Alors qu’est proclamée vertueusement la prochaine célébration des valeurs olympiques de fraternité et d’inclusion, le récent rapport du Collectif inter-associatif Le revers de la médaille dresse le constat documenté et alarmant d’une vaste entreprise de « nettoyage social » avant les J.O. de Paris 2024 (1).
Ainsi, par arrêtés préfectoraux et municipaux, sur la période 2023/2024, 12.545 personnes précaires ont été expulsées et exfiltrées, sans leur consentement, de leurs lieux de vie informels en Ile-de-France, pour être regroupées dans des « Sas d’accueil temporaires », éloignés des sites olympiques.
Ce rapport dénonce dès lors une politique discriminatoire d’invisibilisation de l’espace public de ces populations indésirables, afin de ne pas ternir l’image festive des J.O.
La psychiatrie n’est malheureusement pas épargnée par ce nouvel hygiénisme social.
Dans plusieurs villes situées sur le passage de la flamme olympique, des patients hospitalisés sous contrainte ont été privés de sortie par instruction préfectorale, conduisant la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté à saisir par courrier le ministre de l’intérieur le 24 juin, pour atteinte aux droits fondamentaux des malades psychiatriques.
Mais nous nous devons de témoigner aujourd’hui de faits encore plus préoccupants, qui démontrent un dessein de nos autorités sanitaires d’instrumentaliser la psychiatrie à des fins de police sociale.
L’équipe mobile psychiatrie précarité de notre hôpital vient en effet d’être sollicitée par notre Agence Régionale de Santé pour « évaluer » des personnes venant d’être « mises à l’abri » dans une aile d’un établissement de santé désaffecté. Sous le couvert pharisien de l’assistance, cet ordre de mission sibyllin passe délibérément sous silence qu’il s’agit en réalité de procéder au tri et à l’orientation d’environ 80 SDF, qui ont été évacués de Roissy et parqués, sans leur consentement, pour la durée des J.O…
Voudrait-on alors faire de la psychiatrie le supplément d’âme ou la caution bien-pensante de cette opération violente de mise au ban ?
Michel Foucault, dans son cours de 1974 au Collège de France Le pouvoir psychiatrique (2), a magistralement décrit la « fonction-Psy » comme dispositif disciplinaire de savoir/pouvoir, œuvrant à légitimer la défense de l’ordre social à l’encontre des indisciplinables.
Dans cette perspective, le philosophe Guillaume le Blanc a proposé une thèse encore plus subversive, à la lumière du traitement contemporain de l’extension de la précarité et de l’exclusion des pauvres (3).
Les procédures de contrôle et d’évaluation, déployées dorénavant par le pouvoir psychiatrique au sein de cette population inactive grandissante, le mènent à discerner une « porosité » de l’ « archipel carcéral », qu’avait conceptualisé Foucault dans Surveiller et punir, avec l’émergence de ce qu’il qualifie d’ « archipel asilaire », partageant, dans un « continuum médico-social », le même impératif de « défense de la société », en réactualisant la figure menaçante de l’individu dangereux, étendue de nos jours aux catégories des vagabonds improductifs et inemployables.
Ainsi devons-nous aujourd’hui constater amèrement la résurgence new-look des « dépôts de mendicité » de l’Ancien Régime, destinés à recueillir indistinctement la misère et l’inutilité sociales.
S’illustrerait bien également, dans cette affaire édifiante, la pertinence de l’analyse de Giorgio Agamben dans Homo sacer (4,5), voyant dans l’état d’exception et dans le camp le paradigme caché de la gouvernementalité contemporaine de la « vie nue ».
Confrontés aux tentatives d’usurpation cyniques et bio-politiquement correctes de notre noble mission soignante, menacée d’être dévoyée en « flichiatrie » et dût-elle contribuer à préserver le visage enchanté des J.O. de Paris, nous reste encore à défendre l’honneur de notre déontologie médicale et à faire nôtre la pratique, à laquelle invitait Foucault dans une conférence en 1978 (6), de « l’indocilité réfléchie » et de « l’art de l’inservitude volontaire ».
Docteur Olivier Labergère Chef du Pôle de Psychiatrie générale, Centre Hospitalier de Gonesse
Références :
(1) 1 an de nettoyage social avant les J.O.P. 2024. Collectif Le revers de la médaille, Juin 2024 (2) Michel Foucault. Le Pouvoir psychiatrique. Gallimard, 1974 (3) Guillaume le Blanc. L’histoire de la folie à l’âge classique. Une histoire de la pauvreté. In, Usages de Foucault. PUF, 2014 (4) Giorgio Agamben. Homo sacer. Le Seuil, 1998 (5) Giorgio Agamben. Etat d’exception. Le Seuil, 2003 (6) Michel Foucault. Qu’est-ce que la critique ? Vrin, 2015
Lettre à mes amis des Assises citoyennes du soin psychique
Malheureusement pour moi, je ne serai pas présent cette fois-ci aux assises citoyennes du soin en raison d’engagements pris antérieurement et que je ne pouvais pas annuler ou reporter. Mais je tiens à vous adresser ces quelques lignes. Depuis tant d’années que nous déplorons la mort annoncée d’une psychiatrie humaine, elle est en train de se produire massivement et même dans certains cas elle s’est déjà manifestée par des signes qui ne trompent pas : désertion des soignants, absences de réponses humaines à des souffrances psychiques énormes, discours en faux-self de nos gouvernants sur l’amélioration des conditions de soins des patients et de travail des soignants, déni massif du phénomène par la plupart des médias malgré quelques journalistes courageux et conscients qui crient eux aussi dans le désert, détournement des dispositifs de soins efficaces (les secteurs, les cmpp…) au profit de vitrines démagogiques (les centres ressources hyperspécialisés), disjonction contraire à l’éthique médicale des praticiens du diagnostic et de ceux de la prise en charge, j’en passe et des meilleurs, comme la création d’un Institut du Cerveau de l’Enfant en réponse à l’effondrement de la pédopsychiatrie. Tout cela répond à une logique de vente du service public au privé à but lucratif