Chronique d’une journée Extra ordinaire

Chronique d’une journée Extra ordinaire

Aujourd’hui on aurait dû faire avec certains patients de notre unité fermée, une sortie thérapeutique (comme il y en a quelques dimanches par an) mais voilà le covid est passé par là, alors pas de sortie, qu’à cela ne tienne on a organisé une journée exceptionnelle dans le pavillon. 

Petit déjeuner bacon et œufs brouillés, viennoiserie et vraies baguettes. Matinée balle aux prisonniers, fresque collective et Time’s up. Repas fait maison, salade, poulet rôti et riz zembrocal, café et petits gâteaux. Repas partagé où 30 patients en soins sous contraintes avec l’équipe des soignants se restaurent sur une longue tablée dehors dans une ambiance festive. Après-midi blind test et photo avec accessoire rigolo dans des cadres aménagés, goûter gaufre.

Cette journée fut une bouffée d’air frais pour tous, l’angoisse se dissipe un peu, le lien à l’Autre se fait un peu plus, le lien soignant/soigné se renforce un peu plus, le délire se contient un peu plus, une journée où la relation est au cœur du dispositif et où l’on rentre chez soi avec la certitude d’avoir fait du bon travail. Et ça fait du bien.

Dans ces jours sombres où l’on perd parfois le sens de notre soin c’est un rappel que c’est encore possible, que l’énergie soignante est encore là mais qu’il faut parfois un petit coup de pouce pour se lancer. Dans ces jours lumineux, l’institution est soignante, le cadre est contenant et les patients sont bien.

Je souhaite que ces jours perdurent, et qu’ils y en aient plein d’autres, je souhaite que l’on arrive à trouver la formule pour faire comprendre à nos têtes pensantes que la relation soigne. Je souhaite que l’on trouve ensemble un projet cohérent pour que la psychiatrie, la belle psychiatrie, fasse encore de beaux soins et accompagnements pour nos patients. Je pense qu’il faut partir de la base, de la formation, de ce que l’on transmet à nos stagiaires, a nos instituts de formation et que l’on soit étayé pour ça par des médecins chef de service qui ont un projet pour leur service, un vrai projet et une cohérence dans le cheminement des patients dans leur parcours de soin. 

Je voulais juste partager cette journée avec vous.

Caroline, ergothérapeute à La Réunion.

Oui à la vie, non à la technocratie!

Tribune du Collectif des 39 du 1er mai 2020

Jusqu’à quand les graves défaillances subies par les patients et les soignants de la part des Agences régionales de santé (ARS) et de la Haute autorité de santé (HAS) vont-elles continuer ? Elles n’ont cessé de nous alerter et nous font vivre un drame humain aujourd’hui.

Dès le début de la pandémie de COVID, l’inaction de ces agences d’état a dramatiquement privé les soignants de moyens de protection, de matériels adéquats et de tests de dépistage. Sans ces moyens, c’est la perte d’efficacité d’une prévention des risques de contagion pour tous.

Nous avons ici la triste preuve de l’incompétence de ces technostructures, de leur immobilisme et de leur suffisance autocratique. Elles ont bridé voire interdit de nombreuses actions locales. Elles ont empêché l’initiative de médecins, de biologistes, de chercheurs soucieux de déployer un dispositif de crise hors norme. La solidarité et le savoir-faire des soignants et des travailleurs sociaux, avec leurs forces de proposition sur le terrain, ont renversé les logiques de ces agences technocratiques hors-sol.

En effet, les services de soins ont très vite instauré une réorganisation sanitaire dédiée au COVID et aux urgences. La reprise en main de l’organisation non pas managériale mais guidée par les besoins évidents du moment selon les régions et les nécessités s’est imposée. Sur place, les équipes se sont reconstituées, loin des logiques du « new public management » qui cisaillent l’esprit d’initiative. Le courage de chacun, la force des collectifs, et leur inventivité partagée permettent de faire face à la crise, là où ces agences ont montré leurs incompétences.

De fait les Agences régionales de santé sont à l’opposé de cet esprit. Depuis leur création elles n’offrent pas les garanties aux institutions soignantes de fonctionner au service des soignants et des patients, petits ou grands. Elles sont seulement au service des politiques d’austérité et appliquent froidement les logiques de rentabilité et de marchandisation de soins somatiques et psychiques. Sans état d’âme, elles organisent la destruction du service public.  Le « virage ambulatoire » des soins est une destruction du principe d’hospitalité et le « partenariat public-privé » une privatisation de secteurs entiers. Au jour le jour, nous constations davantage d’injustices sociales, et maintenant nous comptons des morts par milliers.

