La Flichiatrie, nouvelle discipline Olympique ?

Tribune du Docteur Olivier Labergère

Paris, le 22 juillet 2024

Alors qu’est proclamée vertueusement la prochaine célébration des valeurs olympiques de fraternité et d’inclusion, le récent rapport du Collectif inter-associatif Le revers de la médaille dresse le constat documenté et alarmant d’une vaste entreprise de « nettoyage social » avant les J.O. de Paris 2024 (1).

Ainsi, par arrêtés préfectoraux et municipaux, sur la période 2023/2024, 12.545 personnes précaires ont été expulsées et exfiltrées, sans leur consentement, de leurs lieux de vie informels en Ile-de-France, pour être regroupées dans des « Sas d’accueil temporaires », éloignés des sites olympiques.

Ce rapport dénonce dès lors une politique discriminatoire d’invisibilisation de l’espace public de ces populations indésirables, afin de ne pas ternir l’image festive des J.O.

La psychiatrie n’est malheureusement pas épargnée par ce nouvel hygiénisme social.

Dans plusieurs villes situées sur le passage de la flamme olympique, des patients hospitalisés sous contrainte ont été privés de sortie par instruction préfectorale, conduisant la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté à saisir par courrier le ministre de l’intérieur le 24 juin, pour atteinte aux droits fondamentaux des malades psychiatriques.

Mais nous nous devons de témoigner aujourd’hui de faits encore plus préoccupants, qui démontrent un dessein de nos autorités sanitaires d’instrumentaliser la psychiatrie à des fins de police sociale.

L’équipe mobile psychiatrie précarité de notre hôpital vient en effet d’être sollicitée par notre Agence Régionale de Santé pour « évaluer » des personnes venant d’être « mises à l’abri » dans une aile d’un établissement de santé désaffecté. Sous le couvert pharisien de l’assistance, cet ordre de mission sibyllin passe délibérément sous silence qu’il s’agit en réalité de procéder au tri et à l’orientation d’environ 80 SDF, qui ont été évacués de Roissy et parqués, sans leur consentement, pour la durée des J.O…

Voudrait-on alors faire de la psychiatrie le supplément d’âme ou la caution bien-pensante de cette opération violente de mise au ban ?

Michel Foucault, dans son cours de 1974 au Collège de France Le pouvoir psychiatrique (2), a magistralement décrit la « fonction-Psy » comme dispositif disciplinaire de savoir/pouvoir, œuvrant à légitimer la défense de l’ordre social à l’encontre des indisciplinables.

Dans cette perspective, le philosophe Guillaume le Blanc a proposé une thèse encore plus subversive, à la lumière du traitement contemporain de l’extension de la précarité et de l’exclusion des pauvres (3).

Les procédures de contrôle et d’évaluation, déployées dorénavant par le pouvoir psychiatrique au sein de cette population inactive grandissante, le mènent à discerner une « porosité » de l’ « archipel carcéral », qu’avait conceptualisé Foucault dans Surveiller et punir, avec l’émergence de ce qu’il qualifie d’ « archipel asilaire », partageant, dans un « continuum médico-social », le même impératif de « défense de la société », en réactualisant la figure menaçante de l’individu dangereux, étendue de nos jours aux catégories des vagabonds improductifs et inemployables.

Ainsi devons-nous aujourd’hui constater amèrement la résurgence new-look des « dépôts de mendicité » de l’Ancien Régime, destinés à recueillir indistinctement la misère et l’inutilité sociales.

S’illustrerait bien également, dans cette affaire édifiante, la pertinence de l’analyse de Giorgio Agamben dans Homo sacer (4,5), voyant dans l’état d’exception et dans le camp le paradigme caché de la gouvernementalité contemporaine de la « vie nue ».

Confrontés aux tentatives d’usurpation cyniques et bio-politiquement correctes de notre noble mission soignante, menacée d’être dévoyée en « flichiatrie » et dût-elle contribuer à préserver le visage enchanté des J.O. de Paris, nous reste encore à défendre l’honneur de notre déontologie médicale et à faire nôtre la pratique, à laquelle invitait Foucault dans une conférence en 1978 (6), de « l’indocilité réfléchie » et de « l’art de l’inservitude volontaire ».

