« Paroles de résistances » aux Glières pour la psychiatrie publique

A l’invitation de l’association « Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui », Mathieu Bellahsen s’est exprimé sur le plateau des Glières le 29 mai 2022 « pour relater une expérience concrète d’émancipation dans la psychiatrie publique réprimée par celles et ceux qui la saccagent sans vergogne. Récit en écho des abandons et répressions dans l’hôpital public ».

Depuis une dizaine d’années avec un collectif de soins comprenant des soignants et des patients-usagers-psychiatrisés du secteur d’Asnières sur Seine en banlieue parisienne, nous mettions en place patiemment, pas à pas, un travail de psychothérapie institutionnelle s’appuyant sur la centralité du droit des patients.

En deux mots, la psychothérapie institutionnelle a émergé au coeur de la catastrophe, de la Guerre d’Espagne, des camps d’internement et de la Seconde Guerre Mondiale en partant du postulat qu’il fallait soigner le milieu de soin, pour que d’aliénant celui-ci devienne thérapeutique.

La psychiatrie continue d’être hantée dans ses pratiques quotidiennes par les agissements du spectre asilaire, des maltraitances ordinaires qui s’ignorent – dont celles des soignants-, des postures bureaucratiques sadiques assumées aux noms du bien des patients et de leurs déraisons, spectre asilaire qui continue de leur dénier la citoyenneté commune.

En dix ans, nous étions arrivés à des fondements solides mettant la parole, les actes et les gestes des premiers concernés, les patient.e.s-usager.e.s-psychiatrisé.e.s, comme source de l’instituant de nos dispositifs de soins. Nous avions banni les pratiques de contentions physiques. Les portes de l’unité d’hospitalisation étaient ouvertes malgré les pressions récurrentes des administrateurs de gardes et des équipes des autres pôles. Nous nous appuyions sur les rapports toujours positifs de la Haute Autorité de Santé et du Contrôle Général des Lieux de Privation de Libertés concernant le service.

Les réunions des collectifs de soins (patients et soignants) se déroulaient sur tous les lieux du secteur (hôpital de Jour, unité d’hospitalisation, Centre d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel, Centre Médico-Psychologique). Pour lutter contre les cloisonnements des soignants, poison clivant dans la clinique quotidienne, une réunion hebdomadaire de l’ensemble des professionnels du secteur avait été instituée pour que la créativité et l’inventivité de l’équipe se déploie; pour penser les circulations physiques et psychiques, pour affronter ensemble les difficultés des soins nécessairement singuliers dus aux personnes prises dans des tourments traumatiques, délirants, suicidaires, abandonniques, psychotiques.

Les clubs thérapeutiques, espace de décisions et de démocratie directe, prenaient la forme d’association loi 1901, l’association Et Tout et Tout du Journal, la radio Sans Nom – Colifata France, travaillaient à des rapports plus horizontaux, plus égalitaires entre toutes et tous. Les liens avec la municipalité, avec les copains du monde culturel (le T2G – théâtre de Gennevilliers) et avec les autres collectifs de soins au sein du TRUC (Terrain de Rassemblement pour l’Utilité des Clubs) développaient un réseau intense et riche ainsi qu’avec des associations militantes tels que le CRPA, HumaPsy (Zyplox d’Humapsy se tenait ici-même en 2019)…

Les soignants investis dans ce travail de transformations concrètes y allaient corps et âmes, au sens propre avec le développement de nombreuses pratiques corporelles et psychothérapiques inventives. Cela n’allaient pas sans résistances internes où une partie de soignants se sentait mis en accusation par les patients alors que ceux-ci les interrogeaient de façon légitime sur le pourquoi de tel fonctionnement, sur les postulats arbitraires « allant de soi».

En 2019, jusqu’à la manifestation du 14 novembre, nous étions de toutes les luttes pour la psychiatrie publique, pour l’hôpital public car nous vivions la désertion progressive des professionnels et les conditions d’accueil dégradées voire dégradantes des patients. Là comme ailleurs, les recrutements se faisaient de plus en plus difficiles, amenant des tensions surajoutées à la vie habituelle des services. Quelques semaines avant le covid nous rappelions à l’ensemble de l’équipe que « le directeur de l’hôpital c’est le patient » et qu’un secteur de psychiatrie n’est pas fait principalement pour les soignants mais bien pour répondre aux besoins des personnes qui s’y soignent.