Aujourd’hui il y a de quoi hurler : ça suffit !!

Au delà de la crise sanitaire et sociale, nous disons

NON au despotisme managérial

OUI à la dissolution des technostructures – les A.R.S et la H.A.S 

 Leurs simulacres et leur œuvre de destruction comptable sont responsables de combien de morts ?

POUR LA VIE,  MOBILISONS-NOUS POUR LA FIN DU MANAGEMENT

Collectif des 39, Groupe enfance

Manœuvres à l’hôpital du Vinatier

A propos du Vinatier lire aussi ce témoignage sur la fermeture des unités.

J’AI DÉCIDÉ QU’IL FALLAIT BIEN QUE JE DISE QUELQUE CHOSE SUR LES MANŒUVRES ACTUELLES À L’HÔPITAL DU VINATIER À LYON

Voilà des mois que, dans le monde de la psychiatrie publique, nous savons tous que la situation à l’hôpital du Vinatier à Lyon est devenue de plus en plus difficile. Le Canard Enchaîné du 22.04.2020 y consacre du reste une bonne partie de son article « Traitement de choc en psychiatrie ».

Les désaccords entre bon nombre de médecins et la direction se sont aggravés avec le temps qui passe. La direction est aujourd’hui en conflit aussi avec le personnel soignant non médical.

S’il n’y a pas de réelles solutions collectives à ce jour, cela tient à une attitude particulièrement idéologique du directeur de l’établissement. Ces positions idéologiques ont du reste été clairement exprimées par ce directeur lorsqu’il a soutenu et signé une pétition au contenu très agressif envers la psychanalyse.

Certes, c’est son droit en tant que citoyen, mais le peut-il en tant que directeur d’un hôpital psychiatrique ? Peut-il le faire avec l’étiquette de président de l’Association des établissements du service public de santé mental (AdESM) ?

Ce directeur semble bien déployer des stratégies et organiser ses manœuvres uniquement au service de son idéologie très liée à des positions de gestion purement comptable pour faire des économies sur les soins psychiatriques… Alliances, stratégie d’isolement, clivages qui aboutissent à des comportements tyranniques alors que le dialogue et la conflictualisation avec l’ensemble des équipes de terrain ont toujours été moteur de progrès en médecine et particulièrement en psychiatrie.

Est-il utile de rappeler que la politique de secteur a été construite par le ministère et des psychiatres dans le souci de créer des conditions d’accès à des soins de qualité pour tous les citoyens !

Et voilà qu’aujourd’hui, en pleine difficulté de la pandémie de coronavirus… et voilà que ce directeur en profite pour poursuivre son travail de destruction d’un hôpital reconnu par la profession… Voilà qu’il en profite, sous couvert de motifs pseudo-rationnels et économiques, pour pousser son idéologie de destruction de la politique de secteur et des acteurs qui la portent quotidiennement au côté des patients et des familles.

Le directeur décide de fermer des unités de soins, de regrouper les services sans l’avis des soignants du terrain et des médecins qui n’en reviennent pas.

Ce directeur a-t-il seulement, quotidiennement, été soutenir ses équipes dans les lieux de soins, a-t-il seulement rencontré les patients dans les différents services ? Ou reste-t-il confiné dans la forteresse administrative éloignée des conditions de la réalité quotidienne des patients et des soignants ?

Ces mêmes soignants, ces mêmes médecins qui dans cette crise qui frappe de front la pratique de la psychiatrie dans sa dimension du travail de lien à l’autre et du lien social, ces soignants et ces médecins inventent, innovent et mettent en place des moyens de soutenir les patients dans la traversé de ces multiples solitudes… pendant que le directeur sabote les outils de soins et enlève la dimension thérapeutique à l’institution lorsqu’elle se constitue en collectif.

Le ministère a démis le directeur de l’ARS Grand-Est pour ses déclarations. Et là, rien ne serait fait vis-à-vis d’un directeur d’établissement qui profite d’une crise et des difficultés de chacun à maintenir un lien social.

Rien ne serait dit devant ce procédé et sa mise en application alors que la mobilisation de chacun se doit d’être sur le front de la solidarité et de l’entraide.