et au remplacement d’une pensée du soin psychique par des protocoles (que j’appelle désormais des proctocoles!) automatiques et généralisants là où un soin sur mesure est plus que jamais indispensable. Une simplification abusive en résulte qui va contre les travaux sur la complexité qui caractérisent le soin psychique : en effet, beaucoup de paramètres entrent dans l’équation des maladies psychiques qui doivent être traités de façon articulée en tant qu’éléments de sous-ensembles distincts mais complémentaires. Or nous assistons à une prise de pouvoir de la génétique et des neurosciences, souvent réduites à une vague idéologie scientiste, sur tous les autres continents de savoirs qui ont une aussi grande importance dans l’équation générale : la psychologie, la psychopathologie, la psychanalyse, la sociologie, l’anthropologie, le politique. Devant un tel gâchis de savoirs accumulés depuis des lustres par des praticiens de tous statuts et de toutes les professions concernées, des patients, de leurs familles et amis, à la condition qu’ils ne soient pas instrumentalisés par les puissants au service de leur pouvoir ravageur, il nous faut devenir plus pédagogues pour montrer l’ampleur du piège qui se referme sur les principaux intéressés et ceux qui les accompagnent. Les associations de professionnels doivent faire alliance avec eux afin de les aider à quitter cette illusion de l’homme neuronal qu’il suffirait de traiter biologiquement et comportementalement pour que la maladie mentale devienne une maladie « comme les autres ». A ce sujet, l’exemple de l’autisme est frappant, car il est la caricature de l’idéologie régnante sous le couvert de la générosité hypocrite de l’inclusion scolaire généralisée. Là encore les trésors découverts par les psychopathologues transférentiels ont été mis sous le tapis de la science avec des arguments dignes de l’Inquisition. Il nous faut lutter ensemble pour retrouver une cohérence dans la prise en charge humaine de la souffrance psychique qui laisse sa place à tout ce qui peut aider le sujet en déshérence à pouvoir compter sur ses soignants et ses amis sans être emmerdé par un a priori numérisé qui ne peut que le ravaler au rang d’une statistique supplémentaire. Non le sujet n’est pas un pourcentage, c’est un citoyen qui a besoin de la compassion de ses concitoyens et de la passion de ses soignants. De tout cœur avec vous,
« Ce jour-là j’ai compris ce qui me troublait. Peut-être moins le spectacle de la douleur, de la déraison, du dénuement, que cette lutte qui ne s’éteint jamais, au bout d’un an comme de vingt, en dépit des traitements qui érodent la volonté et du sens de la défaite, ça ne meurt jamais, c’est la vie qui insiste, dont on ne vient jamais à bout malgré la chambre d’isolement et les injections à haute dose. Tous refusent, contestent, récusent, aucune folie ne les éloigne définitivement de cet élan-là. » Durant toute une année, Joy Sorman s’est rendue au pavillon 4B d’un hôpital psychiatrique et y a recueilli les paroles de ceux que l’on dit fous et de leurs soignants. De ces hommes et de ces femmes aux existences abîmées, l’auteure a fait un livre dont Franck, Maria, Catherine, Youcef, Barnabé et Robert sont les inoubliables personnages. À la folie est le roman de leur vie enfermée.
Après l’attentat terroriste de la Tour Eiffel décrit comme un « ratage psychiatrique » par G. Darmanin, le drame de Meaux a donné l’occasion à J-F Copé maire de cette commune, de s’émouvoir de l’état de souffrance de la psychiatrie dans une tribune. Un débat parlementaire doit se tenir mi janvier sous l’impulsion des élus L.R.
En 2024 assisterons-nous à un nouvel épisode de « la chasse à la folie », pendant psychiatrique de « la chasse à l’enfant » des enfants du bagne de Belle-Ile racontée par Prévert et Chalandon? Car la psychiatrie sécuritaire pourrait avoir de beaux jours devant elle. Dans ce moment où les libertés publiques et les garanties constitutionnelles sont affaiblies par des politiques brunes et scabreuses, certains des pygmalions de la psychiatrie sécuritaire s’apprêtent à sortir du bois. Après l’attentat terroriste de la Tour Eiffel et l’annonce d’un « ratage psychiatrique » par Darmanin, le drame de Meaux a donné l’occasion à Jean-François Copé, maire de cette commune, de s’émouvoir des problèmes psychiatriques dans une tribune intitulée« Maladie mentale : nous sommes tous concernés » et publiée dans l’Express le 3 janvier. Un débat parlementaire devrait se tenir mi-janvier sous l’impulsion des élus LR.
Ces derniers temps, à chaque histoire dramatique, le traitement médiatique de la psychiatrie renoue avec le sensationnalisme morbide. Il est utile de rappeler que pour des faits similaires, lors des soulèvements intervenus dans les HP en 2018-2019, les médias mettaient d’abord en avant la catastrophe psychiatrique organisée par les pouvoirs publics et les politiques successives. Aux côtés de certains drames inévitables, la croissance des tragédies évitables s’élucidait alors par la destruction du service public psychiatrique, l’abandon des usagers-patients-psychiatrisés et des équipes de soins. L’explication simpliste du « schizophrènes dangereux » à enfermer était moins prégnante. Cette parenthèse débutée sous le quinquennat Hollande s’est refermée avec la circulaire Colomb en mai 2019. Cette dernière coagulait de nouveau les personnes hospitalisées sans leur consentement et les fichés S pour terrorisme.
Dans l’après covid, le populisme pénal poursuit son grand retour et la figure du malade dangereux est remise au goût du jour pour contenter les bas instincts des médias bollorisés. La loi immigration a démontré que les politiques macronistes, sous les ors de « La République », se marient à celles d’extrême droite. Pour créer un tel « arc républicain » intégrant des éléments fascistes « respectables », il est donc important de spectaculariser les faits divers et de jeter la faute sur la psychiatrie.