Fort de tout ce travail, le secteur d’Asnières était jugé comme à part au sein de l’établissement de Moisselles. A part du fait du travail clinique qu’une bonne moitié du service soutenait, des analyses politiques que nous partagions et de nos pratiques liant ces registres avec les droits fondamentaux.

En mars 2020, le covid arrive et met un couvercle sur ce moment de crise que nous traversons. Le clivage principal au sein de l’équipe est le suivant : certains soutiennent les prises de pouvoir sur les patients, les enfermements, le non-respect de leurs paroles. D’autres, dont nous sommes, ne s’accommodent pas des solidarités professionnelles se faisant contre l’expression des patients et de leurs libertés fondamentales.

Par la suite, certains des soignants du service rétifs aux transformations décidées avec les patients seront les moteurs de la réaction asilaire contre les pratiques émancipatrices. Ils feront une alliance avec la direction contre les psychiatrisés et contre les soignants soutenant la parole des psychiatrisés dussions-nous nous opposer aux logiques corporatistes soignantes.

En avril 2020, une unité covid s’ouvre au sein de l’établissement de Moisselles. Sur le papier, il est expliqué que tout patient entrant reste trois jours « isolé » dans sa chambre le temps d’avoir un test. Pour les covid positif, le protocole les « isole » 14 jours. Très tôt avec les médecins du service nous nous apercevons que les patients sont isolés non au sens de la médecine infectieuse mais au sens de la psychiatrie, c’est à dire : enfermés à clé. Le 15 avril, j’envoie un mail à la direction resté sans réponse sur la confusion entre isolement psychiatrique et isolement sanitaire que je renommerai « confinement sanitaire » pour que le mot isolement ne nourrisse pas cette ambiguïté initiale.

Les enfermements se poursuivent. Dans la nuit du 7 au 8 mai 2020, cette fois-ci sur l’unité d’Asnières, deux personnes ont de la fièvre faisant craindre un confinement général de l’unité car le troisième cas transforme l’unité en cluster. Cette nuit-là, les verrous de confort – que nous avions obtenu quelques années plus tôt pour que les patients puissent s’enfermer eux-mêmes dans leur chambre pour avoir leur espace personnel – seront renversés en verrous d’enfermement.

Aucune enquête administrative n’ayant été diligentée, la lumière ne sera jamais faite sur qui a pris cette décision d’enfermer tous les patients à clé en chambre simple et double. Est-ce le directeur de garde ? La psychiatre de garde ? Les deux ? Toujours est-il que les serruriers, eux, ont reçu des ordres et que tous les patients ont été bouclés.

Ironie de l’Histoire, le lendemain c’est le 8 mai 2020, fête de la Libération. Une jeune psychiatre de garde est sollicitée par la direction pour aller prescrire les enfermements. Courageuse, elle refuse au nom de sa déontologie et de son éthique. On ne peut enfermer à clé sans motif psychiatrique. Elle est menacée d’un signalement à l’ARS pour mise en danger de la vie d’autrui. Elle ne se soumet pas et me prévient le 9 mai au matin de ce qui s’est passé.

Devant la gravité des faits, devant les mails restés sans réponse, et après discussion avec certains de mes collègues psychiatres et cadres et la présidente de la Commission Médicale d’Etablissement, décision est prise d’alerter immédiatement le Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté, au nom des soignants du service qui pensent que le covid ne peut pas servir d’argument contre l’état de droit et les libertés fondamentales. Nous informons aussi la direction de l’établissement et les médecins chefs des autres pôles de cette alerte. J’écris également un signalement au Procureur de la République au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale en qualifiant les faits de « séquestration » collective, de plus de 8 jours, faits passibles tout de même de 30 ans de prison.

Le 11 mai, un patient se jette par la fenêtre d’une des chambres de l’unité covid.

Le 18 mai, l’équipe du CGLPL fait une visite surprise et saisit les tutelles et la direction de l’hôpital d’une recommandation en urgence en date du 25 mai en faisant sienne la distinction entre le confinement sanitaire et l’isolement psychiatrique. Le CGLPL parle de pratiques illégales et de maltraitances mises en œuvre dans des conditions indignes. Les portes des chambres de l’unité covid se réouvrent fin mai avec son lot de traumatismes psychiques pour les patients ayant vécu ces séquestrations.

