Psychiatrie confinée et nouvelle anti psychiatrie Covidienne

Psychiatrie confinée et nouvelle anti psychiatrie Covidienne

29 mars 2020 Par Mathieu Bellahsen

Depuis bientôt quinze jours, nous avons du nous adapter à la situation nouvelle qu’impose le confinement de la population. La transmission possible du virus impose des règles strictes dans les lieux de soins allant à rebours de ce qui permet habituellement le soin psychique. Depuis deux semaines, un genre nouveau d’anti-psychiatrie dicte les règles de la psychiatrie confinée.

Depuis bientôt quinze jours, les équipes de psychiatrie, les patients et leurs familles ont du s’adapter à la situation nouvelle qu’impose le confinement de la population. La transmission possible du virus impose des règles strictes dans les lieux de soins allant à rebours de ce qui permet habituellement le soin psychique.

Depuis deux semaines, un genre nouveau d’anti-psychiatrie dicte les règles de la psychiatrie confinée. Cette anti-psychiatrie covidienne rend difficile la possibilité même de soins psychiatriques et psychiques. Pour autant, tenter un décryptage sur le vif de ce qui se passe et partager quelques initiatives est nécessaire pour que ce confinement ne rime pas avec de nouveaux cloisonnements.

 

Evolution des antipsychiatries

Comme nous l’avons développé ailleurs1, la notion d’anti-psychiatrie fluctue au grès du fond de l’air de la société.

Dans les années soixante, la première anti-psychiatrie porte une critique radicale de la psychiatrie asilaire et disciplinaire telle qu’elle s’est construite au XIXème siècle et développée dans la première partie du XXème siècle. Cette critique politique s’inscrit dans un lien à des pratiques d’émancipation générale de la société. Elle met en question le modèle médical de la première neuropsychiatrie, celle qui ne distingue pas encore la neurologie de la psychiatrie.

Dans les années 1980, ce discours antipsychiatrique se lie à de nouvelles pratiques gestionnaires de groupes homogènes de malades, de rationalisation (et donc diminution) du coût des prises en charges. L’antipsychiatrie gestionnaire reprend les discours critiques de la séquence précédente mais ce ne sont plus les pratiques de soin qui comptent le plus mais les pratiques de bonne gestion et donc de diminution des coût sous prétexte de désaliénation.

A partir des années 2000, la santé mentale s’impose comme la notion réorganisatrice du champ de la psychiatrie. Les pratiques de déstigmatisation lient l’émancipation de la psychiatrie à son analogie au modèle médical classique. La maladie mentale doit devenir « une maladie comme les autres ».Puis viendra la notion d’inclusion qui, en se présentant comme un terme positif, retourne le stigmate de l’exclusion et se substitue à la déstigmatisation. L’inclusion est une notion piège et dans la société néolibérale concoure une « l’exclusion de l’intérieur ».

En 2014, à partir du champ de l’autisme, Loriane Bellahsen décrypte une nouvelle antipsychiatrie2 qui prend appui sur le modèle médical et plus précisément le cerveau. Le psy s’efface au profit du neuro par l’intermédiaire des sciences « neuros » alors en vogue dans le champ social. L’assomption des troubles du « neuro-développement » légitime un certain type de pratique qui s’appuie sur une hégémonie politique que nous qualifierons de neuropolitique avec Pierre Dardot, Christian Laval, Ferhat Taylan et Jean François Bissonnette.

Poursuivant ces travaux, Pierre Dardot caractérise l’antipsychiatrie contemporaine comme « une médecine totale et exclusive, une médecine éliminativiste . Il ne s’agit pas non plus d’un simple retour de balancier qui verrait une « anti-antipsychiatrie » des usagers succéder à l’« antipsychiatrie » des psychiatres. Avec la nouvelle antipsychiatrie, nous avons affaire, à la lettre, à une véritable « psychophobie » qui procède d’un véritable fanatisme de lobjectivation scientifique. »3

Dans « la révolte de la psychiatrie », paru début mars 2020, nous reprenons ces travaux avec Rachel Knaebel et Loriane Bellahsen en faisant l’hypothèse que la nouvelle antipsychiatrie 2.0 est un alliage entre :

– l’antipsychiatrie gestionnaire précédente qui s’accommode de la société néolibérale,

– l’antipsychiatrie psychophobe qui s’émancipe de la psychiatrie à partir du modèle médical de diagnostic et de tri (et non contre lui)

– la nouvelle neuropsychiatrie qui s’origine dans les sciences du cerveau, le big data et les technologies numériques.

A l’intérieur de ces strates de la nouvelle antipsychiatrie peuvent toutefois émerger des pratiques et des luttes plus ou moins radicales comme en témoigne les courants au sein de la neurodiversité : celle-ci pouvant servir tantôt à mettre en question l’ensemble de l’institution de la société (CLE autisme), tantôt à s’accommoder de « compensations » pour rejoindre les normes sociales dominantes.

 

La psychiatrie confinée

Dans le même temps, les politiques d’austérité et de destruction du système de santé se poursuivent. Des luttes se disséminent dans tous les secteurs du soin : en psychiatrie,4 dans les EHPAD, aux urgences puis dans l’ensemble de l’hôpital public.

Deuxième semaine de mars, les pouvoirs publics commencent à prendre des mesures face à la pandémie de COVID 19. Sur fond de pénurie organisée par les politiques publiques et renforcée par le lean managment, les discours guerriers des gouvernants se marient aux promesses sans lendemain. Quelques jours plus tard et pour parer au risque mortel que propage le virus sur un système de soin détruit par des politiques abusives et criminelles depuis des années, la psychiatrie se confine.

Dans les pratiques quotidiennes de la psychiatrie confinée, la séquence COVID réactive des strates enfouies des psychiatries et des anti-psychiatries puisqu’il s’agit de faire l’inverse de ce que l’on fait d’habitude. Une série de renversement coronaviriens se font dans l’urgence de la situation. Ils sont nécessaires mais ils posent question pour le présent et pour la suite.

Je souhaite donc faire état, de façon nécessairement subjective, de ce qui se passe au quotidien dans le secteur de psychiatrie générale où j’exerce.

1- De la banalisation aux premières mesures

Les semaines précédents le confinements, avec la majorité de l’équipe nous sommes encore dans la banalisation de ce qui se passe à quelques kilomètres de notre hôpital, dans le département voisin de l’Oise. Depuis une quinzaine de jours, un patient délirant porte un masque au motif qu’il ne veut pas être contaminé par nous. Nous mettons ça sur le compte de ses angoisses délirantes… Nous avons tort. Il est juste en avance sur nous.

Puis quelques collègues ne reviennent pas après les vacances scolaires, leurs enfants scolarisés dans l’Oise ne retournent pas à l’école du fait de ce premier confinement. Les témoignages dramatiques venus d’Italie puis de l’Oise se diffuse progressivement et concourent à lever le voile du déni. Le chef des armées parle le jeudi 12 mars. Ses collègues ensuite.

