
La souffrance psychique va-t-elle enfin devenir un vrai sujet?


COMMUNIQUE DU PRINTEMPS DE LA PSYCHIATRIE du 2 mars 2022
Le contrôleur général des Lieux de privation de Libertés a publié mardi 1er mars 2022 une nouvelle recommandation en urgence au Journal Officiel. Après l’hôpital psychiatrique de Moisselles (Val d’Oise) en juin 2020, cette cinquième recommandation sur un établissement psychiatrique concerne cette fois le centre de santé mentale de Lens (Pas de Calais).
Des patients hospitalisés en soins libres ont été enfermés au mépris de leurs droits les plus élémentaires. Les mesures privatives de libertés telles que les contentions physiques et les isolements psychiatriques ont été, là encore, décidés dans un contexte dépassant l’entendement, en contradiction avec la dignité la plus élémentaire qui est due à toute personne : Le CGLPL porte « (le) constat d’un nombre important de dysfonctionnements graves portant atteinte à la dignité des patients et à leurs droits fondamentaux. Les patients, y compris en soins libres, sont cloîtrés, souffrent de conditions d’hospitalisation médiocres, de placements à l’isolement indignes. Les droits, aussi peu connus des patients que du personnel, sont d’autant plus rarement mis en œuvre que les juges ne se déplacent pas dans l’établissement et s’accommodent des absences répétées des patients à leurs audiences. Ces dysfonctionnements, qui concernent l’ensemble de l’établissement, résultent d’une absence de pilotage global. Les intervenants reconnaissent leur désorganisation, les privations de liberté irrégulières, les mesures d’isolement et de contention sans décision médicale, notamment pour des patients en soins libres, et d’une façon plus générale, un insuffisant respect du droit. »
Cette recommandation en urgence vient à la suite de l’enfermement de tous les patients de l’hôpital Gérard Marchant à Toulouse après un passage à l’acte dans un contexte de sorties non autorisées de personnes hospitalisées dénommées à tort tantôt comme des « fugues », tantôt comme des « évasions » par certaines personnalités politiques, médias et professionnels.
Cette recommandation vient aussi après que des comédiens professionnels aient été engagés par l’établissement de Brive La Gaillarde pour mimer des usagers violents.
Elle vient aussi après « les assises » organisés par le pouvoir en place qui a activement laissé de côté la réforme du financement de la psychiatrie mettant en place l’équivalent d’une tarification de l’activité (T2A), la réforme de la loi sur l’isolement et la contention, la réforme de l’irresponsabilité pénale, la fuite massive des professionnels travaillant à l’hôpital public, la destruction de la pédo-psychiatrie… Dans le même temps, les participants se sont gaussés des plateformes, des innovations et de quelques mesures de saupoudrage psychologique ne répondant en rien aux enjeux pour les soins, l’accompagnement, le respect des libertés fondamentale et du Droit à la Santé. Comme nous le voyons avec cette nouvelle recommandation en urgence, le choix d’une santé mentale connectée privilégiant les plateformes au détriment des liens humains s’articule dans les faits à une psychiatrie sécuritaire renfermante et nauséabonde. Et il n’est pas étonnant que tous les échelons de la psychiatrie française ont tendance à se comporter comme le pouvoir en place, ce dont témoigne le CGLPL :
« Aucune mesure n’a été prise malgré les alertes répétées de la commission départementale des soins psychiatriques (CDSP). La direction banalise ces dysfonctionnements multiples et les documents remis aux contrôleurs pour clarifier les pratiques se sont révélés être en parfaite contradiction avec diverses dispositions législatives et réglementaires. »
Pourtant, le respect des libertés fondamentales des usagers sont des garanties pour la sécurité des soins et de tous. Transformer les lieux de soins psychiatriques en des lieux de non-droit ne peut que provoquer des catastrophes pour les usagers de la psychiatries, pour les professionnels et pour l’ensemble des citoyens.
Nous ne manquerons pas de développer ces questions lors des Assises citoyennes des soins psychiques qui se tiendront à Paris les 11 et 12 mars prochains.
Répondant à une attente forte comme en témoigne leur affichage « complet » malgré les cinq cents places disponibles, ces Assises se construisent à partir des acteurs de terrain, usagers, familles, professionnels, citoyens engagés. Elles proposent de construire un mouvement permanent de soutien et promotion des soins psychiques dans une ouverture à la cité.
Elles seront composées de tables rondes et de six ateliers :
– Quel accès aux soins ?
– Formation et transmission
– Quelle démocratie ?
– Urgence à repenser l’enfance en souffrance
– Quel accueil pour la souffrance psychique ?
– Quelle approche de l’humain ?