Docteur Olivier Labergère
Chef du Pôle de Psychiatrie générale, Centre Hospitalier de Gonesse

Références :

(1) 1 an de nettoyage social avant les J.O.P. 2024. Collectif Le revers de la médaille, Juin 2024
(2) Michel Foucault. Le Pouvoir psychiatrique. Gallimard, 1974
(3) Guillaume le Blanc. L’histoire de la folie à l’âge classique. Une histoire de la pauvreté. In, Usages de Foucault. PUF, 2014
(4) Giorgio Agamben. Homo sacer. Le Seuil, 1998
(5) Giorgio Agamben. Etat d’exception. Le Seuil, 2003
(6) Michel Foucault. Qu’est-ce que la critique ? Vrin, 2015

Lire du même auteur, sur ce blog : La fabrication du consentement en santé mentale.

L’Appel du Printemps de la psychiatrie du 23 juin 2024

à soutenir le Nouveau Front Populaire,

est publié avec ses premiers signataires :

Dimanche 9 juin au soir, nous avons été saisi.es par l’événement : la dissolution décidée par le Président de la République a rendu possible l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Il est urgent d’agir pour se rassembler et empêcher cette bascule périlleuse. Permettre l’installation d’un régime d’extrême droite, c’est laisser libre cours à cette logique de destructivité et de déshumanisation contre laquelle nous luttons déjà au quotidien.

Souvenons-nous de la fondation d’une psychiatrie humaniste dans la résistance antifasciste pendant la Seconde guerre mondiale avec François Tosquelles et Lucien Bonnafé qui, dans le cadre de la Résistance, luttèrent pied à pied à Saint-Alban avec celles et ceux qui se tenaient là, patient.es, religieuses, paysan.nes, réfugié.es, alors que se produisait ailleurs une « hécatombe des fous » avec 45000 mort.es de faim. C’est depuis cette position résistante et inventive que cette révolution psychiatrique s’opéra, et que se construisirent ces mouvements émancipateurs en psychiatrie que sont la psychothérapie institutionnelle, le désaliénisme et la psychiatrie de secteur.

La destruction de l’hôpital public a été menée depuis quarante ans par les gouvernements successifs avec des attaques contre la Sécurité Sociale, contre la Solidarité comme organisatrice de notre système de santé, tentative d’effacement de ce que le Conseil National de la Résistance imagina dès le mois de mai 1943. Les dizaines de milliers de lits fermés en psychiatrie au fil des décennies, ainsi que la diminution coupable du nombre de structures ambulatoires (CMP, CATTP, hôpitaux de jour…) ont barré l’accès aux soins des « moins malades », adultes et enfants,obligé.es de se contenter de prescriptions de psychotropes à vie par leur généraliste, d’une inclusion au rabais, et jeté les plus fragiles, les exilés, les migrants dans la rue ou en prison. Depuis la construction de la figure du schizophrène dangereux jusqu’aux fichiers Hopsyweb, les gouvernements ont désigné les « hors la norme » comme une des figures de l’ennemi. La contention est réapparue, le recours à l’isolement s’est démultiplié, les hospitalisations sans consentement se sont généralisées.

Depuis la « nuit sécuritaire » du Président Sarkozy, nos différents collectifs citoyens – qu’ils soient d’usager.e.s, de familles, de professionnel.le.s (de soin, du social, du médico-social notamment)œuvrent à défendre une psychiatrie humaine, celle qui permet à chacun.e, avec du temps et de la présence, de sortir de la catastrophe et de retisser les fils de l’existence humaine.

Les 24 et 25 mai, les Assises citoyennes du soin psychique se concluaient en insistant sur les principes qui nous portent : l’hospitalité à la folie, la défense de notre système de santé, l’accès aux soins pour tou.te.s, l’hôpital public, et la défense des soins psychiques dans le médico-social et partout.

On peut parier que l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir ne ferait qu’aggraver la casse d’une psychiatrie pour enfants et adultes soucieuse de l’humain et de l’altérité, luttant contre les processus ségrégatifs et discriminants. Le programme du Rassemblement National, en proposant d’augmenter le pouvoir d’achat des salarié.es en diminuant leurs cotisations sociales réduirait encore les moyens de la santé en général et de la psychiatrie en particulier.

Pour empêcher cette catastrophe, nous appelons à soutenir toutes les initiatives et à rejoindre les manifestations citoyennes, associatives et syndicales qui vont se tenir autour du mot d’ordre de Front Populaire. Dans nos pratiques et dans nos vies, dans la rue et par nos votes, pour que les 30 juin et 7 juillet prochains les urnes ne soient pas le tombeau de nos libertés, mobilisons-nous !

Et après les élections, quoi qu’il arrive, nous nous battrons pour ces valeurs et ces pratiques de soins psychiques respectueuses de toutes et tous, de l’Etat de Droit et des Libertés fondamentales.