Début mars 2020, nous avions publié avec Rachel Knaebel et Loriane Bellahsen « la révolte de la psychiatrie. Les ripostes à la catastrophe gestionnaire ». Pendant le confinement, nous recevions des infos sur la généralisation discrète de ces pratiques confondant isolement psychiatriques et confinement sanitaire. Nous en avons fait part au CGLPL. Ayant mené sa propre enquête, Adeline Hazan et son équipe décident de publier le 19 juin 2020 au Journal Officiel la quatrième recommandation urgente concernant un établissement public de psychiatrie, Moisselles. Les médias relayent l’information au niveau national.

Dans le même temps, une lettre anonyme arrive à la direction nous accusant moi-même, l’encadrement du pôle et des professionnels parties prenantes du travail de psychothérapie institutionnelle de « harcèlement », « maltraitance » et « abus de pouvoir ». Les motifs invoqués pour légitimer ces propos sont d’avoir aidé à créer un Groupe d’Entraide Mutuelle (GEM) avec les patients, d’avoir embauché un éducateur sur un poste d’infirmier, d’avoir autorisé une psychomotricienne et un psychologue à faire des visites à domicile pendant le premier confinement. D’autres reproches concernent la médecin responsable de l’hôpital de jour où les « anonymes » se plaignent de la perte de sens de leur travail au fur et à mesure que les patients étaient plus actifs dans les décisions et dans ce qu’ils voulaient pour leurs soins.

Je ne prendrai connaissance de cette lettre anonyme que le 8 juin 2020 quand la direction diligentera une enquête administrative pour faire la lumière sur ces accusations anonymes de délits. Dans le même temps, après la publication de la recommandation au JO, nous sommes mis à l’écart des groupes de l’établissement sur les droits des patients.

Début juillet 2020, la direction nous demande des comptes à chaque sortie non autorisée de patients parlant, à tort, de « fugues ». Je passerai sur l’enquête administrative à charge, partielle et partiale à charge qui a duré neuf mois et qui a refusé de rencontrer 25 professionnels du secteur qui l’avaient demandée officiellement et à plusieurs reprises. Ces 25 professionnels étaient moteurs dans ce travail de désaliénation… Je passerai sur le refus de nos droits fondamentaux d’être entendus au titre d’une instruction équitable. Ce refus fait l’objet d’un recours devant le tribunal administratif, ainsi qu’au pénal. Le Défenseur des Droits s’en est saisi pour instruire une enquête étant donné la gravité des faits et les répressions subies.

Rappelons qu’aucune enquête administrative n’a eu lieu sur les privations de liberté. Les médecins ayant enfermé indument ont été remerciés… Au sens de féliciter. La directrice de l’établissement a vu son nom publié au Journal Officiel six mois après la recommandation du CGLPL pour une cérémonie d’attribution en Préfecture de la médaille de l’Ordre du Mérite…

Continuant ses excès de pouvoir et ses calomnies, en juin 2021 la direction de l’établissement va plus loin et publie une note de synthèse nous accusant – et c’est écrit noir sur blanc -« d’épuration de professionnels », de « morts de patients » et des « fugues ». Cette note diffamante passe alors dans les différentes instances de l’hôpital.

Le 8 juillet 2021, la directrice prend la décision de me retirer la chefferie de pôle au motif que cela apaisera la situation et apportera une amélioration des conditions de soins pour les patients. L’établissement nous dit alors que ce n’est pas une sanction disciplinaire. Les patients écrivent des courriers aux tutelles, à la direction. Ils ne recevront aucune réponse.

Je passe sur la complicité de l’ARS et du Ministère de la Santé qui refusent aux syndicats une enquête de l’IGAS sur le fonctionnement de cet établissement. Je passe encore sur la complicité de certains représentants locaux de l’association de famille UNAFAM qui a parlé de « descente du CGLPL » en légitimant les enfermements. Je passe enfin sur la complicité de la CGT locale qui a préféré défendre l’image de l’établissement, des professionnels complices, des enfermements et des soignants contre les pratiques institutionnelles du secteur d’Asnières en faisant des alliances malsaines avec la direction.

En août 2021, le service d’hospitalisation met la clé sous la porte. Tout le collectif des psychiatres du secteur part ainsi que de nombreux soignants. Les patients hospitalisés sont dispatchés dans d’autres unités. L’unité ne rouvrira que fin octobre 2021 avec 14 lits de moins. Retour à l’anormal, la porte du service est de nouveau fermée à clé. Pourquoi se priver d’économies et d’enfermement ? Dix ans de travail détruit en quelques semaines.