printempsdelapsychiatrie@gmail.com


Argument de l’atelier Formation-Transmission
Comment résister à la réduction et la destruction des formations et continuer à transmettre les savoirs pratiques, tout en ouvrant la voie de la réinvention permanente ?
Formation universitaire, formation continue sur le terrain, pour une meilleure articulation avec les pratiques. (En lien avec les CEMEA)
L’animation de l’atelier, qui a été imaginé de façon hétérogène, témoignera de la transversalité et de son caractère vivant. Éducateurs, formateurs CEMEA, infirmiers, internes en psychiatrie, psychiatres, psychologues, pour certaines enseignantes universitaires, lanceront des questions et des débats en partant d’expériences de terrain ou de points d’actualité. Le tout s’engagera dans un mouvement de type « assemblée générale », afin de favoriser les échanges entre tous les participants.
Les lieux de formation (écoles, instituts, universités, etc.) ont aujourd’hui à répondre au risque d’une uniformisation et d’un cloisonnement de pratiques réduites à des applications technicistes de savoirs et de techniques. À titre d’exemple, les psychologues se soulèvent, au travers de leurs mouvements actuels, contre le formatage de la profession et la volonté étatique d’uniformiser leurs pratiques sur un mode réductionniste. Cela vaut également pour les formations universitaires qui, depuis plusieurs années, se trouvent bouleversées. Les questions posées par ce mouvement cristallisent une crise transversale à tous les métiers du soin psychique. Dans la formation continue aussi, certains mots sont devenus interdits comme le « transfert », voire même la « relation ». La fonction psychothérapique de chacun dans les collectifs soignants a bien du mal à être reconnue et valorisée. Elle demeure, pourtant.
Un petit groupe de jeunes « psychistes » a pris part aux réunions préparatoires, posant des questions transversales que notre groupe de préparation a fait siennes. Notre pratique au quotidien avec les patients et les collègues, autour de la clinique et de l’institution, vient rendre visible « tout ce qui ne va pas de soi » et génère des questions plutôt que des réponses. Nous nous demanderons ce qui nous a servi dans nos formations, mais aussi ce qui nous a manqué. Beaucoup d’éléments nous forment, mais ne font plus partie des programmes « officiels », ou sont directement attaqués, notamment en ce qui concerne les sciences humaines – essentielles. Le plus important demeure la rencontre avec les patients. Dès lors, quelles stratégies mettons-nous en œuvre pour subvertir nos pratiques et, surtout, pour qu’elles demeurent des pratiques soignantes ?
Il nous semble important d’inventer des formes nouvelles de transmission et de préserver celles qui se trouvent mises à mal ; important aussi d’en témoigner : revues, colloques et conférences, groupes de lecture et d’intervision, mais aussi constellations thérapeutiques, clubs soignants-soignés, etc. : cartographier et localiser les combats et les façons de faire, ainsi que les stratégies, qui supposent parfois de ruser avec les modèles suggérés voire avec les normes imposées et protocolisées.
Dans la praxis du quotidien, il est des moments de tension où l’on recule devant nos idéaux, parce qu’il faut composer avec la réalité institutionnelle ou clinique du moment, ou pour d’autres raisons, plus opaques. En effet, comment et dans quels espaces accueillir ce qui nous met mal à l’aise et nous dé-range ? Comment accueillir et entendre quelque chose de nos passages à l’acte et de nos symptômes ?
Si nous accordons foi à notre corpus théorique (qu’il s’agisse de la psychanalyse, de la psychothérapie institutionnelle ou d’autres approches tenant compte elles aussi de la singularité de l’humain comme de la dimension politique de l’accueil), alors, comment actualiser nos praxis et les rendre désirables, en dépit des résistances massives que nous rencontrons ?
Il nous semble important que les Assises soient aussi un espace de transmission des récits cliniques : de la clinique du sujet, du collectif, et de la vie quotidienne.
Enfin, comment la transmission peut-elle être elle-même « accueillante », et ne pas ressembler à une liste des bonnes pratiques moralisatrices ou culpabilisatrices ? Sans doute la transmission tient-elle au fait de partager, d’élaborer la difficulté et le plaisir du travail, ceci en mettant au centre l’embarras et sa traversée, afin de favoriser des transformations, lentes, mais des transformations quand même…
Que les Assises deviennent en soi un lieu de représentation concrète de l’archipel des résistances créatives ou des créations résistantes, afin de lancer de nouveaux élans de désirs collectifs !