Profiter d’une telle situation, même soutenu par certains, pose la question de la capacité à créer une équipe au service du public, une équipe soudée qui est un outil de soin du simple fait de son existence.

Il serait juste qu’aujourd’hui le directeur du Vinatier soit rappelé par l’administration centrale.

Le 27 avril 2020

Docteur Edmond PERRIER, Pédopsychiatre de secteur, 67170 BRUMATH

L’article du Canard enchaîné du 22 avril 2020

 

Bas les masques! : un appel de soignant.e.s à construire un mouvement populaire

« Bas les masques ! » est un appel de professionnels de la santé à poser dès maintenant les bases d’un mouvement populaire, sans attendre un « après-crise ». Parmi les objectifs prioritaires : que les aides financières octroyées avec l’argent public aillent en priorité aux services publics. Plusieurs médias indépendants ont relayé cet appel et leurs modes d’actions, dont Bastamag.net

Nous sommes des soignant.e.s et professionnel.le.s de la santé d’horizons divers. Bouleversé.e.s et en colère, nous décidons de nous lever et de crier haut et fort « Bas les masques ! » Nous disons stop aux mensonges, à l’hypocrisie et au cynisme du gouvernement !

Nous lançons un appel à tous nos collègues professionnel.le.s de santé et du médico-social qui partent travailler la boule au ventre.
Un appel aux « travailleurs et travailleuses essentiel.le.s », aux « premier.e.s de corvée », qui sont exposé.e.s pour faire tourner la machine.
Un appel à toutes les personnes qui n’en peuvent plus de cette gestion de crise calamiteuse, de ce qu’elles endurent depuis des années, d’un système économique, politique et social désastreux.

Retrouvons-nous dès maintenant pour construire un mouvement populaire. Partout, nous devons nous organiser sans attendre un « après-crise » illusoire. Sans cela, les perspectives sont sombres.

L’endettement des États aujourd’hui servira de justification aux politiques d’austérité de demain. Ces mêmes politiques qui ont déjà broyé nos services publics et nos systèmes de santé, d’éducation et de justice. Au prétexte de l’état d’urgence sanitaire, des mesures seront mises en œuvre au service de la surveillance généralisée, du tout sécuritaire faisant infuser dans les esprits la peur, le repli et la stigmatisation.

Alors construisons ensemble dès aujourd’hui, des lendemains heureux. L’avenir sera ce que nous déciderons d’en faire ! Le « monde d’après » nous le voulons juste, centré sur l’intérêt du plus grand nombre et non sur la recherche du profit au bénéfice de quelques uns.

Face à la crise actuelle, nos objectifs prioritaires sont clairs :
- Nous exigeons que des moyens urgents soient immédiatement réunis pour faire cesser la pénurie d’équipements de protection.
- Nous exigeons des mesures d’urgence pour une vie digne pour les plus vulnérables.
- Nous exigeons que les aides financières octroyées avec l’argent public aillent en priorité à nos services publics et que tous les professionnels essentiels à notre société soient enfin rémunérés à leur juste valeur
- Nous voulons mettre fin à ce système qui broie les vies au nom du profit, et construire ensemble une société plus juste, plus équitable, un monde où le soin et la solidarité seront enfin des fondamentaux.

Les actions que nous proposons, pour le moment, sont simples :
- À tous les professionnel.le.s de santé, du médico-social et du social qui se reconnaissent dans cet appel : rejoignez-nous, partagez vos témoignages.
- À tou.te.s les travailleurs.euses « essentiel.le.s », aux « premier.e.s de corvée » qui font tourner la machine : rejoignez-nous également, partagez vos témoignages, construisons un mouvement large au-delà de nos secteurs.
- À toutes et tous : faisons de chaque mardi une journée de mobilisation à nos fenêtres pour la défense d’un système de santé plus juste, et l’avènement d’un « monde d’après » égalitaire (concert de casseroles, banderoles, etc). Et continuons de déposer des plaintes en justice (plaintecovid.fr).

Sortons de l’isolement et retrouvons-nous (sur les réseaux sociaux dans un premier temps). Partageons nos témoignages, nos idées, nos actions. Organisons-nous pour construire un grand mouvement populaire !

« Bas les masques ! » n’est affilié à aucun parti, aucun syndicat, aucune organisation préexistante. Ça n’est pas un collectif figé et délimité, mais une initiative plurielle ouverte à tous et toutes. N’hésitez pas à la diffuser partout autour de vous !