Dès le lundi 16 mars à 9h, nous faisons notre première réunion d’équipe en plein air avec les gestes barrières. Nous réorganisons l’ensemble du secteur, les unités ambulatoires (hôpital de jour, centre d’accueil thérapeutique à temps partiel, centre médico-psychologique) et l’unité d’hospitalisation.

Sur Asnières, nous décidons de privilégier les accueils physiques nécessaires, les entretiens téléphoniques sans rendez-vous, des visites à domicile régulières et toute initiative pour désamorcer l’angoisse, les crises et les risques d’hospitalisation. L’enjeu est de maintenir une continuité du lien sous quelque forme que ce soit. Tous les matins, pendant une heure, nous passons en revue tout ce qui a été fait la veille, tout ce qu’il y a à faire pour les patients de toutes les unités. Des initiatives émergent sur proposition du collectif de soin (patients et soignants) dont des groupes dématérialisés, une astreinte téléphonique de soir et de week end, le soutien aux collègues des EHPAD, aux sans abris confinés dans une structure d’accueil… Les liens téléphoniques plusieurs fois par jours entre les soignants de l’unité d’hospitalisation et de l’ambulatoire se font d’une façon beaucoup plus intense et plus facile. Personne ne rechigne à la tâche étant donné l’enjeu de vie et de mort, physique et psychique.

Du côté de l’unité d’hospitalisation, alors que la pratique des réunions « soignants-soignés » est un organisateur de la vie collective pour parler de l’ambiance et la traiter, nous informons les patients que nous allons prendre des mesures radicalement différentes de nos habitudes. En une semaine, tous les acquis des années précédentes sont remis en cause puis arrêter pour respecter les règles de l’antipsychiatrie covidienne : fermeture de la porte du service (l’unité a sa porte ouverte depuis plus de sept ans), arrêt des temps collectifs, arrêt des activités thérapeutiques dans l’établissement, arrêt du self commun entre les professionnels de l’établissement, patients et étudiants infirmiers. Tout ce qui concoure à faire lien et à traiter l’aliénation du lieu de soin est mis en suspend. Nous organisons quelques sorties accompagnées dans le parc pour garder un minimum de circulation avant que celle-ci soit rendue impossible par le confinement général de l’unité.

Comme beaucoup, nous pensons que nous allons passer à travers les gouttes du virus. Et puis le premier cas arrive dans notre unité. Et puis trois autres très peu de temps après. Non seulement la porte est fermée mais chaque personne doit rester confinée dans sa chambre. Des personnes dont le repli est pathologique n’ont pas de problème pour s’y accommoder (il est fort à parier que nous en subirons les conséquences psychiques dans quelques temps). D’autres, qui sont submergées d’angoisse habituellement les mettent en sommeil, prennent soin des soignants, demandent comment nous allons.

Les permissions sont arrêtées, les visites des proches sont suspendues. L’hôpital psychiatrique se replie. Heureusement les associations loi 1901 sont encore présentes dans notre établissement. Le club thérapeutique prend le relais pour les achats du quotidien alors que plus personne ne peut sortir de l’établissement pour retirer de l’argent, pour acheter quelques vivres. Une solidarité confinée s’organise. La wifi devient en libre accès, les entorses à la loi Evin sont officialisées : les patients peuvent fumer en chambre accompagnés d’un soignant. Une patiente peut même dire : « c’est bien ce confinement, c’est comme à l’hôtel : on nous apporte notre petit déjeuner en chambre ainsi que nos repas. Les soignants sont très bien, on peut même fumer en chambre… Accompagner hein! »

Et certaines prises de position vont nous soutenir dans ces choix comme celle du contrôleur général des lieux de privation de libertés. Dans cette séquence, nous n’avons que très peu de matériel, beaucoup d’inconnues, peu de connaissance et beaucoup d’angoisses.

2- Le COVID arrive : rhabillez-vous !

A l’hôpital, en fonction de la forme et de la couleur du vêtement, vous pouvez de avoir une idée du grade hiérarchique de la personne. En psychiatrie, la contestation du pouvoir psychiatrique disciplinaire s’est aussi fait par une révolution vestimentaire. Il aura fallu des années pour que « tombent des blouses », que ce soit les blouses des soignants ou les pyjamas des patients. Des années pour défaire cette matérialisation des barrières que l’on peut revêtir physiquement pour mieux les mettre psychiquement entre soi et l’autre afin de parer à la rencontre avec des existences fracturées voire brisées. Peur consciente ou inconsciente de la contamination psychique.

Ces formes de l’ancien pouvoir psychiatrique (qui n’avaient pas attendues le COVID pour revenir dans un nombre croissant d’endroit) ressurgissent avec le cortège de tout ce que nous dénoncions juste avant : le refus du contact humain. Cela se traduit dans certaines pratiques par le refus des mains serrées, des sourires, des gestes d’affection, du partage de la vie quotidienne lors des repas, des activités, des temps informels.

Le coronavirus fait refleurir les blouses blanches, puis les charlottes, les masques et les surblouses. Et nous commençons à nous plaindre de leur nombre insuffisant. Inimaginable quelques jours plus tôt.

Les mesures de distanciations sociales, habituellement mesures défensives des soignants pour empêcher la rencontre avec le patient, sont désormais une absolue nécessité. Nous les respectons scrupuleusement avec le peu de matériel que nous avons. Il y a encore quelques mois, lors de l’assemblée générale du printemps de la psychiatrie5, une équipe du sud de la France racontait comment certains de leurs collègues refusaient de serrer les mains des patients pour des motifs d’hygiène, masque de leur mépris. Et maintenant nous demandons du gel hydro-alcoolique. Inimaginable quelques semaine plus tôt.

Nous mangions avec les mêmes couverts que les patients lors des repas thérapeutiques, nous partagions les mêmes repas dans les mêmes plats même si la cuisine de l’hôpital n’était que peu ragoutante. Désormais, le renversement coronavirien nous dicte les mesures inverses, pour préserver la santé. Inimaginable quelques mois plus tôt.

Mais avec le coronavirus, c’est aussi la peur de la contamination qui change de camp. Habituellement, les soignants peuvent avoir peur d’être contaminés psychiquement par la maladie mentale, par la folie et les décompensations psychiques graves. S’ils ont choisi de travailler à son contact, ce n’est généralement pas pour rien et certains peuvent avoir besoin de se rassurer sur le fait qu’ils sont du bon côté de la barrière. En fonction de leurs histoires et de leurs propres mécanismes de défenses, les soignants peuvent avoir une peur de la rencontre avec la personne en proie à ces angoisses intenses. Car ces angoisses se répercutent sur leur appareil psychique du soignant, elles se diffractent sur l’appareil psychique de l’équipe et de l’institution. Et cela peut perturber voire c’est à partir de ces perturbations qu’un réel travail va se créer.