Pour vous laisser juges des priorités du pouvoir concernant le droit des patients, il y a quelques semaines à Chinon, la CGLPL Dominique Simmonot a écrit un courrier au Ministre de la Santé pour témoigner d’un secteur de psychiatrie se passant des contentions, n’ayant que peu recours aux chambres d’isolement, travaillant les portes ouvertes et valorisant la parole et les décisions des usagers. Un service comme l’était le nôtre. Qu’a répondu le ministre ? Qu’il soutenait les réorganisations de l’hôpital de Chinon. Même si ces dernières devaient se faire au détriment des bonnes pratiques du secteur de la psychiatrie et contre les Droits fondamentaux des patients.

Dix ans de travail détruits sur l’autel des abus des directions hospitalières, des politiques de santé criminelles et de ces agents exécutant qui refusent de voir les patients comme des sujets de soins et des sujets de droit.

Dix ans de travail collectif détruits par des collaborateurs de l’intérieur, des auteurs de lettres anonymes, des soignants qui ont refusé activement la transformation du service dans un sens d’accueil, d’ouverture et d’émancipation en privilégiant les calomnies sur les professionnels engagés.

Notre sentiment collectif est une profonde colère du fait de l’injustice vécue, colère aussi d’une scène manquante pour instruire les conflits profonds sur le sens des soins psychiques.

Aujourd’hui, les patients avec qui nous sommes encore en contact ont peur de se faire hospitaliser car ils savent que l’arbitraire est de retour, que le non-respect de leur parole est fondateur de ce nouveau moment pour le secteur.

A ce jour, je vous laisse juges de l’épuration dont il est question.

Je dédie cette intervention aux patients du secteur d’Asnières et à mes collègues avec qui nous avons construit ce qui restera comme une expérience fondatrice de la psychiatrie d’aujourd’hui dont la répression est à mon sens à la mesure de sa potentialité créatrice et politique et des émergences à venir : Alain, Sylvie, Ourida, Marc, Véronique D., Catherine D., Laurence, Julie, Marie-Laure, Farid, Véronique S., Benjamin, Magali, Laure, Ahmed, Daouda, Laurent, Nadia, Abdel, Estelle, Amélie, Géraldine, Nawal, Sarah, Fatma, Justine, Aurore, Cora, Mathilde, Zoé, Moutiou, Catherine, Hakim, Patricia, Dimitri, Mathilde, Jad, Baptiste, Alfredo, Benjamin, Maider, Halima, Mina, Michèle, Manon, Gilles, Samantha, Emilie, Noémie, Sabrina, Meriama, et quelques autres…

Mathieu Bellahsen, le 29 mai 2022

Pour lire également ses autres publications : blog Mediapart de Mathieu Bellahsen.

Les psychologues appellent à manifester le 10 juin 2022

Le vendredi 10 juin 2022 la lutte continue pour la défense du métier de psychologue et l’accès aux soins pour tous. Voici l’appel co-construit par la Convergence des psychologues en lutte, Sud Santé-Sociaux et Sud Collectivités Territoriales. Les lieux et les formes de rassemblement sont consultables sur ce blog :  Appel du 10 juin 2022

à Paris : Assemblée Nationale à 14H, RDV Terre plein 3, place des Invalides (angle rue de Constantine / rue de l’Université) 

Programme et VIDEOS des assises citoyennes du soin psychique le 11 et 12 mars 2022

Vendredi 11, 9h15, ouverture à l’heure annoncée!

Les vidéos : ouvrir la vidéo dans youtube pour voir à quelle minute sont les différents intervenants (c’est indiqué en dessous)

OUVERTURE :

Textes des interventions de Dominique Terre Graille et Catherine Skiredj Hahn

Table ronde 1 : Comment sauvegarder l’accès aux soins dans un contexte de casse des services publics : Roland Gori, Marie Bakchine, Delphine Glachant, Pierre Delion, suivis de Tolten et le collectif Artaud.

Textes des interventions de la Table ronde 1 : ici

Table ronde 3 : La citoyenneté en question Où en sont les droits des uns et des autres dans les établissements ? avec Sarah Massoud et Mathieu Bellahsen, suivi du retour de l’Atelier 3, Quelle démocratie? puis d’un Débat avec la salle.

Retour des ateliers suivi de la discussion transversale.

Voir dans la rubrique ATELIERS les 6 arguments proposés

Mise à jour du 1er mars : Les inscriptions sont closes

Rappel : réunion du 10 avril à Montreuil (AERI) pour formuler ensemble des conclusions d’étape des Assises 2022.