Pour rejoindre l’initiative « Bas les masques ! » :

SITE : www.baslesmasques.co
FACEBOOK : https://www.facebook.com/BaslesMasques2020
TELEGRAM : https://t.me/joinchat/I-4Qt07Bg3MzJZB0qG3_Bg
TWITTER : https://twitter.com/BMasques
YOUTUBE : https://www.youtube.com/channel/UCUsUjdVzFBsXE2YTbMFOOTQ
INSTAGRAM : @mbasles https://www.instagram.com/mbasles/?hl=en
DIASPORA : baslesmasques@framasphere.org
MASTODON : baslesmasques@framapiaf.org

Contact : baslesmasques2020@riseup.net

L’appel est encore ouvert à signature :


Pour les individus, signez l’appel ici : https://baslesmasques.co/index.php/je-signe-lappel/
Pour les collectifs/organisations, signez l’appel ici : https://framaforms.org/signature-de-lappel-bas-les-masques-1587756545

 

Manifeste pour une pédopsychiatrie revitalisée

Par l’Association des psychiatres de secteur infanto-juvénile (A.P.I.)

Manifeste pour une pédopsychiatrie revitalisée

La crise aiguë

Nous, pédopsychiatres de service public, associatif et libéral, nourrissant un rêve pour nos enfants, l’avenir de notre société, sommes confrontés à l’occasion de cette crise du Covid-19 :

  • à l’absence de soins pour nos équipes de la part des tutelles et directions administratives hospitalières qui opposent restrictions/décisions/consignes aléatoires et changeantes à l’inventivité et à l’engagement des soignants ;
  • à l’absence et à l’archaïsme des outils techniques fournis aux services de pédopsychiatrie (postes informatiques, télémédecine…) ;
  • à la pénurie de masques et de gel hydroalcoolique pour les soignants de notre discipline.

La crise chronique

Nous affirmons qu‘il n’est plus supportable :

  • que les soins proposés aux enfants et leurs familles soient toujours plus insuffisants, « en mode dégradé » et toujours plus inégaux sur le plan territorial ;
  • que l’enfant ne soit plus envisagé dans son entièreté et sa singularité mais découpé en symptômes ;
  • que les bases théoriques de la pédopsychiatrie française soient abandonnées au profit de l’hégémonie de la classification américaine du DSM et d’une conception neuro-scientifique des troubles psychiques et de la relation humaine ;
  • que le manque de moyens humains des services de pédopsychiatrie ne soit pas reconnu et que les listes d’attente dans les structures de soin soient systématiquement présentées comme relevant d’un problème d’organisation interne ;
  • que le travail des soignants soit considéré uniquement comme un coût, variable d’ajustement d’équilibres financiers précaires ;
  • que la pédopsychiatrie soit condamnée par sa démographie (80 % des 730 pédopsychiatres français ont plus de 60 ans) et par l’insuffisance de l’enseignement faute de nomination de professeurs de pédopsychiatrie dans nombre d’universités ;
  • que le maillage territorial de secteur en pédopsychiatrie tende à être remplacé par de nouveaux dispositifs de coordination, dits « innovants », alors qu’ils recréent inutilement une organisation de soins déjà en place ;
  • que les directions administratives prennent la main sur l’organisation des soins, basée sur un néo-langage managérial qui brouille nos repères et dévalorise nos pratiques ;
  • que l’environnement dégradé des enfants (habitat, alimentation, mode d’éducation, mal-être de leurs parents) nuise à leur santé physique et psychique dès leur plus jeune âge.

Notre objet étant le soin à l’enfance, nous avons pour mission de nous projeter en permanence vers l’avenir, aussi emparons-nous, emparez-vous d’un possible !

Nous rêvons à :