Mais tout cela, c’est quand il y a encore un appareil psychique et que les machines n’ont pas pris les commandes des soins psychiatriques, que la psychophobie ne s’est pas mariée à la technophilie. C’est encore quand il y a du psychique et pas uniquement du mécanique. C’est à dire quand il y a du sens à penser, à comprendre, à inscrire pour tout le monde. Les machines peuvent-elles avoir peur de la contamination ?

3- Quand la peur de la contamination change de camp

Dans cet autre renversement coronavirien, ce sont désormais les soignants qui ont peur de contaminer les patients dont certains sont fragiles voire très fragiles. La contamination est ici physique, celle du virus. Mais elle vient mettre en lumière, physiquement, une des bases du travail psychique dans l’institution psychiatrique, à savoir que les soignants et l’établissement peuvent contaminer les patients de leur pathologie de groupe. C’est ce que Jean Oury a appelé la pathoplastie : l’établissement de soin secrète sa propre pathologie.

En psychiatrie, l’adage« il faut soigner les soignants pour soigner les patients » est l’un des préceptes de la psychothérapie institutionnelle. Phrase troublante à l’heure où beaucoup de soignants ont propagé le virus faute de protection et faute de dépistage.

Et pour que les services de soins psychiatriques deviennent réellement thérapeutiques, pour qu’ils soignent vraiment les malades, il faut traiter ces pathologies nosocomiales qui prennent des masques particuliers en psychiatrie : les masques du pouvoir, des hiérarchies aliénantes, des processus de désubjectivation, de la ségrégation et du déni de partage d’une même humanité avec les personnes malades.

Ce renversement de l’angoisse de contamination travaillent tout le temps les soignants en ce moment. En psychiatrie, dans les EHPAD, à l’hôpital. Nous savons que les plus vulnérables, les personnes avec des co-morbidités sont plus touchées par les formes graves du COVID.

Notre angoisse de contamination pour les psychiatrisés est double : individuelle et sociétale. Individuellement car beaucoup sont en mauvaise santé physique. La catastrophe psychique se vit aussi dans le rapport au corps d’où l’importance d’en prendre soin au quotidien des soins psychiatriques.

Puis il y a la crainte de ce qu’Aby Warburg nomme « les formes survivantes6 » qui ressurgiraient. Ces formes qui sont inscrites dans notre histoire collective et souvent retranchées de nos histoires officielles : la peur d’une nouvelle hécatombe des malades psychiatriques par les pulsions eugénistes, plus ou moins conscientes, de notre société.

La peur que la vie d’une personne psychotique, délirante, suicidaire, soit mise en concurrence avec une vie qui serait considérée comme valant plus. Peur de ce qui s’est déjà passé en Europe il y a plusieurs décennies. Peur également de ce que pourraient produire les discours contemporains sur ce qu’est « une vie réussie7 », sur « le coût de la mauvaise santé mentale », le coût de celles et ceux qui n’arrivent pas à atteindre l’objectif ultime de la réhabilitation utilitariste : la réinsertion dans le monde du travail concurrentiel8. Angoisse que le piège de la déstigmatisation ne se referme violemment contre les déstigmatisés : la maladie mentale n’est-elle pas une maladie chronique comme une autre dans le bréviaire de la psychiatrie santé-mentaliste  ? Donc qui dit maladie chronique devient synonyme de co-morbidité… Et les co-morbidités peuvent devenir un facteur d’exclusion pour la réanimation. Espérons que cela restera au stade de la crainte infondée.

4- Préparer la catastrophe à venir

Pour faire face à la vague à venir, dans l’hôpital nous réorganisons nos unités de secteur avec des unités par degré de pathologie, somatique celle là (suspect COVID, COVID confirmé…). Le tri revient. Et son imaginaire ?

Concrètement, nous avons mis en place dans l’urgence une première unité COVID dans notre hôpital psychiatrique de campagne, loin de tout, sans plateau technique. Et l’image mentale de voir mourir les personnes qui vont y être admises, les yeux dans les yeux, faute de matériel, faute de compétences médicales non psychiatriques suffisamment avancées, commence à nous hanter. Très vite, quatre de nos patients sont dans cette unité dont l’un d’eux en mauvaise forme physique. Alors que certaines de ses constantes ne sont pas bonnes, les secours refusent de le transférer dans un hôpital général. Il n’y a quasiment plus de lits en unité COVID dans les hôpitaux généraux alentours, plus de place en réanimation. Finalement, il va mieux. Mais si l’un des nôtres en a besoin ?

Devant cette situation de la catastrophe en cours et à venir, la directrice et les soignants de l’hôpital général avec qui nous sommes en « direction commune » acceptent immédiatement de transférer cette unité COVID pour les patients psys au sein de leur hôpital général à 40 kilomètres de là, dans un autre département. Cette solidarité concrète tempère les peurs de reviviscences eugénistes. Et dans ce moment, ce n’est pas rien. C’est même tout à fait essentiel.

Pour autant les discours sur la saturation à venir dans tous les services, le tri de ceux qui vivront et ceux qui mourront se fait de plus en plus pressant.

Rappelons que ces choix impossibles ne sont pas les nôtres en tant que soignants même si en bout de course ce sont les soignants qui les assument. Ce cadre de choix, nous en sommes collectivement responsables en tant que citoyens quand on s’accommode toujours plus à l’idée que l’organisateur suprême de la société c’est la concurrence, l’argent et la finance.

Ce qui a présidé à ce genre de choix définitif (qui va vivre qui va-t-on laisser mourir), est le cadre néolibéral mûri depuis des années avec toutes ces réformes. Voilà le réel des éléments de langage, de la communication et de la langue positive de ces réformes promouvant l’égalité, l’universalité, la santé… Le réel de ces mots ce sont les morts consécutifs à ces choix enrobés de novlangue managériale. Qui est responsable de ces choix impossibles, délétères, cruels, si ce n’est l’évolution néolibérale de la société et ceux qui ont endossé ses habits de luxe et de mépris ?

5- Quelques enseignements

Au côté des enseignements généraux que nous tirerons de cette crise (la nécessité de repenser intégralement l’institution de la société, le rapport à l’espace et au temps, au travail, à l’argent etc.), d’ores et déjà des pistes pour les pratiques s’ouvrent, à nous de soutenir leurs émergences collectivement.

Si le règne de l’homogénéisation des soins est de retour pour préserver la santé publique collective et la santé individuelle, le maintien de l’hétérogénéité des pratiques et des milieux à partir desquelles se fondent ces pratiques est toujours là..

1) Le virtuel n’existe pas sans support réel

Dans l’un des renversements « coronarovirien », alors que l’on ne vit justement plus rien (ou presque plus rien dans la proximité immédiate des corps et des psychés), il nous faut trouver d’autres modalités de liens pour ne pas s’abandonner, soi et les autres.