Appel adopté le 23 juin 2024 par le Printemps lors de la réunion Post-Assises citoyennes du soin psychique, à l’A.E.R.I – 93100 Montreuil.

Signatures collectives :

Le TRUC, Terrain de Rassemblement pour l’Utilité des Clubs a voté ce soutien pendant la réunion du 25 juin à Villiers sur Marne.

Le Fil Conducteur Psy, l’USP et People’s Health Movement

Signatures individuelles, jusqu’au 27 juin, fin de la pétition :

Continuer à lire … « L’Appel du Printemps de la psychiatrie du 23 juin 2024 »

Des malades privés de sortie pour ne pas perturber le passage de la flamme à Nantes…

https://www.mediapart.fr/journal/france/010624/jo-2024-nantes-des-malades-prives-de-sortie-pour-ne-pas-perturber-le-passage-de-la-flamme

https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/nantes/flamme-olympique-en-loire-atlantique-les-sorties-des-patients-des-hopitaux-psychiatriques-seront-restreintes-pour-questions-de-securite-2980556.html

Texte d’ouverture des Assises

Lecture à plusieurs voix, le 24 mai 2024.

Bonjour à toutes et tous,

Bienvenue à l’édition 2024 des Assises citoyennes du soin psychique. Nous allons ensemble évoquer, interroger, examiner, raconter et peut-être rêver le soin psychique là où il est attendu en psychiatrie, en pédopsychiatrie, dans le médico-social, mais aussi dans le domaine social et judiciaire, sans oublier le soin dans la cité.

Cette année, les Assises sont issues d’un partenariat entre le Printemps de la psychiatrie et les CEMEA. Un grand merci aux CEMEA d’avoir contribué à la réalisation de ces 2 jours de débat et de transmission. Merci également à la revue Pratiques (les Cahiers de la médecine utopique) qui va consacrer aux Assises un numéro spécial.

Depuis 2018, le mouvement du Printemps de la psychiatrie a réuni, autour de son Manifeste appelant à « un renouveau des soins psychiques » plus d’une cinquantaine d’associations, de collectifs, de syndicats, de partis politiques, et des centaines de signataires, tous citoyens concernés, patients, familles, soignants et proches.

Ce Manifeste, encore ouvert à signature, que vous trouvez dans la pochette, défend une psychiatrie, une pédopsychiatrie humaniste. Celle qui résiste à considérer et à réduire la maladie mentale  à « une maladie comme les autres ». Les tumultes psychiques ont une étiologie multifactorielle complexe et toujours singulière qui interdit de n’avoir recours qu’à des approches protocolisées, qu’elles soient pharmacologiques, invasives ou rééducatives. La particularité des maladies psychiques impose de rencontrer la personne dans la complexité de son être, de considérer les humains dans leur globalité, avec leur corps, leur histoire, leur psyché prise dans ses dimensions conscientes et inconscientes. Et puisque ces troubles fragilisent notre rapport aux autres, nous plaçons la question de l’accueil de la personne en souffrance psychique et de l’hospitalité au centre de nos préoccupations.

Continuer à lire … « Texte d’ouverture des Assises »

« Te questionnes-tu, soignant ? » – Serial Répétiteur

Nouveau texte des Aboyeurs de Voix, publié le 29 mai 2024 sur leur blog Mediapart.

Désobéir… Pour mieux réfléchir, penser, nos actes et nos pratiques, soignantes, éducatives ou tout simplement humaines. Désobéir est devenu une responsabilité, un devoir, une urgence actuelle. Désobéir c’est faire exister l’essence de nos métiers et réveiller les consciences. N’obéissons pas, Résistons, Pensons !

Te questionnes-tu, soignant, lorsque tu répètes aveuglément un protocole de soins, une prescription médicale, une ordonnance ?

Te questionnes-tu, soignant, lorsque tes actes ne sont plus qu’une litanie d’usine, travail à la chaîne, privés de réflexion, privés de pensée?

Te questionnes-tu, soignant, lorsque tu répètes de façon mécanique, compulsive, stérile les consignes obsolètes, désuètes, désynchronisées, voir archaïques et maltraitantes?

Lorsque tu deviens toi même un soignant « toqué » au sens obsessionnel du trouble.

Lorsque ta pratique s’impose à toi, à ta volonté, comme l’ atavisme que se trimballe l’enfant de parents malveillants.