  • la réintroduction du soin aux enfants comme une priorité nationale et une spécificité de cet âge de la vie ;
  • la valorisation des soignants comme des acteurs respectables et respectés du service public hospitalier et associatif ;
  • la relance de la formation de pédopsychiatres ;
  • l’affirmation de la place de la pédopsychiatrie publique de secteur comme dispositif répondant aux besoins de l’ensemble des enfants dans des conditions d’égalité, de continuité et d’accessibilité, et l’attribution de moyens suffisants pour lui permettre d’assurer cette mission ;
  • la reconnaissance du travail théorico-pratique et pluridisciplinaire ancré sur l’expérience de la psychiatrie de secteur, enrichie de concepts et outils innovants depuis sa création ;
  • la réattribution de moyens aux hôpitaux et l’installation d’une nouvelle gouvernance en cohérence avec des soins accessibles pour toutes les familles ;
  • l’installation d’une réelle protection de nos enfants contre les contenus numériques violents et pornographiques en accès libre ;
  • l’animation du débat public autour d’expériences qui révèlent un autre avenir, de l’éducation citoyenne concernant les besoins de l’enfant, de l’égalité homme-femme, du respect de la différence ;
  • la création d’un ministère de l’Enfance, affirmant la nécessité d’une protection spécifique et coordonnée, pour lancer un chantier de redéploiement du soin incluant l’habitat, l’éducation, les transports, l’alimentation, la culture, qui refondent les besoins fondamentaux de l’enfant.

Pour l’heure, de la périnatalité à l’adolescence, l’accueil et les soins auprès des enfants et leurs familles sont poursuivis sous des modalités plurielles et adaptées à chaque situation, à partir des permanences des CMP, CATTP, hôpitaux de jour, unités d’hospitalisation, accueils familiaux thérapeutiques et consultations d’urgences.

L’énergie considérable pour maintenir cette qualité de liens thérapeutiques et de soins psychiques auprès des mineurs, s’accompagne d’un élan franc et concret vers les familles touchées par l’épidémie ainsi que vers les soignants somaticiens en première ligne (plateformes téléphoniques, dispositifs d’accueil et d’écoute individuels et groupaux, construits en un temps record).

Nos actes d’ici et maintenant nous confortent pleinement dans la nécessité d’une pédopsychiatrie revitalisée à partir du socle existant.

Tribune publiée dans Le Point, le 20 avril 2020

 

 

 

Fermeture d’unité à l’hôpital psychiatrique du Vinatier

Un « autre projet » pour la santé ?

 Par le Dr M. KLIFA, psychiatre, praticien Hospitalier – CHS Le Vinatier

Le 17 avril 2020.

Au moment même où l’on déplore la fermeture de lits dans les hôpitaux, la direction du Centre Hospitalier du Vinatier a décidé de la fermeture d’une unité supplémentaire contre l’avis des médecins en responsabilité dans ce pôle de psychiatrie. La décision tombe par courriel vendredi 10 avril, sans aucune discussion préalable avec les personnes concernées du pôle : « Cette fermeture devra être effective le vendredi 17 avril à 17h. Les services techniques procéderont ensuite à la sécurisation des locaux. » Dans une unité au 10 avril, il y a 22 patients et toute une équipe pluri-professionnelle au travail. Cette fermeture d’unité serait la 3ème sur le Vinatier au cours de cette crise, soit 80 lits fermés, plus de 10% des lits de l’établissement.

À Lyon, dans ce deuxième hôpital psychiatrique de France, les fermetures d’unités se sont multipliées depuis le début de la crise sanitaire.

D’abord il s’est agi de « se réorganiser » et nous y avons participé, comme toujours.

La logique a été la suivante : créer des unités où les patients atteints de troubles psychiatriques et contractant le COVID pourraient être hospitalisés. Deux unités se sont d’abord transformées pour être ainsi dédiées au COVID. Le haut de notre vague a été de 15 patients hospitalisés dans ces unités. Mais la direction ne s’est pas arrêtée là. Deux autres unités se sont vidées, les patients ont été déplacés pour pouvoir accueillir de futurs patients COVID ; Au cas où.

Elles sont restées vides. L’ensemble de ces unités accueille actuellement 10 patients présentant des troubles psychiatriques et une infection au coronavirus pour 50 lits dédiés.

Par ailleurs, il s’est agi d’avoir du personnel « en réserve ». Si les soignants sont malades du COVID, il faut que d’autres personnels puissent prendre le relais. Alors deux pôles de psychiatrie adulte ont choisi de fermer chacun une unité ; Leurs soignants ont été placés en réserve. Dans le pôle où j’exerce, nous avons choisi que le personnel de l’hôpital de jour et du centre de soin groupal soit en réserve. Ces structures étant déjà contraintes à fermer du fait du caractère groupal pour diminuer la propagation du virus. Nous avons fermé dix lits aussi, ceux des chambres doubles, les patients sont sortis d’hospitalisation le plus vite possible. Mais la direction ne s’est pas arrêtée là. Et a décidé donc la fermeture d’une unité en une semaine pour avoir des personnels en réserve, nous a-t-on dit ; Au cas où.