En psychiatrie, vivre cette épreuve à l’ère du numérique et de la e-medecine est enseignante : les technologies ne servent à pas grand-chose si un lien humain réel, physique, ne pré-existe pas. C’est ce que nous pouvons voir dans tous les nouveaux espaces de liens sociaux virtuels et radiophoniques que nous avons créé.

La supposée « dématérialisation » du numérique n’existe pas sans une surmatérialisation cachée dans les entrepôts gigantesques des data-centers. Tout comme les données, l’invisible du lien humain se matérialise bien quelque part.

2) Obligation du confinement physique et liberté de circulation de l’imagination

Depuis deux semaines, le temps de nos rendez-vous collectif sont à peu près les mêmes mais ils ne se font plus dans le partage d’un même espace physique. Dans notre secteur de psychiatrie, la radio sans nom fait lien et décloisonne des lieux qui étaient cloisonnés dans nos têtes. En période de confinement, ce décloisonnement se fait sur fond de tous les liens sociaux précédents qui se sont tissés, tous les liens d’amitiés, de partage et d’échange. Ce n’est pas une dématéralisation des liens mais bien une autre matérialités des liens, une matérialité altérée9.

Le TRUC (terrain de rassemblement pour l’utilité des Clubs) propose aussi de faire lien avec le téléTRUC qui est un outil de travail inter-clubs

Dans l’urgence de l’écriture et du fait du manque de temps, cette rubrique s’enrichira au fur et à mesure des jours des initiatives qui émergeront ici et ailleurs… Contactez nous à l’adresse du journal Et Tout et Tout pour nous faire part des vôtres : laboitedujournal@gmail.com

 

 

 

 

 

 

 

Conclusion provisoire : l’anti-psychiatrie Covidienne est une anti psychiatrie subie

A la différence des autres, cette anti-psychiatrie n’est pas choisie. Elle est subie par toutes et tous. Les règles de distanciation sociale et de confinement s’imposant à nous . L’anti-psychiatrie covidienne nous impose de revenir en arrière sur tout ce que nous considérons comme possiblement thérapeutique en psychiatrie.

Elle crée des renversements dans un moment où nous partageons tous la catastrophe. Et peut être que de ce partage et des solidarités nouvelles qui émergent pouvons nous dès à présent, au coeur même de la tourmente, inventer des liens nouveaux. La psychiatrie est sensible aux catastrophes. S’y côtoient le pire et le meilleur. A nous collectivement de faire pencher la balance pour les second terme.

 

 

1Mathieu Bellahsen, La santé mentale. Vers un bonheur sous contrôle. La Fabrique (2014)

Mathieu Bellahsen et Rachel Knaebel, avec la collaboration avec Loriane Bellahsen, La révolte de la psychiatrie. Les ripostes à la catastrophe gestionnaire. La Découverte (2020)

2https://revueinstitutions.blogspot.com/2015/01/reims-la-criee-programme-1er-trimestre.html

3 Pierre Dardot, Une nouvelle « antipsychiatrie », VST – Vie sociale et traitements 2020/1 (N° 145), pages 75 à 80

4La révolte de la psychiatrie, op.cit, chapitre 7 : De la honte à la lutte : la révolte de soignants, p149-174

5L’AG nationale du printemps de la psychiatrie s’est tenue au Théâtre de Gennevilliers le 30 novembre 2019

6 https://www.cairn.info/eclats-de-temps–9782842924294-page-113.htm

7La santé mentale, op.cit

8 https://www.mediapart.fr/journal/france/031018/psychiatrie-francaise-la-honte-est-quotidienne

9Beaucoup d’infos sur le blog Mediapart de Benjamin Royer

 

 

14 février : Hôpital, au bord de la rupture…

Cher Hôpital, que te dire ?

Amoureuse de toi depuis plus de 10 ans, tu me délaisses.

Mon cœur saigne, cher hôpital, car tu ne prends plus soin de nous

Tu es préoccupé par d’autres impératifs.

Je suis jalouse, oui moi, je suis jalouse de tant de maîtresses :

Rentabilité, nombre de lit, durée de séjour

Sont autant de maîtresses qui font de notre couple une mascarade.

Moi, soignante me saignant aux quatre veines pour te satisfaire

Je ne te suffis plus.

Où est notre socle d’amour commun ?

Prendre soin, prévention, accompagnement, écoute, RELATION, RELATION, RELATION

Tu n’en n’es plus là

D’ailleurs où es tu ???

Je m’accroche, malgré les tempêtes, je me plie tel un roseau

Mais ça ne te suffit plus.

Tu me veux rentable, silencieuse, obéissante,

Mon regard clinique ne te concerne plus et pourtant…

Pourtant, je n’aime que toi, je m’accroche sûrement à tort…

Oui, j’attends une remise en question,

J’attends des excuses pour les souffrances subies

J’attends des excuses pour les dommages collatéraux,

Pour les victimes non consentantes de tes prises en charges blessantes

Peut-être suis-je sous ton emprise, peut-être devrais-je porter plainte contre toi ?

Tes injonctions paradoxales me font perdre la tête

Aide moi, aide nous à survivre

A nous relever plus forts et meilleurs

Tu sais qu’une relation amoureuse n’a rien de rentable alors pourquoi t’acharnes-tu ?

Je t’aime, je t’aime de tout mon cœur

Mais aides-moi à pérenniser cet amour

Car sinon ce n’est pas que notre couple qui va s’effondrer mais toute la société

Entends-moi en ce jour symbolique d’amour et reprends-toi, s’il te plaît.

Caroline, ergothérapeute en psychiatrie adulte

manif.

« Rexister » : psychiatrie et ébullition du monde de la santé

Le monde de la santé est en ébullition, la psychiatre toujours en feu et ses pompiers pyromanes sont aux commandes. La lutte à venir est nécessaire, décisive pour « réxister ». Rendez-vous le 14 novembre pour la mobilisation nationale de la santé et pour l’AG du printemps de la Psychiatrie fin novembre.

L’ébullition du monde de la santé est en cours, l’embrasement de la psychiatrie continue au Rouvray, à Toulouse, à Moisselles et ailleurs. Une constellation d’organisations prépare une mobilisation d’ampleur le jeudi 14 novembre 2019 avec un rassemblement à Paris et des événements en région pour celles et ceux qui ne pourront pas venir ou qui souhaiteront faire des événements locaux.

Ce front large constitué du collectif inter-hôpitaux, d’une intersyndicale large de la santé (syndicats de personnels et de médecins de toutes les spécialités confondues : Action Praticiens Hospitaliers, SNPHARE, CGT, CFDT, UNSA, SUD), de la Coordination Nationale de défense des maternité et hôpitaux de proximité, du Printemps de la Psychiatrie et du Collectif inter-urgences est en accord sur la plateforme revendicative pour soutenir le service public de santé dans son sens large à rebours de la politique de destruction de Macron, de la ministre de la santé Buzyn et de ses sbires. Il est demandé plus d’effectifs, l’arrêt des fermetures de lits et de services et la réouverture d’un certain nombre d’entre eux ainsi qu’une revalorisation salariale pour les personnels sous-payés, épuisés, maltraités par ces politiques de rationnement.

