice de son métier, tuée par un jeune patient hospitalisé. Nous sommes fortement touchés par ce drame qui brise une vie, une famille, des collègues et amènera probablement ce patient au crépuscule quand il s’en rendra compte.

Richard Ferrand ne l’a pas compris, montrant une inhumanité crasse face à la demande de Caroline Fiat, à l’Assemblée nationale, d’une minute de silence à la mémoire de cette jeune femme fonctionnaire.

Si un tel passage à l’acte de patient est rarissime, comportant toujours une part de mystère tenant au déchainement de la folie, il n’en reste pas moins que les professionnels exerçant en psychiatrie ont le sentiment d’être de plus en plus exposés à l’agressivité des patients, particulièrement dans les unités d’hospitalisation. L’accroissement des mesures d’isolement et de contentions montre leurs difficultés à y faire face.

Depuis au moins deux ans, les professionnels de la psychiatrie tentent de faire entendre leur voix pour dénoncer le manque de moyens que sont les leurs pour soigner correctement les sujets qu’ils ont à prendre en charge. Les grèves dures n’y ont pas suffi, le Printemps de la psychiatrie non plus. Les choses n’ont pas changé et ne font qu’empirer.

Pour abaisser ce niveau de violence dans les services, il faut de toute urgence des renforts de personnels pour donner de la disponibilité à la relation, donner du temps pour écouter, penser, comprendre, donner du temps pour faire la cuisine ensemble, donner du temps pour se promener dans les jardins. Ne plus retarder toujours le moment de la rencontre, qui parfois n’a jamais lieu.

Il faut du temps aussi pour l’analyse clinique et institutionnelle.

Il faut d’urgence des formations qui permettent aux médecins de découvrir une pluralité des pratiques, alliant l’apprentissage des psychothérapies à la pharmacopée, et pas uniquement en centres universitaires. Des formations spécifiques pour les infirmiers, dont la psychiatrie représente une portion congrue des trois années d’enseignement post-bac.

Le ministère déplore qu’isolement et contentions sont devenus les réponses de première intention aux phénomènes de violences émergeant dans les services, mais que fait-il pour enrayer le phénomène ?

La psychiatrie, ses usagers et ses professionnels étouffent de cette situation intenable et inhumaine pour tous.

Pour l’USP,
Delphine Glachant

Meurtre réel, politiques criminelles et meurtres d’âmes : l’horreur, ça suffit!

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où rien n’adhère plus à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n’est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses ; et jamais on n’aura vu tant de crimes, dont la bizarrerie gratuite ne s’explique que par notre impuissance à posséder la vie. »

Antonin Artaud

Meurtre réel, politiques criminelles et meurtres d’âmes : l’horreur, ça suffit!

Suite à l’horreur de la mort d’une infirmière tuée par un patient d’une unité psychiatrique dans les Deux-Sèvres, le printemps de la psychiatrie souhaite manifester sa solidarité envers la famille de cette professionnelle et en premier lieu envers ses enfants, envers ses collègues, et également envers les patients qui ont assisté à cette catastrophe.

Cette situation est inacceptable. Il est inacceptable qu’une professionnelle de santé meure dans l’exercice de ses fonctions. Il est inacceptable qu’une personne hospitalisée pour des soins recoure à un tel acte de violence.

Il est également inacceptable que toute cette horreur se produisent dans le climat de destruction de l’hôpital public et de la psychiatrie publique en particulier.

Nous n’avons pas les détails de l’enchaînement des faits, ce qui nous invite à la prudence. Nous n’avons pas le détail sur l’effectif, la saturation du service, nous ne savons rien sur l’état clinique du patient au moment du passage à l’acte.

Ce que nous savons, de manière générale c’est que depuis 2008 l’augmentation des moyens en psychiatrie finance exclusivement du sécuritaire (chambres d’isolement, caméras de surveillance, renforcement de la hauteur des murs…). Aucun investissement dans des moyens humains n’a été fait sauf à créer des unités pour malades difficiles et des unités d’hospitalisation pour soins aménagés (UHSA)

12 ans plus tard, les soignants sont dans la rue pour dénoncer la honte quotidienne dans l’exercice de leur travail, l’indignité des conditions d’accueil et de soins des patients, les tensions régnantes à l’hôpital tant avec l’administration, entre collègues, avec les usagers etc.

Depuis plus d’une dizaine d’années, les rapports du contrôleur général des lieux de privation de liberté indiquent la déshumanisation globale qui règne dans la psychiatrie publique, le sous-effectif, le manque de formation, les maltraitances ordinaires…

Quand allons nous arrêter ces politiques criminelles qui sont un terrain propice à ce que le pire surgisse ? Politiques de santé qui non seulement n’arrangent rien mais aggravent encore plus la situation et sa brutalité.

Si nous ne savons rien des causes précises de ce drame, nous connaissons la catastrophe qui sévit dans l’hôpital public dans son ensemble et dans les secteurs de psychiatrie en particulier. 

Nous vivons au quotidien des drames : des personnes qui se suicident, des professionnels en burn-out, des usagers attachés et enfermés quand ils ne sont pas mis à la rue faute de structures ambulatoires etc. Des familles qui ne sont pas entendues ni écoutées.

La violence de la société s’infiltre dans tous les espaces de la société, le monde du soin n’y échappe pas.

Pour que des drames de la sorte ne puissent pas se répéter facilement, il faut pouvoir prendre le temps de soigner, prendre le temps d’écouter et d’apaiser, avoir le temps de se soigner, créer un climat de confiance entre toutes les personnes présentes dans les lieux de soins… Tout ce qui manque pour apaiser et rendre une ambiance de soin sécurisante. 

Pour ce faire, le minimum est de sanctuariser les secteurs du lien humain et d’arrêter d’appliquer des logiques comptables, gestionnaires et déshumanisants qui renforcent toujours plus le terreau favorable au pire.