Te questionnes-tu, soignant, lorsque tes paroles, tes actes, tes réponses aux appels, aux objections, sont collés aux mots anciennement dictés, prescrits, sentencés ?

Te questionnes-tu soignant, lorsque tu baisses la tête, les yeux, les bras ?

Lorsque tu marches sur ton éthique, ta morale, tes valeurs ?

Au profit de la voix plus forte, plus autoritaire, plus menaçante peut être, d’un collègue, d’un supérieur ou d’au-dessus encore ?

Te questionnes-tu, soignant, lorsque tu attaches, « contentionnes », « injectes », enfermes sans consentement ?

Te questionnes-tu sur le sens, le but, la thérapeutique, l’alternative surtout ?

Te questionnes-tu, sur l’Autre, son ressenti, sa détresse, la réactivation de ses traumas, ceux que tu ajoutes et que tu créés, sur la violence de la solitude que cela engendre ?

Te questionnes-tu, soignant, sur ce sentiment de honte qui t’assaille souvent, sentiment d’échec, d’impasse, de non-sens qui gangrène ta pratique et ton âme?

Sur les origines de tes ressentis… la faute à qui?

À ce « parent maltraitant » que tu as toujours connu, cette institution qui t’a toujours fait croire que ces agissements étaient du soin, étaient thérapeutiques.

Qui les banalise.

En enfant sage et discipliné, car n’ayant connu que ça, docilement, naïvement, plein de bonnes volontés… tu as oeuvré, appliqué, banalisé.

Mais ta pensée t’appartient. 

Ton éthique t’est propre.

Elle ne doit dépendre de la volonté d’aucun collègue, aucun supérieur, d’aucune instance.

Elle est à toi, elle est essentielle .

Alors questionnes, toi, eux, nous tous !

Penses, parles, discutes les  » ordres » avant de les appliquer à des humains. À tes pairs.

Questionnes toi sur quel soignant tu voudrais être pour toi même.

Pour ton père, ta fille, ton frère…

Veux tu être un exécuteur ou un penseur du soin ?

Tu n’es pas ce Serial répétiteur.

et d’autres textes dont, leur tribune publiée par l’Humanité : La psychiatrie à bras le corps.

Agenda Juin 2024

JUIN

Jeudi 6, à 18 h à Reims : Les universités Déter proposent une « Rencontre critique de la psychiatrie » en présence de Mathieu Bellahsen pour son livre Abolir la contention (avec le soutien et la participation d’Humapsy). Au chapiteau Le Temps des cerises, rue Marie-Dominique Maingot, en tramway Arrêt Kennedy. Entrée libre.

Samedi 8 de 11h à 21h, à Lyon : LA CONTENTION À L’HÔPITAL, journée d’information et de rencontre pour un soin psy sans contrainte. A La Friche Lamartine, sans condition d’accès, 4 rue du commandant Ayasse, Lyon 7ème (nouvelle adresse). Lire l’argument :

Samedi 8 juin, de 8h30 à 17h3O, à Bordeaux : Colloque du Collectif Penser/Panser « A quoi on joue? » à La Grande Poste de Gambetta. Inscriptions closes en ligne. Ecrire à penser.panser33@gmail.com

Vendredi 14 et samedi 15, 39èmes Rencontres de Saint-Alban (Lozère) :

Dimanche 23 juin de 14 H À 17 H : Réunion post-Assises, à l’A.E.R.I., 57 rue Etienne Marcel, 93100 Montreuil, métro Croix-de-Chavaux.

MOTION DE SOUTIEN à Houcine TURKI, votée le 25 mai 2024 aux Assises citoyennes du soin psychique

Les Assises citoyennes du soin psychique, réunies ces 24 et 25 mai 2024 à Paris, apportent tout leur soutien à Houcine TURKI, médecin psychiatre.
Elles dénoncent les conditions dans lesquelles est traitée la situation de ce médecin psychiatre, qui depuis deux ans exerce sa mission avec conviction auprès de plus de 1200 patient.e.s, et qui se voit contraint de quitter le territoire français.
Outre l’inhumanité et l’absurdité de cette mesure d’OQTF, les Assises citoyennes du soin psychique exigent que soit reconsidérée cette décision arbitraire et qu’une solution soit trouvée pour lui permettre de poursuivre son travail et que son départ ne vienne pas aggraver le désert médical du 5e Secteur Sud Aveyron.
Nous rappelons que de telles situations ont déjà été résolues par les ARS dans d’autres régions.

Une rencontre est prévue en début d’après-midi avec l’ARS et à 18h avec la sous-préfète, mardi 28 mai.