 

Conclusions de l’atelier « Quel accueil pour la souffrance psychique? »

Conclusions Atelier 5


Isolement et contention : quel accueil pour la souffrance psychique ?

Isolement et contention, symptôme de la déshumanisation de la psychiatrie : construire, reconstruire des collectifs soignants pour une psychiatrie humaine.
Consécutivement à l’avis du CPT (Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements dégradants) exprimé en 2012, selon lequel la contention est un traitement dégradant et inhumain, la loi Touraine de 2016, en réduisait l’usage à une mesure de dernier recours, pour prévenir un dommage imminent ou immédiat.
Or les recommandations de la HAS qui ont suivi ont détourné ce qui devait être une mesure de sécurité de dernier recours en un traitement pour « agitation », décliné dans le vocabulaire du soin : la surveillance médicale imposée par la loi devient « surveillance et accompagnements intensifs » au point que l’on a pu parler de « soins intensifs » pour la contention, de « chambre de soins intensifs » pour la chambre d’isolement, et même, pour la contention de « réanimation psychique ». La confusion des pratiques entre soins et mesures de sécurité s’accompagne d’une perversion de langage.
L’atelier revient donc à la notion de la mesure contention comme dernier recours et reprend à son compte la position de la CGLPL (Contrôleur Général des lieux de privation de libertés), Adeline Hazan, dans ses rapports de 2016 et 2020 sur l’isolement et la contention, puis sur les soins sans consentement, à savoir que la contention n’est pas un soin.

1. Or les pratiques de contention, loin d’être le dernier recours, se sont banalisées et généralisées. Maltraitantes et déshumanisantes, elles sont contraires à la dignité et aux droits des patients. Souvent associées au « cocktail » de médicaments, elles barrent la possibilité d’échange et de parole avec le patient et sont contraires à l’objectif du soin. Mesure de sécurité, la contention est non sécurisante, non contenante. Elle perturbe les soignants comme les patients.
Déshumanisante, la contention renvoie patients et soignants à leur solitude quand il faudrait recréer du lien, faire équipe autour du patient, construire un cadre de soins contenants.

2.Pour construire un cadre de soins contenants, il faut des moyens matériels, psychiques et humains favorables à la formation de collectifs soignants.
Cela nécessite un encadrement suffisant, une stabilité des équipes pour les patients et pour établir des espaces de réflexion collectives sur la clinique et les pratiques.
Il est également souhaitable que puisse se former une équipe unique intra et extra- hospitalière, qui connaisse le patient, et qui puisse constituer autour de lui, au long cours, une constellation transférentielle bordant le morcellement psychotique.
Cela suppose de prendre soin des équipes, de remettre du sens : reconnaître la difficulté de la rencontre avec la souffrance psychique, notamment parce qu’elle impose une rencontre avec soi. Une rencontre qui soigne aussi bien le soignant que le soigné (J. Oury)

3.Réorganiser les soins.

Concevoir la continuité des soins en lieu et place du « parcours de soin » dont la fonction est d’organiser la discontinuité entre différentes interventions à la durée congrue. Discontinuité de la prise en charge qui favorise les crises, le passage aux urgences générales déjà surchargées et des mesures traumatisantes comme la contention.

Pour cela, réaffirmer le secteur, avec une équipe unique, comme dispositif central dans la prévention et la prise en charge des patients.

Travailler le milieu et la culture du milieu. Instaurer la démocratie sanitaire.

Travailler le projet d’établissement de façon à supprimer les chambres d’isolement et la contention.
Restaurer la priorité du soin et de la présence des soignants auprès des patients. Retrouver le temps du soin et de la clinique en lieu et place du temps consacré à la surveillance ou aux tâches administratives et numériques.

Créer des espaces et des temps d’échanges soignants-patients, outre les conditions favorables à des échanges spontanés. Diversifier les formes d’activités socialisantes et contenantes.
Favoriser la créativité des soignants, l’intelligence collective.

Restaurer une formation initiale et continue spécifique pour tout professionnel intervenant en psychiatrie avec les bases de la clinique pour accueillir la souffrance psychique et assurer la fonction contenante dans les soins.

voir aussi les articles sur le même thème sur ce blog :

https://printempsdelapsychiatrie.org/category/debats-en-cours/isolement-et-contentions/

Communiqué de l’atelier « Quel accès aux soins? » : Crise de l’accueil et de l’hospitalité

Communiqué Atelier 1 : quel accès aux soins ?
Crise de l’accueil et de l’hospitalité.