Une action médiatique est prévue le 29 octobre quand le plan de destruction de la santé publique, nommé chaque année Projet de loi de Financement de la sécurité sociale (PLFSS), fera la navette entre l’Assemblée Nationale et le Sénat. Un appel large est diffusé pour organiser des rassemblements locaux dans les établissements et / ou dans la cité, avec la population. Il faut interpeler les députés qui vont voter la loi afin qu’ils précisent publiquement leurs engagements concernant la santé publique qui se résume à cette simple question : pour ou contre la destruction du système de santé ? Tous les parlementaires qui voteront pour le PLFSS seront responsables et coupables de cette destruction.

Une action d’envergure dans une forme en cours de définition se passera le jeudi 14 novembre avec mobilisation à Paris coordonné à des actions locales pour celles et ceux qui ne veulent ou qui ne peuvent pas venir.

Pour la psychiatrie, ce premier temps de mobilisation pour sauver un système de santé public accessible devra se poursuivre par une question simple : des effectifs et des moyens supplémentaires mais pour quelle psychiatrie ?

Car des tenants de FondaMental sont dans cette mobilisation, ce qui est déjà en soi un paradoxe. Car FondaMental et l’Institut Montaigne ne font que de répéter qu’il ne faut pas plus de moyens mais une meilleure organisation… Que le programme de FondaMental est en cours d’application avec des parlementaires complices appuyés par le délégué FondaMentaliste à la psychiatrie. Alors que penser des FondaMentalistes mobilisés ? Prise de conscience tardive des écarts voire du clivage qui existe entre leur position politique pour la santé et leurs engagements cliniques pour la psychiatrie ? Ou nouveau détournement de la colère au profit de leur lobby ?

Autre point qu’il faudra éclaircir ensuite : la question de la proximité, de l’accessibilité des soins et de la question de l’hospitalo-centrisme. Les centres experts sont hospitalo-centrés et cette psychiatrie-là qui se veut hégémonique ne fait pas de soins réels dans la durée, contrairement à ce une psychiatrie ouverte et démocratique dont il est fait l’éloge dans deux ouvrages qui vont paraître aux éditions D’Une.

Pour penser ces questions et avoir un programme clair pour une psychiatrie ouverte et émancipatrice construite avec les usagers, leurs familles, les citoyens et les professionnels, le printemps de la psychiatrie invite à une Assemblée Générale qui aura lieu soit le 23 novembre à Rouen, lieu de mobilisation des blouses noires de l’hôpital psychiatrique du Rouvray, soit le 30 novembre à Paris. L’information sera diffusée sur le site du printemps de la psychiatrie prochainement. L’enjeu est de construire un proposition politique concrète pour la psychiatrie dans son sens large (pédo-psychiatrie, travail social, médico-social…) qui ne serait pas prises dans les conflits d’intérêt, l’obsession pour la privatisation puis la privation de soin. Un appel pour que les personnes dans leurs lieux et les collectifs de soin en lutte fassent un travail préalable de ce qu’il faut localement et nationalement pour la psychiatrie est nécessaire. A partir de cette première élaboration, un pot commun pourra se construire et s’articuler pour élaborer un programme d’envergure pour une psychiatrie à visage humain.

« Rexister » : l’enjeu des pratiques altératrices en psychiatrie

Dans ce contexte et à rebours de la fondation FondaMental et des solutions « ready-made » portés par le rapport Wonner et par le délégué à la psychiatrie, nous souhaitons témoigner de pratiques autres qui ne cèdent ni sur la mise en question de l’institution de la société présentée comme « inchangeable » ni sur sa tentative de transformation voire sur les possibilités d’émancipations des personnes et des institutions.

La question est de trouver des contre points aux hégémonies actuelles, de créer et soutenir des « pratiques altératrices ». Pratiques d’altérations de l’institué, en partant de là où l’on se trouve et en l’articulant à des échelles plus grandes. Ces pratiques altératrices sont vectrices de rencontres, de croisements, d’altération réciproques des personnes prises dans ces pratiques, de nouvelles circulations, de nouveaux agencements. Elles émergent et surgissent à partir et contre la fragmentation actuelle du lien social, des cloisonnements de nos espaces de travail et de vie.

Si dans la séquence précédente, les luttes se menaient contre le système asilaire matérialisé par les établissements psychiatriques, actuellement, ceux-ci sont en cours de destruction par le pouvoir. Nous devons donc prendre la mesure des nouveaux axes et des nouvelles formes de lutte : soutenir l’institué – en cours de destruction- tout en travaillant à sa subversion permanente pour que les personnes ayant affaire avec la psychiatrie puissent s’en émanciper à leur mesure : à partir d’elle, avec elle et / ou contre elle.

La question démocratique est une boussole pour nous orienter dans nos lieux et dans nos pratiques. La démocratie s’invente dans tous les espaces où des humains sont ensemble, en psychiatrie comme ailleurs, elle supporte et institue des contre-pouvoirs, des espaces de conflictualité et d’élaborations collectives. Les collectifs de soin (patients, soignants, proches) qui émergent de la situation contemporaine travaillent à l’institution d’espaces de co-élaboration, de co-délibération et de co-décision en partant des différences de chacun, des différences de statuts, d’histoires de vie, de styles, des différences d’idées… Le chemin n’est jamais tracé par avance et la façon de faire ensemble, d’être ensemble, de se tenir ensemble invente du radicalement nouveau dans un moment où chacun est sommé de s’identifier à des particularités de son être, de son apparence, de son existence, de ses croyances.

Les pratiques altératrices partent de la conflictualité et de la pluralité pour créer de nouvelles formes de vie et d’être ensemble. Sans cette éthique de l’accueil, de la prise en compte de la singularité et des constructions collectives pour la soutenir, la psychiatrie ne peut que prétendre au statut d’entreprise de redressement et de dressage. Ce pari démocratique ouvre une voie largement laissée en suspens par notre société.

Au mois de mai 2019, lors d’une séance du journal « Et Tout et Tout », association ayant la fonction de club thérapeutique sur le secteur d’Asnières sur Seine, une discussion s’engage suite à une invitation au plateau des Glières dans le cadre de la rencontre « citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui ». Pour préparer ce moment aux côtés des Pinel en Lutte, de la Psychiatrie Parisienne Unifiée et de l’association Humapsy, les journalistes d’Et Tout et Tout engage une discussion avec les personnes présentes. La scène se passe dans le salon du service hospitalier, lieu de création de cet article :

« … Nous on essaye de faire le lien entre la résistance et la psychiatrie…

– C’est compliqué comme question.

– Excusez-moi, je m’en vais c’est compliqué avec les médicaments.

– Réxister ?

– Finalement, en psychiatrie résister c’est ré-exister. Si on ne fait rien, on n’existera plus.