L’été dernier, nous publiions une tribune collective dans le Parisien suite à un drame survenu à Annecy où la santé psychique vacillante de la personne était pointée. Nous rappelions ce simple fait d’expérience quand la folie n’est ni soignée ni accompagnée, elle peut se transformer en furie. Incriminer le seul déni de la personne voire de ses proches est profondément simpliste. Comment faire avec le déni sociétal sciemment entretenu depuis des années, celui des politiques publiques, qui refusent de traiter humainement la problématiques de soin psychique pour les personnes les plus vulnérables ?
A la fin de l’automne, le ministre de l’Intérieur a évoqué « un ratage psychiatrique » dans l’affaire de l’attentat terroriste de la Tour Eiffel. Ces déclarations ont pu à bon compte éluder le ratage des services de renseignement et de l’arsenal juridique qu’ils ont déjà pour contraindre une personne suspecte. Dans cette séquence, les chantres de la macronie ont presque réussi à faire croire au grand public qu’il n’était pas possible d’interner une personne ayant des troubles psychiques et menaçant l’ordre public…
Tweet de BFMTV suite aux propos de Laurent Nunez, préfet de police de Paris
Les contre-vérités, l’incompétence ou la méconnaissance (si ce n’est un cocktail des trois?) ont permis la tenue de tels propos sur les plateaux télévisés. Il serait impossible pour le pouvoir administratif et policier de contraindre à une hospitalisation quand il y a des troubles psychiques avérés. Cela est faux. Si la contrainte n’est pas possible, c’est qu’en réalité les troubles psychiques ne sont pas avérés.
Si ratage psychiatrique il y a, l’analyse des causes systémiques est un préalable. Raisonner (voire gouverner) à partir de faits divers soumet trop souvent la raison aux émotions brutes auxquelles répondront une brutalité des solutions.
Ratage systémique
Le ratage systémique c’est celui des politiques publiques criminelles que nous dénoncions avec le Collectif Inter Urgences en 2019. Résoudre la crise profonde traversée par la psychiatrie publique serait de ne pas se contenter de réponses de surface comme celles des Assises gouvernementales de la Santé Mentale (septembre 2021) ou des contre remèdes qui aggravent sans cesse la catastrophe gestionnaire. Par exemple la mutation des pratiques qui se présentent comme du soin mais qui ne sont en réalité qu’un succédané de mesure de contrôle, de soumission voire d’avilissement des premiers concernés. Non seulement ces gadgets santé-mentalistes ne résolvent rien mais, de surcroît, ils aggravent le niveau de défiance des citoyens vis à vis des soins psychiques.
Est-ce une solution de médicamenter de façon massive et de façon quasi incontrôlée des pans de plus en plus larges de la population (prescriptions d’amphétamines chez les enfants, d’anxiolytiques et d’antidépresseurs chez les ados et les étudiants, d’hypnotiques et autres psychotropes dans la population adulte) ? Est-ce là la seule forme de soin possible ? En réalité, ces politiques de santé nourrissent le nihilisme thérapeutique et les pulsions de contrôles et d’emprise des personnes troublées psychiquement. Les solutions simplistes restreignent notre capacité collective à penser un changement profond des affres de nos sociétés.
Dans ce contexte, comment croire qu’un débat parlementaire sur la psychiatrie puisse-t-être autre chose qu’une farce macabre destinée à faire endosser aux plus malades, aux plus pauvres, aux plus exclus les heurts des politiques publiques et des pratiques de soins délétères de ces dernières années ?
Faudrait-il rappeler à mesdames et messieurs les parlementaires que la psychiatrie est revenue par trois fois à l’Assemblée Nationale ces dernières années (2020, 2021, 2022) par le biais de Questions Prioritaires de Constitutionnalités ? Il s’agissait alors de légiférer sur les inconstitutionnalités dans les mesures légales d’encadrement des mesures d’isolement et de contention dans les services de psychiatrie. Aucun débat d’ampleur n’a jamais eu lieu lors des ces trois séquences, les penchants majoritaires de l’Assemblée ne montrant que peu d’intérêt sur de telles mesures considérées comme « thérapeutiques » par le Ministre de la Santé d’alors. Ce silence complice et les voies pour s’en dégager est l’objet du livre « Abolir la contention »
Rien à cirer non plus de créer de réels débouchés politiques aux mobilisations des collectifs de soin partout sur le territoire qui ont créé le Printemps de la Psychiatrie. Le plan santé mentale de feu Agnès Buzyn et du délégué ministériel à la psychiatrie (certainement disparu aujourd’hui?) n’a été qu’un plan de communication pour plateau télé.
Des élus face à la réalité?
Si un débat parlementaire doit se faire sur la psychiatrie, il s’agirait que les députés aient du courage. Est-ce possible dans un tel hémicycle avec tous les précédents et les 49.3 gouvernementaux ?
Il est évident que de plus en plus d’élus locaux, quelque soit leur bord politique, éprouvent réellement la catastrophe psychiatrique sur le terrain. Peut-être sont-ils choqués par les réalités racontées par leurs administrés ? Peut-être avaient-ils tendance à les ignorer jusque-là : la catastrophes organisée des services publics de santé dont la psychiatrie publique, l’inflation des déserts médicaux, l’accroissement sans précédent de mesures violentes de soins (surmédicamentation, inflation des contentions et des isolements psychiatriques, délais d’attente insupportable, impossibilité d’être tout simplement soigné quand on est consentant aux soins, impossibilité d’être soigné dignement quand le consentement n’est pas possible…). Peut-être que le pragmatisme de terrain impose à ces élus un pragmatisme dans les pratiques : faire que les personnes avec des troubles psychiques soient pris en charge humainement ? Peut être est-ce à ce titre que certaines des propositions du Printemps de la Psychiatrie sont reprises dans la tribune du Maire de Meaux ? Si tel est le cas, nous devons faire avancer collectivement, avec toute la complexité requise, une psychiatrie digne et accueillante.
Pour autant, nous devons nous interroger sur leur instrumentalisation possible et sur leur détournement au profit de logiques de renfermement. La suite nous dira dans quel sens penche la balance. Rappelons tout de même que l’entourage du Président Sarkozy était aux affaires quand le collectif des 39 se mobilisait contre la nuit sécuritaire à partir du 2 décembre 2008 et du discours d’Antony. Que des choix politiques ont été faits alors : entre autres choses débloquer en urgence 70 millions d’euros pour relever la hauteur des murs, construire de nouvelles chambres d’isolement et augmenter le nombre d’unités pour malades difficiles. Rien n’a été résolu, beaucoup de choses se sont aggravées depuis.