Des psychologues, des psychiatres et pédopsychiatres ont composé majoritairement cet atelier. Toutefois la présence d’autres professionnels du soin ont permis la tenue d’échanges nourris, de croiser des approches diverses, nous confortant dans la conviction que la lutte va bien au-delà de la psychiatrie, concerne tous ceux engagés dans le soin psychique, quel que soit leur métier et leur secteur.
Plus encore, la présence d’une réalisatrice de documentaire d’Arte, de syndicalistes, d’étudiants, de personnels administratifs (secrétaire, directeur, chef de service), de chercheur (économie), de patients, de représentants d’associations (LGBT) ont enrichi nos réflexions pour les porter sur la scène citoyenne.

La question de l’accès ou plutôt du non accès aux soins pour tous est fondamentale à l’heure où de nombreuses populations sont, du fait de leur marginalité, exclues des institutions publiques sanitaires, à l’heure où la destruction des lieux de soin n’a jamais été aussi dramatique.
Combien de malades psychiatriques gonflent la population carcérale ? Ces patients exclus des soins du fait de la destruction de la psychiatrie de secteur, la fermeture des lits dans la fonction hospitalière, se retrouvent en prison, confrontés au choc de l’incarcération. La psychiatrie en milieu carcéral opère un zoom sur l’état de la société et les choix des politiques. L’augmentation des pathologies psychiatriques en prison est corrélée avec la baisse drastique des lits en hôpital psychiatrique. La réalité est que 80 % des détenus souffrent d’un trouble psychiatrique. Pour les mineurs incarcérés, il n’existe pas de projets de soin psychique.
Il y a ceux qui sont en prison car malades dans la rue et ceux qui du fait de leur incarcération basculent dans la souffrance psychique et décompensent.
Cette réalité révèle une faillite des institutions attaquées par les gouvernements successifs : l’ASE, les maisons de l’enfance, les CSD, les institutions médico-sociales et enfin l’hôpital public avec la création de centres de réhabilitation psycho sociale dont l’objectif est de vider l’hôpital des malades chroniques, sans pour autant répondre aux besoins.
La question de la chronicité est aussi une question de fond. Que deviennent les patients au-delà de 60 ans ? Ils sont « évacués » des soins classiques vers les EHPAD et le médicosocial, dans des unités de soins de longue durée inadaptées à leurs psychopathologies, composées de personnels non formés. Le constat est sans appel : il n’y a plus de lieux pour accueillir les patients chroniques, ceux qui restent sont dégradés et inadaptés.
On arrête de soigner les gens qui ne sont pas rentables. L’objectif de l’ARS est clair : quand il n’y a pas de chance de guérir, on ne soigne plus ! Seuls les soins de courte durée ou les prises en charge en ambulatoire sont valorisés !
Les politiques publiques de santé nous font converger vers un monde sans soin pour une grande majorité de la population.
La situation concernant la population migrante nous appelle à une même indignation, à partir de laquelle on constate une crise de l’accueil et non une crise migratoire. Médecins du Monde a créé à Paris un accueil inconditionnel collectif en transformant une salle d’attente en un lieu de rencontres multiculturelles. C’est alors l’occasion d’une acculturation réciproque (accueillants-accueillis) et d’un travail sur la bonne distance. La nécessité de d’offrir un accueil inconditionnel des réfugiés-migrants est une réponse au non accueil des politiques gouvernementales.
Cette crise de l’accueil par nos gouvernants conduit à un tri des demandeurs d’asile pris dans des traumas multiples qui rendent la plupart du temps leurs paroles indicibles et les maintiennent dans un état traumatique permanent, présentant des tableaux cliniques mélancoliques ou délirants. Malheureusement, l’humanitaire ne traite que les symptômes.
Parmi les plus vulnérables de la population confrontée au non-accès aux soins psychiques, il y a aussi les enfants qui attendent sur des listes d’attente interminable dans les institutions médico-sociales. Le démantèlement des CAMSP, des CMPP, des IME … est un scandale sanitaire qui touche les plus jeunes et les plus défavorisés socialement d’entre nous.
En Nouvelle Aquitaine, l’ARS décide la dislocation de plusieurs CMPP sous prétexte de mettre en place des plateformes d’orientation et de coordination (PCO), en 2019 et 2020.
Une équipe d’un CMPP près de Bordeaux, dissoute avec beaucoup de violence par l’ARS, décide de créer un collectif Panser-Penser et d’imaginer des scénarios de sketchs qui mettent en scène ce trauma collectif, de le sublimer mais aussi de transmettre un message politique avec humour et efficacité.
A partir de ces exemples, quelle analyse ?
L’attaque de l’organisation du travail (rendre compte sans cesse par des évaluations, les protocoles standardisés, une hiérarchie de plus en plus contraignante et autoritaire), l’attaque du collectif de soin, aboutissent à une perte de sens des métiers et à une désertion des personnels. En un mot le néolibéralisme rend le travail clinique et l’accès à la subjectivité de plus en plus impossible. Il est donc indispensable aujourd’hui d’envisager une réflexion sur comment soigner le travail à travers les humains qui travaillent. Prendre soin des soignants et de leur cadre de travail institutionnel est une condition indispensable.
Les fondements de notre démocratie sont attaqués. La Sécurité Sociale, pilier de notre constitution, à la base de notre conception nationale du principe de solidarité issu du CNR de 1945, est démantelée. C’est donc un combat politique qu’il faut mener contre le néolibéralisme !
Christophe Dejours suggérait une résistance discrète, par de petites actions et la défense du travail de terrain. Faut-il s’en contenter ?
Au-delà de ce constat et de la plainte, alors que nous ne parlons pas le même langage, entre le discours néolibéral gestionnaire et celui des soignants engagés dans le soin et l’émergence de la subjectivité, que faire ?
Comment faire émerger une force de résistance et défendre une pratique du soin digne et humaniste, construire des contre-pouvoirs, mobiliser les collègues, les citoyens ?