– C’est vrai, c’était bien ce que t’as dit.

– Résister pour exister.

– Réxistons ![1]»

Cette création géniale précise ce dont il est question : résister, exister, ré-exister à partir de cette résistance. Entre lapsus et néologisme, une forme émerge, un monde s’entrouvre.

Dans son roman « les furtifs », Alain Damasio décrit un monde entièrement privatisé où l’accès aux différents espaces urbains est conditionné par le type d’abonnement payé à l’entreprise propriétaire de la ville. Pour avoir accès aux différents services, les individus sont « bagués ». Pourtant, dans les interstices de ce monde articulant société du contrôle et de la norme néolibérale, il existe aussi des groupes autonomes inventant de nouvelles formes de lien humain faisant avec le respect du sacré, les coutumes et des émergences non déjà connues. Cette forme-là de la liberté qui ne serait pas dictée par avance par le cadre de la société de la norme ouvre à des espaces de fabrique du commun et de non appropriable. Dans ce roman d’anticipation où la folie est l’horizon de certaines rencontres entre deux mondes, Damasio crée des néologismes pour décrire de nouvelles pratiques tant du gouvernement et des firmes que des groupes qui construisent cet autre lien social subvertissant le fichage informatique, l’appropriation, l’accaparement et la privatisation de tout lien.

La lutte pour l’existence digne de tout un chacun impose une résistance. Mais nous pouvons également penser que résister permet de créer de nouvelles conditions d’existence. En suivant cette piste avec les journalistes de Et Tout et Tout, il convient de « rêviser » les pratiques et les luttes à l’aune de nos productions psychiques singulières et collectives. Viser à d’autres formes de liens, que ce soit par le rêve ou autre, est l’enjeu pour « rexister » et pour « rêviser » le monde dans lequel nous sommes.

Mathieu Bellahsen, 18 octobre 2019,

publié sur son blog Mediapart

[1] Article à paraître dans le numéro 7 de Et Tout et tout

Réaction à la publication du « rapport psy »

Deuxième rapport Wonner sur la santé mentale : où l’on comprend que le lobbying a été efficace.

Mois de septembre chargé pour la psychiatrie.

Lundi 16 septembre, le décret liberticide Hopsyweb fichant toute personne hospitalisée sous contrainte et l’assimilant à un terroriste en puissance a volé en éclat grâce à l’action conjointe d’une association de psychiatrisés, le CRPA, d’un syndicat (le SPH) et du conseil national de l’ordre des médecins.

Mercredi 18 septembre, une mission d’information parlementaire dirigée par Martine Wonner (LREM) et Caroline Fiat (LFI) remet à la commission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale.

Jeudi 19 septembre, les professionnels de Saint Etienne du Rouvray repartent en lutte un an après leur grève de la faim mettant en lumière les engagements pris et non tenus par leur direction.

Jeudi 26 septembre, à l’appel du collectif inter-urgences, une mobilisation est prévue pour étendre les constats globaux mis en lumière par la crise des urgences à l’ensemble de l’hôpital public et du secteur de la santé. Des mobilisations locales sont prévues dans les établissements sous toutes les formes possibles : grèves, assemblées générales, blocages.

Le monde de la psychiatrie est attendu comme l’autre grand révélateur de la catastrophe sanitaire en cours orchestrées par des années de pénuries, de privations, de novlangue et de politiques destructrices qui plutôt que de privilégier des soin humains et accessibles pour toutes et tous préfèrent trier selon les critères rentabilité financières pour les établissements et de prises en charge de court terme car correspondant mieux au système concurrentiel contemporain.

En psychiatrie, comme pour les urgences, l’enjeu est d’investir financièrement sans tourner autour du pot des « réorganisations », du « tournant numérique » et du « virage ambulatoire » supposés composer avec la pénurie puis l’adapter aux budgets contraints. Pour autant, les conclusions des rapports flashs persistent dans ce même entêtement de « réorganisation », que ce soit le rapport Carli pour les urgences ou le rapport Wonner pour la psychiatrie.

Le rapport remis ce mercredi 18 septembre à la commission des affaires sociales de l’Assemblée Nationale fait suite à la mission « flash » de la députée Wonner (avril 2019) qui proposait de réforme le financement de la psychiatrie en compartimentant les budgets. Dans les suites du rapport Aubert sur le financement de l’hôpital, la proposition de cette première mission est de financer les établissements en fonction des indicateurs qualité promus par la Haute Autorité de Santé.

Cette deuxième mission, une fois que le cadre du financement a été avancé, est celle des propositions concrètes pour réorganiser la psychiatrie dans un contexte de soulèvement sans précédent des professionnels de différents hôpitaux psychiatriques publics rejoints par des usagers et des familles. D’abord les finances, ensuite le sens. Cela précise le cadre dans lequel se place cette mission.

Le contexte est également celui de la mobilisation des urgences depuis plusieurs mois et des problématiques identiques de saturation, de manque de dispositifs d’amont (médecine de ville, structures préventives) et d’aval (notamment en termes de places en établissements puisque le recours aux solutions belges est fréquentes) sans compter le rôle de contrainte qui échoit à la psychiatrie et qui se développe d’une façon exponentielle en dépit des rapports du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté, de la Cour Européenne des Droits de l’Homme et du comité de suivi de l’ONU.

En mai 2018, un fichage sans précédent des personnes hospitalisées sans consentement a été créé, fichier croisé avec celui des personnes fichées S. Le recours du CRPA contre le décret Hopsyweb est en passe de censurer plusieurs articles de ce décret. Pourtant, au printemps dernier, le délégué ministériel à la psychiatrie dédramatisait sa portée liberticide lors des journées de l’ADESM. Car si les intentions désaliénistes et d’ouvertures sont mises en avant, dans la réalité des faits, le Ministère de la Santé ne pèse que peu de poids face au Ministère de l’Intérieur. C’est pourtant sous les auspices de Lucien Bonnafé, du printemps de la psychiatrie et des paroles de souffrance des usagers et des professionnels que débute ce rapport. L’ambition affichée est d’assainir la situation catastrophique de la psychiatrie, ambition que nous partageons car nous sommes aux premières loges de la dégradation voire de la destruction de l’hôpital public en termes d’accès aux soins et d’ambiance réellement soignante dans les services et les secteurs.

Si nous sommes en accord sur une partie du diagnostic, les propositions quant au traitement politique de cette situation diffèrent radicalement. Malgré les velléités d’ouverture, les pistes proposées par ce rapport sont pour la plupart liées au travail intensif du lobby de la fondation FondaMental au détriment des autres voix qui s’élèvent dans le paysage de la psychiatrie et de la santé mentale et notamment les voix des premiers concernés à savoir celles des usagers.