Des personnels en réserve il y en a : 150 soignants en réserve sur l’établissement selon les syndicats, pas de difficulté d’effectif sur notre pôle.

Dans une unité qui devrait fermer au 17 avril, il y a toujours 22 patients, où devraient-ils aller ?

Et alors pourquoi ?

Après la justification par les effectifs, on nous a indiqué que c’était une mesure d’équité. Si les deux autres pôles de psychiatrie adulte ont choisi de fermer une unité, il faut que nous suivions. Pas question d’organiser les soins selon les positions des équipes qui y travaillent. En psychiatrie la situation est complexe, il se rajoute aux diminutions de moyens que nous subissons depuis 15 ans, des batailles idéologiques majeures qui brouillent les enjeux de ces fermetures.

Après le principe d’équité, on nous assure que cela est temporaire, uniquement le temps de la crise du COVID. Mais pourquoi ? Alors que les patients ont toujours besoin de soins psychiatriques, arrivent aux urgences et que l’on s’inquiète des effets du confinement sur la santé mentale.

Serait-ce pour ouvrir des lieux de soins ailleurs, ou autrement ? Une plateforme téléphonique s’est ouverte sur le Vinatier le 31 mars. Elle peut recevoir des appels téléphoniques tous les jours de 8h à 20h. Mais enfin, cela n’est pas comparable avec 80 lits d’hospitalisation à temps complet.

Au cœur de cette crise sanitaire où l’on paye le prix d’une gouvernance administrative et financière de l’hôpital, cette même logique est accentuée à l’hôpital psychiatrique du Vinatier. Sous couvert de la crise sanitaire, en argumentant sur celle-ci, on ferme des lieux de soins, on ferme des lits d’hospitalisation. On ferme pour fermer. On ferme pour moins dépenser. On ferme pour économiser. En ce moment même où on espère ce «plan massif» pour la santé.

Alors y a-t-il vraiment un « autre projet » pour la santé ?

Dr M. KLIFA, psychiatre, praticien Hospitalier – CHS Le Vinatier

(publié sur son blog Mediapart)

Le naufrage annoncé du grand plan pour l’hôpital

Publié le 7 avril, sur LE BLOG LES INVITÉS DE MEDIAPART

Hôtels hospitaliers, partenariats public-privé, «fond de partage»… Les solutions envisagées par Emmanuel Macron pour l’hôpital, en pleine pandémie, sont placées sous le signe de la rentabilité et du néolibéralisme, «à l’heure où l’hôpital public mérite qu’on lui consacre des moyens». Un collectif de psychiatres, médecins et chercheurs alertent: l’idée des navires-hôpitaux «pourrait faire sourire si la situation n’était pas aussi dramatique».

C’est un document qui fait froid dans le dos. Tout se passe comme si ses auteurs étaient parvenus à passer plus d’un an sous cloche, à l’abri des alertes retentissantes des soignants et soignantes à bout de force. Dans un article paru mercredi 1er avril dans Mediapart, nous avons découvert ce que semblent être les premières pistes de la Caisse des Dépôts pour l’hôpital, cet hôpital dont Emmanuel Macron a dit le 25 mars qu’il allait bénéficier d’un « plan massif d’investissement et de revalorisation des carrières ».

Les pistes avancées marquent à la fois le refus de prendre en compte ce que de nombreux collectifs (Inter urgences, Inter hôpitaux, Printemps de la Psychiatrie, etc.) demandent depuis plus d’un an et l’étrange volonté de mettre sur la table des propositions sans intérêt aucun pour l’avenir de l’hôpital public. Les solutions financières apportées, qu’il s’agisse de la restructuration de la dette, du développement de lignes de prêt ou encore de la création d’un « fond de partage » ne suffiront pas à régler les problèmes de sous-financement chronique. Ce qui est nécessaire est désormais connu depuis longtemps : une augmentation substantielle de l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie. La proposition de Partenariats Public-Privé apparaît quant à elle à rebours du bon sens et semble faire fi des erreurs du passé, celles qui ont tant coûté à l’hôpital. C’est incompréhensible.