Le débat parlementaire du 17 janvier 2024 avec Eric Ciotti comme co-organisateur et Marine Le Pen en embuscade, est à hauts risques pour les personnes les plus malades, pour les libertés fondamentales, pour l’éthique et le secret médical. Le précédent de l’odieuse loi immigration précise le cadre parlementaire dans lequel risque de se trouver exposés les malades psys. La vindicte populaire n’est pas loin. Et espérons que nos parlementaires ne se tournent pas vers l’autre côté de l’Atlantique… En Argentine des dispositions du décret omnibus du nouveau président fasciste Milei concernent la psychiatrie. Au programme : toujours plus de contraintes aux soins, d’institutions asilaires, de cliniques privées et de psychotropes. En clair, le programme des lobbys santé-mentalistes français sans le novlangue et la communication autour de l’inclusion et de la déstigmatisation…
Débattre sur la psychiatrie sans débattre à partir des pratiques concrètes et des droits des usagers est voué à l’échec et aux impasses dans lesquelles nous sommes collectivement empêtrées. Dans « Abolir la contention », j’aborde les sangles psychiatriques de la culture de l’entrave qui sont sources de défiance dans le grand public, parmi les professionnels, au sein de la classe politique et pour les premiers concernés. Dans le dernier chapitre se trouvent des propositions à différents échelons (local, national et international), elles pourraient servir la cause d’une loi soutenant une psychiatrie réellement soignante et qui ne se limiterait pas à l’accroissement sans fin des logiques sécuritaires.
Car un tel accroissement nourri le nihilisme thérapeutique. Ce nihilisme « concerne tout le monde ». Nihilisme des politiques qui pensent qu’on ne peut rien faire pour les malades mentaux les plus en difficulté si ce n’est les exclure et les faire disparaître du regard. Nihilisme du corps psychiatriques incapable de soutenir des soins psychiques réels (dans notre définition, le corps psychiatrique va des tutelles qui mettent en application les politiques de santé : agences régionales de santé, directions des hôpitaux psychiatriques aux professionnels du soin à tous les niveaux de la hiérarchie). Nihilisme du corps social à composer avec le tragique de l’existence humaine.
Défaire ce nihilisme, c’est défaire un « ratage » collectif. Et pour le défaire pas d’autre choix que de penser comment accueillir les personnes en grande difficulté psychique. Nos parlementaires auront-ils le courage de faire un tel virage politique à 180 degrés ? Accueillir plutôt qu’exclure ?
Mathieu Bellahsen, le 8 janvier 2024
Lire les publications de Mathieu Bellahsen sur son blog Mediapart
Le meurtre – requalifié en assassinat – d’une infirmière par un patient de la psychiatrie remet, sur la scène médiatique, une avalanche de commentaires, comme un fait social majeur.
L’acte exige, évidemment, la réflexion soignante sur la prise en charge thérapeutique et ses limites. Mais, il est nécessaire de souligner, avec une étude d’Anne Lowell de 2010, que les crimes de malades mentaux restent exceptionnels, sept fois moins que dans la population dite normale.
Une campagne contre la psychiatrie publique
Une presse sensationnaliste ou d’extrême droite appelle, bien entendu, à un grand renfermement du fou comme étranger absolu de notre société. L’enjeu politique est bien la mise au pas de la psychiatrie publique et de ses pratiques de soins relationnels et institutionnels. C’est le secteur public de psychiatrie et son hôpital qui est visé.
La politique de réduction du soin à un facteur de rentabilité marchande et de son management s’impose à toutes les pratiques. Elle vise à réduire le soin à une analyse factorielle de bonnes pratiques de maîtrise et de contrôle sécuritaire du symptôme. Cela ne règle en rien la durée de la maladie de la subjectivité psychique.
Dans ce contexte d’instrumentalisation économiste et politique où l’accès aux soins est mis à mal par les restructurations permanentes, la crise est majeure. Elle amène des centaines de médecins, psychologues et infirmier·ères à démissionner à force de ne plus pouvoir faire leur métier réduit à la contrainte et à la contention généralisée des patient·es. Dans sa psychose, le patient meurtrier le rappelle en disant s’attaquer aux blouses blanches.
Un déni gouvernemental
La réponse gouvernementale est glaçante tant elle dénie la réalité de ces politiques gestionnaires de tri public-privé et ses propres responsabilités institutionnelles. Elle appelle à plus de contrôles d’isolement-enfermement, de contrôle social et de bracelets électroniques, comme dans les prisons.
Elle refuse une réelle politique de soin de service public pour l’inclure dans les recommandations de baisses des financements publics de l’Union Européenne. Le déni est ici cynisme. La perte du discernement est bien l’irresponsabilité pénale qui appelle à soigner et non le populisme pénal de l’emprisonnement. L’accès aux soins ne peut se réduire ni à un tri d’orientation, ni à la mise en observation contrainte de 72 heures à l’hôpital (véritable garde à vue de la Loi sarkoziste du 5 juillet 2010 qui est à abroger).
Pour une autre pratique clinique
L’alternative d’une pratique clinique humaine consiste à ne pas faire du délire une condamnation à perpétuité. Il s’agit de le traiter et de le stabiliser vers la guérison, par un accès aux soins d’accueil relationnel. Elle implique la continuité du soin institutionnelle avec son accompagnement social. Cela suppose, au-delà du traitement médicamenteux symptomatique d’apaisement, des soignant·es en nombre, à former au soin de la maladie subjective.
A l’invitation de l’association « Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui », Mathieu Bellahsen s’est exprimé sur le plateau des Glières le 29 mai 2022 « pour relater une expérience concrète d’émancipation dans la psychiatrie publique réprimée par celles et ceux qui la saccagent sans vergogne. Récit en écho des abandons et répressions dans l’hôpital public ».