Diagnostic général de la situation

Comme l’écrivait Denys Robiliard en 2013 dans le rapport de la Mission d’Information sur la Santé Mentale et l’Avenir de la Psychiatrie (MISMAP), le nombre de rapports sur la psychiatrie et la santé mentale est inversement proportionnel aux solutions politiques proposées. Ce dernier préconisait même d’arrêter cet exercice puisque le diagnostic était fait et qu’il s’agissait désormais de passer aux actes. Depuis, il y eut le rapport Laforcade, le rapport de l’IGAS puis le rapport Aubert sur le financement de l’hôpital qui déboucha sur la première mission flash de Martine Wonner, sans compter les rapports annuels du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Libertés. Il y eut également la feuille de route remis au délégué ministériel à la psychiatrie, fraîchement nommé en avril 2019.

Le diagnostic posé par les deux rapporteures complète cet état des lieux fait à répétition et qui s’est traduit dans les réalités de terrain par un étouffement de plus en plus grand de la psychiatrie publique, sa déréliction ayant provoqué les soulèvements des mois passés dans les HP. Le Printemps de la psychiatrie est cité et son manifeste repris dans l’introduction. Pour autant, il ne s’agit ici que de communication pour tenter d’étouffer les causes profondes de notre mobilisation et la question du renouveau des soins psychiques n’est pas à l’ordre du jour.

La première partie retrace l’importance historique du secteur, sa tombée en désuétude pendant quinze ans (2001-2016) et son rôle central dans la future organisation territoriale. Il est évoqué la place prédominante qui doit être donné à l’ambulatoire, au travail de proximité dans la cité, premier lieu des soins et des futurs investissements.

L’actuelle organisation de la santé mentale est décrite comme un « mille-feuille indigeste » comprenant des commissions sur différents échelons géographiques et administratifs (CPT, GHT, PTSM, PRS et tous les acronymes de la langue bureaucratique). Il est également pointé avec justesse l’augmentation ininterrompue de la contrainte et le manque accru de structures d’amont et d’aval. Ces deux phénomènes intensifiant « la pression de toute la filière de soins psychiatrique qui se concentre sur l’hôpital psychiatrique ».

Il est également dit, et cela est suffisamment rare pour le noter, « que le virage ambulatoire tant attendu ait été amorcé, mais le développement de l’offre ambulatoire reste largement insuffisant par rapport aux besoins ». Il sera donc question de développer les moyens sur l’ambulatoire pour qu’à terme 80% de ces moyens soient dans la Cité.

Le constat général tiré dans les deux premiers chapitres relève l’état de destruction de la psychiatrie : l’absence d’investissement depuis des dizaines d’années, la porosité avec l’évolution sécuritaire de la société se traduisant par l’explosion des contraintes aux soins : contraintes légales (avec les soins sans consentement et les mesures de protection type tutelles et curatelles), contraintes physiques (recours massif aux psychotropes, contentions et isolements) contraintes sociales (augmentation de la précarisation pour les personnes les plus malades en terme de logement, d’accès aux soins, à la culture, aux aides sociales).

Par ailleurs, il est abordé l’importance accordée aux soins physiques des personnes ayant des troubles psychiques, éléments nécessaires étant donné les écarts d’espérance de vie avec la population normale. Ainsi, former les médecins généralistes à la spécificité de prise en charge des personnes psychiatrisées et insister sur l’importance de l’articulation entre les services de soins psychiatriques et les services de soins somatiques sont également nécessaires. Aux côtés de ces deux éléments, il serait également utile de maintenir une formation psychiatrique spécifique pour les médecins psychiatres car, depuis une dizaine d’années, l’énoncé « les maladies psychiatriques sont des maladies comme les autres » a eu pour effet de faire progressivement des psychiatres « des médecins comme les autres » au détriment de leur rôle spécifique pour penser et travailler avec les psychés troublées.

Bilan pré-thérapeutique des « experts » de l’Institut Montaigne

Aux alentours de la soixantième page, les rapporteures expliquent l’importance du rôle de la Recherche comme levier d’action pour réorganiser l’ensemble du champ de la santé mentale puisqu’elle serait à même de proposer un cadre pour en finir avec « l’hétérogénéité des pratiques » et du « ça dépend » comme réponse organisationnelle.

Si la Recherche est bien un levier d’action, il ne l’est pas tant pour les soins des patients mais pour la conquête du pouvoir par une certaine organisation de la psychiatrie. Une organisation ciblée sur « l’expertise » et la « spécialisation » avec comme corollaire la nécessité d’un accès au diagnostic. Le rapport fait ensuite la place aux propositions de la fondation FondaMental et des auteurs de l’ouvrage co-édité par l’Institut Montaigne, think tank néolibéral, également responsable de la réforme Blanquer avec son soutien à l’association « Agir pour l’Ecole ». Les professeurs Leboyer et Llorca sont cités à maintes reprises (p61, p62, p68). Les centres experts qui sont des centres de diagnostics sont promus comme l’une des solutions. Pour autant la distinction entre le « diagnostic » (intervention ponctuelle) et la prise en charge (intervention sur le court, moyen voire long terme en fonction des troubles présentés et de leur évolution) n’est pas suffisamment éclaircie.

Il est à noter des oublis notables qui sont des réalités de terrain quotidiennes. Aux côtés de l’insuffisance « d’alternatives à l’hospitalisation », il existe également une insuffisance d’alternatives à la délocalisation des patients en Belgique du fait du sous-investissement dans la construction de structures médico-sociales sur le territoire hexagonal compliqué par le cadre des « appels à projets » des ARS. Auparavant, les acteurs de terrain pouvaient proposer aux tutelles des projets répondant directement aux problématiques rencontrées sans attendre un hypothétique appel à projet et son cadre formaté. Nulle mention également du mille-feuille administratif des MDPH qui sous prétexte de valoriser les plateformes et la fluidification des parcours au nom de la « Réponse Accompagnée pour Tous » (RAPT), multiplient le nombre de réunions administratives (GOS, PAG…) bloquant toute possibilité de débouché rapide pour les personnes en attente d’orientation ou de structures médico-sociales. Enfin, la pédo-psychiatrie est encore une fois oubliée. La création de postes de professeurs d’université en psychiatrie de l’enfant est-elle réellement à la hauteur des enjeux ?

Une thérapeutique paradoxale

Il existe plusieurs éléments inconciliables en l’état des choses ce qui provoque des paradoxes sur le traitement politique du champ psychiatrique. En effet, l’expertise et le tri par pathologies qui sont le pendant, dans les pratiques, de la Recherche telle que l’envisage la fondation FondaMental vont à l’encontre de la volonté de démocratie sanitaire où les usagers et les familles pourraient dialoguer sur un pied d’égalité avec les professionnels.

Plusieurs paradoxes structurent les propositions du rapport :

–   Homogénéiser les pratiques et conforter le libre choix des usagers d’aller dans les services de leur choix. Ce qui sous-entend tout de même le maintien d’une hétérogénéité des pratiques du champ psychiatrique.