Créer des collectifs pour résister à l’éclatement social, à l’isolement des individus sur leur lieu de travail, aux méthodes managériales issues du new public management.
Ces collectifs, de plus en plus nombreux à s’organiser répondent à un besoin des professionnels de sortir de leur isolement, de lutter contre la souffrance au travail que leur infligent ces directives gouvernementales, cette politique d’austérité qui crée des conflits éthiques pour les soignants contraints de trier les patients. Leur multiplication est le signe d’un élan de résistance et de lutte locale mais aussi nationale. Le Collectif Grand Est pour la défense du médico-social organise des réunions en Visio, pluridisciplinaires, qui regroupent des collectifs présents sur tout le territoire français, ce qui permet un tissage, des échanges, des partages entre toutes ces initiatives collectives locales.

Il est grand temps d’en appeler de nouveau à rassembler le champ du soin, du médico-social, du travail social, de l’éducation nationale, de la justice et de la culture afin d’œuvrer ensemble pour contrer l’attaque que ces métiers « essentiels » subissent depuis tant d’années.

Plusieurs niveaux de résistance et d’actions sont à définir

Sur le plan local :
– Détourner des dispositifs existants : par exemple, rattacher les équipes mobiles spécialisées aux CMP concernés pour les re sectoriser
– Utiliser des dispositifs existants : par exemple, la prime d’engagement collectif du Ségur pourrait financer l’analyse psychologique de la pratique
– Il existe de nouveaux dispositifs qui fonctionnent : exemple du Chez Soi d’Abord dans la région toulousaine, avec un excellent partenariat avec la psychiatrie.
– Soutenir les actions dans les établissements : exemple du CAMSP d’Epernay dont l’équipe soignante, après 3 semaines de grève, a pu sauver l’établissement d’un démantèlement programmé par la direction, au prétexte de se séparer des services du pédiatre-directeur qui soutenait une clinique humaine, contre le tri des enfants et la PCO de la Marne.

Sur le plan national et politique :
Défendre la Sécurité Sociale contre une politique de démantèlement des institutions et des services publics. Mais de quels services publics s’agit-il, sachant que le vrai accès aux soins est celui qui permet l’émergence de la subjectivité ?
Défendre les conventions collectives aujourd’hui violemment attaquée par le gouvernement.

Quelques lignes directrices :
– Revitaliser l’éducation populaire : toucher, transmettre, mobiliser, résister
– Parler directement à la population, porter ces problèmes sur la place publique
– Lutter avec les personnels administratifs, techniques, …
– Politiser la colère
– Sublimer par la culture et l’humour (cf. les vidéos du collectif Panser-Penser de Nouvelle Aquitaine)
– Soutenir le travail de l’Atelier pour la refondation du service public de santé.
– Sortir de notre champ professionnel
– Les collectifs sont des témoignages (des pulsions) de vie, mais constituent un risque de dispersion des forces, de clivages et d’épuisement. Il faut donc constituer des réseaux, un maillage, répertorier et relier les collectifs

Conclusion : On continue, on tient bon !