Depuis une dizaine d’années avec un collectif de soins comprenant des soignants et des patients-usagers-psychiatrisés du secteur d’Asnières sur Seine en banlieue parisienne, nous mettions en place patiemment, pas à pas, un travail de psychothérapie institutionnelle s’appuyant sur la centralité du droit des patients.
En deux mots, la psychothérapie institutionnelle a émergé au coeur de la catastrophe, de la Guerre d’Espagne, des camps d’internement et de la Seconde Guerre Mondiale en partant du postulat qu’il fallait soigner le milieu de soin, pour que d’aliénant celui-ci devienne thérapeutique.
La psychiatrie continue d’être hantée dans ses pratiques quotidiennes par les agissements du spectre asilaire, des maltraitances ordinaires qui s’ignorent – dont celles des soignants-, des postures bureaucratiques sadiques assumées aux noms du bien des patients et de leurs déraisons, spectre asilaire qui continue de leur dénier la citoyenneté commune.
En dix ans, nous étions arrivés à des fondements solides mettant la parole, les actes et les gestes des premiers concernés, les patient.e.s-usager.e.s-psychiatrisé.e.s, comme source de l’instituant de nos dispositifs de soins. Nous avions banni les pratiques de contentions physiques. Les portes de l’unité d’hospitalisation étaient ouvertes malgré les pressions récurrentes des administrateurs de gardes et des équipes des autres pôles. Nous nous appuyions sur les rapports toujours positifs de la Haute Autorité de Santé et du Contrôle Général des Lieux de Privation de Libertés concernant le service.
Les réunions des collectifs de soins (patients et soignants) se déroulaient sur tous les lieux du secteur (hôpital de Jour, unité d’hospitalisation, Centre d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel, Centre Médico-Psychologique). Pour lutter contre les cloisonnements des soignants, poison clivant dans la clinique quotidienne, une réunion hebdomadaire de l’ensemble des professionnels du secteur avait été instituée pour que la créativité et l’inventivité de l’équipe se déploie; pour penser les circulations physiques et psychiques, pour affronter ensemble les difficultés des soins nécessairement singuliers dus aux personnes prises dans des tourments traumatiques, délirants, suicidaires, abandonniques, psychotiques.
Les clubs thérapeutiques, espace de décisions et de démocratie directe, prenaient la forme d’association loi 1901, l’association Et Tout et Tout du Journal, la radio Sans Nom – Colifata France, travaillaient à des rapports plus horizontaux, plus égalitaires entre toutes et tous. Les liens avec la municipalité, avec les copains du monde culturel (le T2G – théâtre de Gennevilliers) et avec les autres collectifs de soins au sein du TRUC (Terrain de Rassemblement pour l’Utilité des Clubs) développaient un réseau intense et riche ainsi qu’avec des associations militantes tels que le CRPA, HumaPsy (Zyplox d’Humapsy se tenait ici-même en 2019)…
Les soignants investis dans ce travail de transformations concrètes y allaient corps et âmes, au sens propre avec le développement de nombreuses pratiques corporelles et psychothérapiques inventives. Cela n’allaient pas sans résistances internes où une partie de soignants se sentait mis en accusation par les patients alors que ceux-ci les interrogeaient de façon légitime sur le pourquoi de tel fonctionnement, sur les postulats arbitraires « allant de soi».
En 2019, jusqu’à la manifestation du 14 novembre, nous étions de toutes les luttes pour la psychiatrie publique, pour l’hôpital public car nous vivions la désertion progressive des professionnels et les conditions d’accueil dégradées voire dégradantes des patients. Là comme ailleurs, les recrutements se faisaient de plus en plus difficiles, amenant des tensions surajoutées à la vie habituelle des services. Quelques semaines avant le covid nous rappelions à l’ensemble de l’équipe que « le directeur de l’hôpital c’est le patient » et qu’un secteur de psychiatrie n’est pas fait principalement pour les soignants mais bien pour répondre aux besoins des personnes qui s’y soignent.
Fort de tout ce travail, le secteur d’Asnières était jugé comme à part au sein de l’établissement de Moisselles. A part du fait du travail clinique qu’une bonne moitié du service soutenait, des analyses politiques que nous partagions et de nos pratiques liant ces registres avec les droits fondamentaux.
En mars 2020, le covid arrive et met un couvercle sur ce moment de crise que nous traversons. Le clivage principal au sein de l’équipe est le suivant : certains soutiennent les prises de pouvoir sur les patients, les enfermements, le non-respect de leurs paroles. D’autres, dont nous sommes, ne s’accommodent pas des solidarités professionnelles se faisant contre l’expression des patients et de leurs libertés fondamentales.
Par la suite, certains des soignants du service rétifs aux transformations décidées avec les patients seront les moteurs de la réaction asilaire contre les pratiques émancipatrices. Ils feront une alliance avec la direction contre les psychiatrisés et contre les soignants soutenant la parole des psychiatrisés dussions-nous nous opposer aux logiques corporatistes soignantes.
En avril 2020, une unité covid s’ouvre au sein de l’établissement de Moisselles. Sur le papier, il est expliqué que tout patient entrant reste trois jours « isolé » dans sa chambre le temps d’avoir un test. Pour les covid positif, le protocole les « isole » 14 jours. Très tôt avec les médecins du service nous nous apercevons que les patients sont isolés non au sens de la médecine infectieuse mais au sens de la psychiatrie, c’est à dire : enfermés à clé. Le 15 avril, j’envoie un mail à la direction resté sans réponse sur la confusion entre isolement psychiatrique et isolement sanitaire que je renommerai « confinement sanitaire » pour que le mot isolement ne nourrisse pas cette ambiguïté initiale.
Les enfermements se poursuivent. Dans la nuit du 7 au 8 mai 2020, cette fois-ci sur l’unité d’Asnières, deux personnes ont de la fièvre faisant craindre un confinement général de l’unité car le troisième cas transforme l’unité en cluster. Cette nuit-là, les verrous de confort – que nous avions obtenu quelques années plus tôt pour que les patients puissent s’enfermer eux-mêmes dans leur chambre pour avoir leur espace personnel – seront renversés en verrous d’enfermement.