Le recours foisonnant à des structures privées pour l’organisation interne de l’hôpital ne résoudra pas non plus les difficultés de l’hôpital public, il les aggravera. Le numérique peut être bénéfique. Il ne peut en revanche tout résoudre, les travaux parlementaires sur la télémédecine en EHPAD l’ont par exemple montré : il faut des personnes pour assurer l’avant et l’après-consultation. Des structures privées peuvent être animées de bonnes volontés, nous ne discutons pas cela. Elles ont quoiqu’on en dise une contrainte et un objectif : la rentabilité. Cette rentabilité passe nécessairement par l’extraction de la valeur. Autrement dit, une partie de l’argent mis par les citoyen·ne·s, les complémentaires, l’assurance maladie dans l’hôpital sera captée par des start-up et des entreprises privées lucratives. À l’heure où l’hôpital public mérite qu’on lui consacre des moyens, ce n’est pas non plus une bonne piste.

L’exemple des hôtels hospitaliers est emblématique, s’ils peuvent appartenir à l’établissement, ils peuvent aussi être la propriété de grands groupes. À l’heure où nous constatons que nous avons besoin de lits, de matériel de base, de soignant·e·s, la solution viendrait en fait… de l’hôtellerie. Et que dire de l’idée d’un « navire hôpital » quand on sait que l’armée elle-même reconnaît qu’elle n’a pas les capacités à se substituer à une offre de soin pérenne.

Enfin, comment ne pas bondir devant la sémantique moralisatrice des auteurs considérant qu’il faut une éducation « civique » à la santé, que les professionnel·les et les patient·e·s doivent être incité·es à moins utiliser les structures de soin via des « Contrats à Impact Social » ? Pensons-nous sérieusement que les soignants et soignantes ont besoin d’un « contrat » pour avoir un « impact social » ?  

L’exécutif et le ministère de la Santé doit rapidement se positionner sur ce qu’est ce document. Une orientation parmi d’autres et qui sera rejetée en bloc ? C’est ce que nous demandons. Le coup du navire-hôpital pourrait faire sourire si la situation n’était pas aussi dramatique. Il offre a minima la possibilité d’imager ce que serait ce plan s’il suivait ces recommandations : un naufrage annoncé.

Signataires :

Mathieu Bellahsen, psychiatre, Printemps de la Psychiatrie ;
Maxime Gautier, médecin urgentiste, Lariboisière ;
Anne Gervais, médecin, membre du Collectif Interhôpitaux ;
Hugo Huon, infirmier, membre du Collectif Interurgences ;
Pierre-André Juven, sociologue, CNRS ;
Dominique Méda, sociologue, Paris Dauphine ;
Fanny Vincent, sociologue, INSERM.

 

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Enquête militante sur les logiciels de recueil de données en psychiatrie

Lire l’intégralité de l’Enquête militante sur les logiciels de recueil de données en psychiatrie par la Commission contre les outils gestionnaires du Printemps de la psychiatrie.

Présentation

La Commission contre les outils gestionnaires, inscrite dans le mouvement du Printemps de la Psychiatrie, vous propose une enquête militante sur les logiciels de recueil de données en Psychiatrie pour aider à la construction de la grève des données. Cette enquête part du constat que depuis une vingtaine d’années, les ordinateurs ont largement pris place dans le quotidien des soignants en psychiatrie dans un contexte de dégradation de la qualité de l’accueil des patients et des conditions de travail des soignants.

Cette augmentation exponentielle des ordinateurs, du numérique en général, est vantée tant par les mass-médias que par les politiques au pouvoir comme un signe de progrès, « progrès technologique » qui promet une « amélioration de la qualité des soins » (Agnès Buzyn, 2018). Progrès technologiques qui ont permis la mise en place de la Tarification à l’Acte (T2a) dans les hôpitaux généraux, largement remise en question par les soignants lors des récentes grèves du codage. L’épidémie mondiale de coronavirus révèle à quel point notre système de santé public a été endommagé par ces mêmes politiques néolibérales.

Peu de soignants savent qu’en fournissant des informations sur les logiciels en psychiatrie (tel que Cortexte), ils œuvrent au Recueil d’Informations Médicales en Psychiatrie (RIM-P) qui fonctionne sur le même mécanisme que la T2a. Cet outil, dont nous faisons l’historique, est le bras armé de l’idéologie qui sous-tend les mesures d’austérité, de valorisation marchande et de réduction du sujet à ses neurones et sa chimie. Il sert clairement un régime de gouvernance par les chiffres et prépare la transition vers un système de tarification standardisé en psychiatrie pour janvier 2021.  Depuis son instauration en 2006, les usages du RIM-P se sont multipliés : management des équipes et contrôle de l’activité des services et des professionnels par les directions des hôpitaux, amélioration de la performance, benchmarking, négociations avec les tutelles sur les budgets, incitations de l’Assurance Maladie à développer certaines activités de soins considérées comme favorables à la santé publique. 