Bilan partiel de l’atelier « Quelle approche de l’humain? »

Bilan partiel de l’atelier 6

A partir de l’ introduction qui fut faite par Patrick Landmann, les enjeux ont été situés.

– Il y a plusieurs psychiatries, dont celles que l’on peut nommer humanistes ou transférentielles.

– Aujourd’hui, ici, quand on parle de psychanalyse, on parle de la psychanalyse en institution, c’est à dire d’une psychanalyse appliquée, appliquée à la la psychiatrie, à l’institution, à la psychothérapie (ce qui n’est pas le cœur de la psychanalyse). Il y a de nombreux travaux internationaux qui documentent l’efficacité de la psychanalyse mais ils sont peu cités (2).

– Les neurosciences sont multiples aussi. Certes il y une fraction des neuroscientifiques qui font affaire avec les milieux de l’argent (FondaMental) et du pouvoir pour promouvoir une conception scientiste des neurosciences où la maladie mentale est réduite à un dysfonctionnement du cerveau.

Patrick Ladmann nous propose de « décloisonner » nos approches et nos références théoriques.

Voici la bibliographie citée par P. Landmann :

1. Du néolibéralisme au Tsunami Cognitivo-Comportemental en Grande Bretagne : Est-il encore temps pour la France d’éviter la catastrophe britannique ?

2. L’efficacité des psychothérapies inspirées par la psychanalyse : une revue systématique de la littéraure scientifique récente », F. Gonon , P.-H. Keller

3. Réhabilitation sociale et psychothérapie institutionnelle : https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2008-10-page-907.htm

Le débat a permis l’expression de neuroscientifiques présents. L’importance de ne pas réduire les travaux des neuroscientifiques à leur vulgarisation ni à leur caricature fut soulignée.
Pour une neurophysiopathologiste devenue psychanalyste il y a deux épistémologies qui ne se superposent pas (celle de la psychanalyse et celle de la physiopathologie), on ne peut passer de l’une à l’autre que par une « éthique du renoncement ».
Puis fut soulignée la prévalence d’un fantasme politique : les neurosciences- ou quelque autre savoir scientifique- pourrait éradiquer la souffrance psychique. Ce fantasme politique est au moteur des volontés d’éliminer toute référence à la psychanalyse des facs de psycho, des facs de médecine , des services de pédopsychiatrie, de toute la psychiatrie, etc.
Si nous devons prendre garde à ne pas mésestimer les grands progrès en matière de diagnostic, de thérapeutique dans bien des domaines de la médecine et de la chirurgie, nous entendons aussi un appel dans ces services à prendre en compte la subjectivité des patients.
Dans cet atelier, comme dans d’autres, un appel au retour de la reconnaissance de l’intelligence collective (celle des collectifs soignants à reconstituer, mais pas seulement). De ce point de vue on peut dire que l’être humain est un être bio-psycho-social, un être parlant, un être multidimensionnel et complexe.
La deuxième partie de l’atelier a concerné les structures de réhabilitation psycho-sociales. Serge Klopp a publié sur ce blog son exposé introductif et des éléments du débat.
J’ajoute que dans ce débat, l’un d’entre nous, hébergé dans un centre d’hébergement d’urgence a témoigné de la difficulté à simplement se réunir, se rencontrer dans cette situation de grande précarité, or la possibilité de ces rencontres devrait être un préalable pour que l’on puisse parler de « réhabilitation psycho-sociale ».
Des soignants ont parlé de leur travail de réhabilitation psycho-sociale. Derrière ce mot des pratiques inventives, diverses peuvent se développer qui prennent en compte le transfert, au contraire de ce que certains textes semblent dire. L’objectif de ces équipes apparaît de persister comme équipe et ensuite de se réapproprier les outils dont elles disposent.
Dans un retour à la psychiatrie, surtout de secteur, il fut dit que cette discipline est nécessairement éclectique, pragmatique, voire « polythéiste », ayant recours à des « bricolages ». Des débats riches, divers ont ponctué cet atelier, ce n’est qu’un début. Le mot subversion a presque conclu ces journées.

Pascal Boissel