Aucune enquête administrative n’ayant été diligentée, la lumière ne sera jamais faite sur qui a pris cette décision d’enfermer tous les patients à clé en chambre simple et double. Est-ce le directeur de garde ? La psychiatre de garde ? Les deux ? Toujours est-il que les serruriers, eux, ont reçu des ordres et que tous les patients ont été bouclés.
Ironie de l’Histoire, le lendemain c’est le 8 mai 2020, fête de la Libération. Une jeune psychiatre de garde est sollicitée par la direction pour aller prescrire les enfermements. Courageuse, elle refuse au nom de sa déontologie et de son éthique. On ne peut enfermer à clé sans motif psychiatrique. Elle est menacée d’un signalement à l’ARS pour mise en danger de la vie d’autrui. Elle ne se soumet pas et me prévient le 9 mai au matin de ce qui s’est passé.
Devant la gravité des faits, devant les mails restés sans réponse, et après discussion avec certains de mes collègues psychiatres et cadres et la présidente de la Commission Médicale d’Etablissement, décision est prise d’alerter immédiatement le Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté, au nom des soignants du service qui pensent que le covid ne peut pas servir d’argument contre l’état de droit et les libertés fondamentales. Nous informons aussi la direction de l’établissement et les médecins chefs des autres pôles de cette alerte. J’écris également un signalement au Procureur de la République au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale en qualifiant les faits de « séquestration » collective, de plus de 8 jours, faits passibles tout de même de 30 ans de prison.
Le 11 mai, un patient se jette par la fenêtre d’une des chambres de l’unité covid.
Le 18 mai, l’équipe du CGLPL fait une visite surprise et saisit les tutelles et la direction de l’hôpital d’une recommandation en urgence en date du 25 mai en faisant sienne la distinction entre le confinement sanitaire et l’isolement psychiatrique. Le CGLPL parle de pratiques illégales et de maltraitances mises en œuvre dans des conditions indignes. Les portes des chambres de l’unité covid se réouvrent fin mai avec son lot de traumatismes psychiques pour les patients ayant vécu ces séquestrations.
Début mars 2020, nous avions publié avec Rachel Knaebel et Loriane Bellahsen « la révolte de la psychiatrie. Les ripostes à la catastrophe gestionnaire ». Pendant le confinement, nous recevions des infos sur la généralisation discrète de ces pratiques confondant isolement psychiatriques et confinement sanitaire. Nous en avons fait part au CGLPL. Ayant mené sa propre enquête, Adeline Hazan et son équipe décident de publier le 19 juin 2020 au Journal Officiel la quatrième recommandation urgente concernant un établissement public de psychiatrie, Moisselles. Les médias relayent l’information au niveau national.
Dans le même temps, une lettre anonyme arrive à la direction nous accusant moi-même, l’encadrement du pôle et des professionnels parties prenantes du travail de psychothérapie institutionnelle de « harcèlement », « maltraitance » et « abus de pouvoir ». Les motifs invoqués pour légitimer ces propos sont d’avoir aidé à créer un Groupe d’Entraide Mutuelle (GEM) avec les patients, d’avoir embauché un éducateur sur un poste d’infirmier, d’avoir autorisé une psychomotricienne et un psychologue à faire des visites à domicile pendant le premier confinement. D’autres reproches concernent la médecin responsable de l’hôpital de jour où les « anonymes » se plaignent de la perte de sens de leur travail au fur et à mesure que les patients étaient plus actifs dans les décisions et dans ce qu’ils voulaient pour leurs soins.
Je ne prendrai connaissance de cette lettre anonyme que le 8 juin 2020 quand la direction diligentera une enquête administrative pour faire la lumière sur ces accusations anonymes de délits. Dans le même temps, après la publication de la recommandation au JO, nous sommes mis à l’écart des groupes de l’établissement sur les droits des patients.
Début juillet 2020, la direction nous demande des comptes à chaque sortie non autorisée de patients parlant, à tort, de « fugues ». Je passerai sur l’enquête administrative à charge, partielle et partiale à charge qui a duré neuf mois et qui a refusé de rencontrer 25 professionnels du secteur qui l’avaient demandée officiellement et à plusieurs reprises. Ces 25 professionnels étaient moteurs dans ce travail de désaliénation… Je passerai sur le refus de nos droits fondamentaux d’être entendus au titre d’une instruction équitable. Ce refus fait l’objet d’un recours devant le tribunal administratif, ainsi qu’au pénal. Le Défenseur des Droits s’en est saisi pour instruire une enquête étant donné la gravité des faits et les répressions subies.
Rappelons qu’aucune enquête administrative n’a eu lieu sur les privations de liberté. Les médecins ayant enfermé indument ont été remerciés… Au sens de féliciter. La directrice de l’établissement a vu son nom publié au Journal Officiel six mois après la recommandation du CGLPL pour une cérémonie d’attribution en Préfecture de la médaille de l’Ordre du Mérite…
Continuant ses excès de pouvoir et ses calomnies, en juin 2021 la direction de l’établissement va plus loin et publie une note de synthèse nous accusant – et c’est écrit noir sur blanc -« d’épuration de professionnels », de « morts de patients » et des « fugues ». Cette note diffamante passe alors dans les différentes instances de l’hôpital.
Le 8 juillet 2021, la directrice prend la décision de me retirer la chefferie de pôle au motif que cela apaisera la situation et apportera une amélioration des conditions de soins pour les patients. L’établissement nous dit alors que ce n’est pas une sanction disciplinaire. Les patients écrivent des courriers aux tutelles, à la direction. Ils ne recevront aucune réponse.
Je passe sur la complicité de l’ARS et du Ministère de la Santé qui refusent aux syndicats une enquête de l’IGAS sur le fonctionnement de cet établissement. Je passe encore sur la complicité de certains représentants locaux de l’association de famille UNAFAM qui a parlé de « descente du CGLPL » en légitimant les enfermements. Je passe enfin sur la complicité de la CGT locale qui a préféré défendre l’image de l’établissement, des professionnels complices, des enfermements et des soignants contre les pratiques institutionnelles du secteur d’Asnières en faisant des alliances malsaines avec la direction.