Lire aussi l‘appel à témoignages de l’atelier.

Quel accueil pour la souffrance psychique ?
Isolement et contention : comment faire autrement ?
Le but de cet atelier vise à penser ensemble les pratiques de contention et d’isolement tant du point de vue des soignants, des patients que des familles. Et puis d’en dégager des propositions porteuses d’autres manières de faire pour apaiser les patients accueillis et soignés.
C’est la spécificité de notre association que de réfléchir et d’agir depuis ces places différentes pour porter des propositions communes afin de :
Avec le Collectif des 39, Le Fil Conducteur Psy a rencontré Adeline Hazan en 2015 (CGLPL), puis été auditionné dans le cadre du rapport Laforcade et au Sénat. Nous avons faire circuler une pétition pour l’abolition de la contention après celle du Collectif des 39. Nous sommes dans le travail d’écriture et de réécriture d’un fascicule sur la contention et l’isolement.
Nous avons également écrit un article intitulé Crise et misère de la psychiatrie paru dans VST où nous montrions le lien paradoxal entre la déstigmatisation du handicap psychique dans une société dite inclusive et les pratiques de contention destinées à ceux que leur folie laisse sur les bords : quand les impératifs sécuritaires et gestionnaires imposés au système hospitalier déshumanisent le soin et trouvent leur traduction dans la banalisation de pratiques peu respectueuses des personnes.
Parce qu’il nous faut penser ensemble ce qui nous arrive, à nous, soignants, patients, familles, l’atelier procèdera par échanges d’expériences et de savoirs, ou d’interrogations et de discussions autour de la contention et du soin psychique.
Nous nous interrogerons sur l’usage de la contention, sur les modalités des pratiques de cette mesure, sur ses justifications, sur la nécessité ou la possibilité d’un moindre recours, sur les conditions de possibilité de faire autrement et de proscrire la contention.
L’usage de la contention … quelques axes suggérés pour nos échanges.
1. La contention est une mesure de sécurité. En principe, de dernier recours, pour prévenir un dommage immédiat ou imminent : est-ce bien toujours le cas ?
La mise sous contention commence bien souvent aux urgences. Est-il possible de faire autrement ? A quelles conditions ?
2. Au cours de l’hospitalisation, pourquoi, comment, dans quelles circonstances met-on le patient sous contention ?
La HAS dans sa synthèse de recommandations isolement et contention, désigne l’agitation du patient comme motif suffisant de la décision de mise sous contention. S’agit-il alors d’un risque immédiat ou imminent ?
S’il n’y a pas risque immédiat ou imminent, pourquoi cette mesure ? Comment se prend la décision ?
Si tel est le cas, s’il y a risque de « dommage », peut-on faire autrement ? Et sinon, pourquoi ne fait-on pas autrement ?
3. La contention est une mesure de dernier recours, prise pour une durée limitée. Or ces mesures, suivant la dernière mouture de loi peuvent, à condition d’en informer le JLD, être renouvelées pour de longues périodes (48h par tranche de 6h renouvelables, 48h elles-mêmes renouvelables).
S’agit-il bien, dans ces conditions, d’un dernier recours pour risque immédiat ou imminent ?
Quel est alors le motif de la contention ? Un motif de nature disciplinaire ? Y a-t-il des « raisons cliniques » de la mise sous contention ? La mesure de contention peut-elle être prise, comme le recommande l’HAS, « dans le cadre d’une démarche thérapeutique » ?
La contention pose la question du soin en psychiatrie. Que faut-il donc contenir et comment quand il s’agit du psychisme ?
« La sangle qui attache tue le lien humain qui soigne ».
(titre de la pétition du Collectif des 39).
Il reste encore des places pour s’inscrire (à la date du 9 mars) :






Intervention de Martine Vial-Durand, Collectif National Inter-collèges Psychologues Hospitaliers, le 29 janvier 2022
Pour ouvrir ou télécharger le PDF :
Lien vidéo de la table ronde (début de l’intervention à 43′ 56″) :
https://www.youtube.com/watch?v=C86GqhVXzQ4