Nous montrons comment ces données, par la généralisation de leur traitement par des hangars de données, ou data hubs, vont aussi permettre de renforcer et d’accélérer le processus de marchandisation de la santé mentale avec une multiplication des partenariats public / privés qui œuvrent notamment à la création de nouveaux produits d’e-santé mentale.

Nous pensons que les outils informatiques ont une matérialité concrète dans la vie d’un soignant. En se dégageant de leur emprise et en arrêtant d’y fournir des informations pour en bloquer les mécanismes, nous pouvons nous approcher de formes d’actions partageables et réappropriables par le plus grand nombre. Une grève des actes, ou grève des données devrait nous permettre de dépasser la logique de la tarification en psychiatrie au profit d’un système de dotation annuelle avec des enveloppes ouvertes au prix de journée. Autrement dit, il faut en finir avec le paradigme du RIM-P et de la T2a que l’on sait catastrophiques et refonder le principe d’un service public dont les équipes sont disponibles pour accueillir celles et ceux qui souffrent, sans condition.

L’informatisation et les mécanismes qui en découlent opèrent depuis de nombreuses années dans les secteurs du social et du médico-social avec qui nous devons nous allier. Ce sont des logiciels tels que Solis, Simez, Adoma, PEPS+ ou encore COSMOS qui balayent tout questionnement éthique et impose une uniformisation des pratiques individuelles et singulières de chaque professionnel. 

Au regard des luttes passés, de celles en cours et à venir, nous devons nous organiser pour arrêter de remplir les logiciels de recueil de données, informer par tous les moyens les patients qu’ils peuvent refuser la création d’un Dossier Patient Informatisé, et inviter toute personne ou groupe souhaitant soutenir celles et ceux qui luttent en psychiatrie à cibler directement les outils de la marchandisation des soins (les serveurs, les ordinateurs dans les services, les pépinières d’entreprises etc.). Face à nos adversaires technophiles et surtout fous, rendons-nous visibles dans nos formes d’existants, multiples, hétérogènes, singuliers mais loin d’être hétéroclites et radicalement incompatibles avec le monde numérisé, neuroscientiste et capitaliste puisque profondément du côté de l’incommensurabilité de l’être.

Depuis le début des mesures de confinement contre le Coronavirus, les soignants constatent que les directions des établissements de santé s’inquiètent de la tenue des actes et relayent un discours de menace de ne pas avoir de financement reconduit si les services ne remplissent plus d’actes pendant cette période. Sur le GHU Paris Psychiatrie et Neuroscience, la direction a d’ailleurs très rapidement ajouté sur Cortexte la case à cocher : télétravail ! Par ailleurs, le pouvoir se satisfait de la généralisation de ce télétravail qui devra sauver l’économie du pays : « l’après coronavirus, c’est la normalisation de nouvelles technologies de surveillance au nom de notre « santé », la télémédecine, l’école et l’université sur plateformes numériques, le télétravail généralisé, et donc des travailleurs encore plus isolés dans et face au travail »[1]. L’après coronavirus sera une lutte pour réaffirmer que rien ne peut remplacer « une présence en chair et en os » dans les métiers du soin comme partout ailleurs.[2]

Nous devons refonder une pensée radicale de l’accueil inconditionnel qui ne s’accommodera jamais avec des attentes de rentabilité et de compétition. Ne nous laissons pas déposséder par la machine technocratique capitaliste et le lot de catastrophe sanitaire et climatique qu’elle va continuer à nous faire vivre… Construisons dès maintenant la grève des données informatiques en Psychiatrie.

La Commission Contre les Outils Gestionnaires du Printemps de la Psychiatrie.

[1] Anonyme, L’abject « Monologue du Virus », Paris Luttes Info, 23 mars 2020.

[2] Pascale Molinier, Coronavirus : Le soin n’est pas la guerre, Libération, 17 mars 2020.

 

Pour compléter cette enquête, apporter vos témoignages et nous aider à construire la grève des outils de recueil de données en psychiatrie, contactez-nous sur : commissionoutilgestionnaire@gmail.com

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