En août 2021, le service d’hospitalisation met la clé sous la porte. Tout le collectif des psychiatres du secteur part ainsi que de nombreux soignants. Les patients hospitalisés sont dispatchés dans d’autres unités. L’unité ne rouvrira que fin octobre 2021 avec 14 lits de moins. Retour à l’anormal, la porte du service est de nouveau fermée à clé. Pourquoi se priver d’économies et d’enfermement ? Dix ans de travail détruit en quelques semaines.
Pour vous laisser juges des priorités du pouvoir concernant le droit des patients, il y a quelques semaines à Chinon, la CGLPL Dominique Simmonot a écrit un courrier au Ministre de la Santé pour témoigner d’un secteur de psychiatrie se passant des contentions, n’ayant que peu recours aux chambres d’isolement, travaillant les portes ouvertes et valorisant la parole et les décisions des usagers. Un service comme l’était le nôtre. Qu’a répondu le ministre ? Qu’il soutenait les réorganisations de l’hôpital de Chinon. Même si ces dernières devaient se faire au détriment des bonnes pratiques du secteur de la psychiatrie et contre les Droits fondamentaux des patients.
Dix ans de travail détruits sur l’autel des abus des directions hospitalières, des politiques de santé criminelles et de ces agents exécutant qui refusent de voir les patients comme des sujets de soins et des sujets de droit.
Dix ans de travail collectif détruits par des collaborateurs de l’intérieur, des auteurs de lettres anonymes, des soignants qui ont refusé activement la transformation du service dans un sens d’accueil, d’ouverture et d’émancipation en privilégiant les calomnies sur les professionnels engagés.
Notre sentiment collectif est une profonde colère du fait de l’injustice vécue, colère aussi d’une scène manquante pour instruire les conflits profonds sur le sens des soins psychiques.
Aujourd’hui, les patients avec qui nous sommes encore en contact ont peur de se faire hospitaliser car ils savent que l’arbitraire est de retour, que le non-respect de leur parole est fondateur de ce nouveau moment pour le secteur.
A ce jour, je vous laisse juges de l’épuration dont il est question.
Je dédie cette intervention aux patients du secteur d’Asnières et à mes collègues avec qui nous avons construit ce qui restera comme une expérience fondatrice de la psychiatrie d’aujourd’hui dont la répression est à mon sens à la mesure de sa potentialité créatrice et politique et des émergences à venir : Alain, Sylvie, Ourida, Marc, Véronique D., Catherine D., Laurence, Julie, Marie-Laure, Farid, Véronique S., Benjamin, Magali, Laure, Ahmed, Daouda, Laurent, Nadia, Abdel, Estelle, Amélie, Géraldine, Nawal, Sarah, Fatma, Justine, Aurore, Cora, Mathilde, Zoé, Moutiou, Catherine, Hakim, Patricia, Dimitri, Mathilde, Jad, Baptiste, Alfredo, Benjamin, Maider, Halima, Mina, Michèle, Manon, Gilles, Samantha, Emilie, Noémie, Sabrina, Meriama, et quelques autres…
Les témoignages de citoyens, d’élus, de professionnels et de personnes directement concernées par la déconstruction rapide de notre système de santé se font chaque jour plus nombreux. Ils viennent dire aux gouvernants, notamment à ceux des trois dernières mandatures présidentielles (Sarkozy, Hollande et Macron), que contrairement au pacte républicain sur l’égalité des chances, sur la justice sociale et sur la solidarité nationale, le compte n’y est plus du tout. Le système de santé français, qui était une des réussites de la politique en faveur des citoyens de la deuxième moitié du vingtième siècle, est devenu en quelques dizaines d’années, la honte de notre dispositif de solidarité. Si vous êtes riche, habitant d’une grande ville, et prêt à passer devant les autres, alors vous avez une bonne chance de pouvoir vous soigner de façon relativement correcte. Il vous en coûtera cher, puisque vous serez probablement obligés de recourir à des soins proposés par les établissements privés à but lucratif, dans lesquels les dépassements d’honoraires ne font même plus scandale lorsqu’ils atteignent des chiffres faramineux. Mais si vous avez le malheur de ne pas « cocher »dans ces cases de privilégiés, le résultat sera tout autre. Vous serez obligés de vous rendre dans les hôpitaux publics où la fréquentation est en augmentation constante, où les soins, lorsqu’ils ne sont pas annulés pour raison de covid 19, sont dispensés avec les moyens disponibles, mais en permanente diminution, par des soignants, médecins, infirmiers et tous leurs collègues de l’équipe soignante, harassés, découragés, en colère de constater, jours après jours, les effets d’une « casse »programmée par les lobbies capitalistes cyniques et intéressés. Les gouvernants, alertés depuis des lustres par cette involution désastreuse, ne s’en sont souciés à aucun moment, même lorsque les socialistes étaient en position d’infléchir cette courbe à la pente délétère. Pendant la pandémie, les suppressions de lits ont continué, comme si la réalité mise en évidence par cette catastrophe sanitaire n’avait pas été lue et comprise par ceux qui décident des orientations en la matière. Bien sûr de beaux discours en faux-self nous ont été tenus sur le dévouement exceptionnel des soignants, mais l’écart entre ces paroles et la réalité brute qui nous est révélée par les constatations multiples des professionnels dans tous les lieux encore épargnés du service public de santé, se creuse inexorablement, sans que nous ressentions le moindre frémissement en faveur d’un redressement devenu une urgence nationale. Et ce ne sont pas les histoire de Ségur, écrites par la comtesse éponyme pour endormir les enfants, qui peuvent nous faire espérer dans ce domaine. Pourtant, nous avons un modèle, celui de la psychiatrie de secteur, qui a fonctionné de façon satisfaisante pendant une petite vingtaine d’années, dans les endroits où il a été mis en place conformément aux idées de ses fondateurs : assurer la continuité des soins pour tous, quelque soient leurs conditions sociales, familiales et personnelles avec une équipe soignante chargée d’un secteur géo-démographique. Soigner les patients au plus près de chez eux, accueillir toutes les sortes de pathologies et le faire en lien avec les partenaires. Cette politique de santé publique consacrée à la maladie mentale s’est mise en place grâce à des cadres législatifs généraux et à une grande liberté d’initiatives laissée aux équipes s’engageant dans sa réalisation. De très nombreuses et fécondes expériences se sont ainsi mises en place qui ont transformées radicalement le paysage psychiatrique français. Malheureusement, plutôt que de soutenir les professionnels dans leurs avancées pour réussir une véritable politique de santé publique en matière de psychiatrie, de nombreux freins sont venus empêcher le processus à l’œuvre, qui ont progressivement entravé son fonctionnement optimal. Ces freins sont de plusieurs origines, bureaucratiques, technocratiques, comptables, économiques, financiers, mais un de ceux qui a joué le rôle dominant est l’imposition brutale d’un new management faisant fi de toutes les expériences accumulées antérieurement par les équipes soignantes elles-mêmes. Cette façon de « manager » les « ressources humaines », figure contemporaine des manipulations machiavéliques antérieures, a permis la montée en puissance, sous couvert de science, de toutes les techniques de soins protocolisées et évaluables, calquées sur les schémas des logiques industrielles. Une nouvelle psychiatrie vétérinaire est en passe d’émerger, basée sur les seules neurosciences et techniques comportementales, visant à éradiquer les symptômes plutôt qu’à les comprendre dans une perspective anthropologique et psychopathologique transférentielle. Cette psychiatrie du symptôme, labélisée par les classifications internationales dites prétendument « athéoriques », fait le lit d’une médecine déshumanisée, car si elle quitte résolument le domaine qui est le sien, celui du psychisme et du lien à l’autre, le reste de la médecine risque d’en être profondément affecté. Toujours est-il que la psychiatrie de secteur comme modèle d’une santé publique serait intéressante à exporter vers l’ensemble de la médecine, pensée non plus comme un ensemble de techniques permettant la résolution de symptômes, mais comme une des manières d’accompagner l’homme dans les diverses sortes de souffrances et de maladies. La médecine générale devient le pivot de la médecine. Elle se fait aider, lorsque l’indication médicale est posée, des services publics de soins ambulatoires, hospitaliers et autres, et c’est la continuité des soins qui prévaut. Les forces sanitaires en présence sont reliées entre elles selon des critères fonctionnels et non hiérarchiques. Le déploiement des professionnels de santé se fait sur une carte sanitaire qui régule de façon égalitaire les moyens en fonction des besoins des populations. Pour un patient donné, une constellation de professionnels est créée en fonction de ses besoins médicaux : une personne présente un diabète et une maladie bipolaire, elle est suivie par un médecin généraliste en lien avec deux professionnels spécialisés en diabétologie et en psychiatrie, avec l’aide éventuelle d’infirmiers qui assurent un suivi à domicile ou dans leurs lieux de soins respectifs. Une réunion de constellation a lieu de façon régulière en fonction des besoins du patient. Un autre patient a un suivi régulier avec son généraliste mais n’a pas d’autres soucis de santé. Nul besoin pour lui de déployer une constellation. Pour parvenir à un tel système, il peut être intéressant de penser l’organisation générale des soins sur le modèle du secteur, avec une répartition des moyens médicaux opérée sur l’ensemble du territoire national, aussi bien au niveau des médecins généralistes libéraux que salariés des maisons de santé, qu’à celui des établissements de soins ambulatoires et hospitaliers. Les facultés de médecine (ainsi que les autres formation paramédicales) ne seraient plus cantonnées dans les seuls établissements hospitaliers mais associées à l’ensemble du système sanitaire refondé. Ainsi les étudiants en formation médicale, et notamment les internes devraient-ils parcourir l’ensemble du système sanitaire et ne plus rester dans le seul hôpital universitaire. Les internes en psychiatrie ont connu une période où les stages étaient effectués principalement dans les secteurs de psychiatrie et cela a coïncidé avec leur engouement pour la psychiatrie publique. Les internes en médecine générale sont aujourd’hui engagés dans une formation qui décloisonne les soins généralistes des soins hospitaliers. Bref, tant qu’à réfléchir à de nouvelles modalités pour notre système sanitaire qui est manifestement arrivé au bout de son existence humainement acceptable, autant franchir un pas qui permettrait de revenir à une conception globale de la santé, centrée sur la personne nécessitant des soins, plutôt que sur les coûts qu’elle occasionne. Il est temps de lâcher le modèle de l’entreprise pour penser les soins et de revenir à des dispositifs qui sont sensés pertinents pour leur organisation, avec l’idée que les professionnels de santé ne peuvent en aucun cas être comparés à des garagistes qui désormais pratiquent les échanges modulaires des pièces endommagées ou à des vétérinaires qui peuvent se dispenser du dialogue avec leur « client ». Les soins sont des pratiques humaines spécifiques qui concernent notre rapport à un autre qui souffre, bien au-delà des symptômes qu’il présente, dans son humanité. Et pour ce faire, laissez donc les soignants organiser les soins selon leurs critères expérimentés, en lien avec les institutions démocratiques qui doivent participer à leur régulation et à leur fonctionnement, sans être intrusés par des langages incompatibles avec la philosophie du soin humain. A l’approche des présidentielles, il serait intéressant de constater que les candidats, pourtant à la recherche de ce qui pourrait aider leurs concitoyens à vivre, voire à survivre dans ces temps troublés, affichent d’amples ambitions sur ces sujets essentiels. Il me semble qu’une certaine tiédeur se dégage des propositions émises dans ce domaine…
Non ce n’est pas une « fake news », mais une invraisemblable et scandaleuse réalité. En pleine vague de Covid-19, alors que les services hospitaliers sont au bord de la rupture et que les personnels n’en peuvent plus, la direction du Centre hospitalier de Brive (Corrèze) a envoyé dans les services de l’établissement des acteurs jouer pendant dix jours les faux malades, pour tester la « qualité de l’accueil ». (extrait)