–   Simplifier le mille-feuille administratif en ayant recours au PTSM  

–  Avoir une attitude plus ouverte face à la maladie mentale alors que le gouvernement Macron a mis en place un fichage stigmatisant inédit « Hopsyweb » croisé avec le fichier pour radicalisés. La ténacité du CRPA est, heureusement, en train de le tailler en pièce.

Les lignes directrices sont confiées aux portes voix de la Fondation FondaMental (p71) : « Les structures devraient être labellisées et développer les bonnes pratiques reconnues ». La proposition centrale est celle d’une agence interministérielle : « vos rapporteures partagent entièrement ce constat [d’autres observateurs tels les professeurs Marion Leboyer et Pierre-Michel Llorca] » et celle de consolider le Projet Territorial de Santé Mentale (PTSM).

Contrairement à l’ambition centralisatrice de « l’institut national pour la santé mentale », nous pensons qu’une participation des acteurs de terrain aux soins qu’ils veulent recevoir et promouvoir soit le meilleur levier pour contrôler les dérives locales et repérer les « innovations » de terrain qui ne soient pas uniquement des vitrines pour attirer les financements. 

Plutôt que de suivre aveuglément les consignes gouvernementales et ministérielles, les agences régionales de santé devraient être des lieux de conflictualité pour les différents acteurs et non pas la promotion exclusive d’une certaine vision, souvent réductrice (car comptable), des soins et de la santé. 

Paradoxe également puisque laisser la liberté de choix aux usagers, cela permettrait de mettre en concurrence des pratiques hétérogène considérées comme désuètes par les centres experts. Ce qui est intéressant puisque le nombre de patients ayant recours à ces centres se retrouvent souvent déçus et sans soins réels une fois le bilan effectué. Si nous tenons le fait que le secteur s’applique d’abord et avant tout aux équipes et non pas aux usagers et aux familles, il serait temps de donner les moyens à celles et ceux qui se battent sur le terrain pour faire (ou pour tenter de faire) hospitalité d’une façon généreuse aux personnes les plus en souffrance.

Il existe aussi certaines propositions méritant l’attention puisque les établissements publics sont friands du recours aux cabinets d’audits, payés rubis sur l’ongle, pour appliquer les consignes dictées par les tutelles, tout en faisant croire aux acteurs de terrain que leur avis et leurs échanges est structurant pour les projets d’établissement : « En outre les acteurs se trouvent souvent dépossédés de leurs prérogatives au profit de cabinets de conseil privés, recruter par les ARS pour les assister. Il est fréquent qu’ils proposent des orientations opérationnelles « clefs en main » très morcelées, traduisant ainsi une technocratisation rampante du processus qui échappe par-là même à ceux qui devraient en être les seuls artisans ». Ici, nous avons affaire à un autre paradoxe : la volonté d’homogénéiser les pratiques alors que les situations locales varient et doivent laisser du jeu à l’adaptation des structures au milieu dans lequel elles se trouvent (qualité de la population, urbaine ou rurale, facilité d’accès au logement ou non, diversité de l’offre médico-sociale d’amont et d’aval…). Si une homogénéisation est nécessaire, elle doit cibler l’égalité de traitement des citoyens face aux libertés fondamentales dans les soins psychiatriques : liberté de circulation, accès aux soins (et pas uniquement l’accès au diagnostic et à l’ordonnance du centre expert), liberté de choix…

En conclusion : des missions « flashs pour éblouir »

Plus démocratique, plus accessible, plus citoyenne, l’ambition de ce rapport pour la psychiatrie est notable. Il présente des points positifs quand il s’agit de la reprise des thèmes désaliéniste : ouverture de la psychiatrie à la cité, respect des libertés fondamentales. Positif également, quand il s’agit que les acteurs de terrain puissent s’organiser au plus près de leur territoire sans les intermédiaires de la « technocratisation ».

Pour autant, il existe plusieurs contradictions.

La première est de ne pas insister sur l’une des raisons fondamentales du mal profond ayant participé à l’émergence du printemps de la psychiatrie et des luttes dans les hôpitaux psychiatriques : le sous financement. Comme pour les urgences, il est nécessaire d’investir dans le recrutement de professionnels en nombre pour promouvoir des soins humains de qualité.

La deuxième contradiction est de privilégier une organisation au plus près du terrain tout en voulant homogénéiser les pratiques par le biais d’un institut national laissé entre les mains d’un lobby ayant désormais ses entrées au gouvernement.

« L’organisation » ou plutôt la réorganisation est devenue le maître mot pour régler les problèmes de sous-investissement chroniques entraînant le désespoir des usagers et des professionnels comme en témoigne le « fonds d’innovations organisationnel » mis en place par le ministère de la santé (à hauteur de 10 millions d’euros) pour favoriser les projets « innovants » qui permettent d’habituer l’ensemble des acteurs à la pénurie organisée. Ces choix politiques sont d’abord et avant tout des investissements de communication. Ils ne résolvent rien sur le terrain et s’inscrivent dans des logiques de court terme sans augmentation de budget. Ce financement par projet et de durée limitée est en contradiction avec une réelle vision sur le long terme. Ici, le pire imaginable sera de financer une réorganisation de soin sur un mode purement rentabiliste et concurrentiel, laissant libre cours au développement d’une offre privée lucrative accrue et au délaissement toujours plus important des populations les plus précaires, les plus en souffrance et les plus à distance d’un accès facile aux soins en détruisant le service public de santé.

Ainsi, il y a tout lieu de penser que la réponse générale apportée par ce rapport soit dans la même ligne que les autres missions flashs : sur le financement de la psychiatrie (rapport Wonner 1) ou sur les urgences (rapport Carli et Mégnien). Ces flashs qui aveuglent temporairement l’opinion publique, une fois dissipés, laissent la question entière : la santé ne doit pas être une variable d’ajustement économique et financière mais bien un investissement pour la qualité de vie de la population. À défaut, ce rapport finira dans les tiroirs déjà bien encombrés des gouvernements successifs.

Tout comme la crise des urgences, de l’hôpital public, du système de santé, du travail social, la psychiatrie et la pédo-psychiatrie ont besoin d’investissements supplémentaires à hauteur de plusieurs milliards d’euros pour reconstruire un monde habitable pour ses usagers dans ce paysage détruit par des années d’abandon. Là aussi, la crise de la psychiatrie est une crise de sens, une crise environnementale, sociale et politique qui nécessite des remèdes polydimensionnels et s’appuyant sur la pluralité des acteurs. Nous appelons donc à la mobilisation générale de la psychiatrie aux côtés des urgences et des autres mobilisations du service public de santé.

Le 19 septembre 2019

Mathieu Bellahsen, Printemps de la psychiatrie

Etat d’urgence en psychiatrie : Le lobby pharmaceutique au gouvernement ?

Etat d’urgence en psychiatrie :

Le lobby pharmaceutique au gouvernement ?

Le 10 avril dernier, à la suite d’un documentaire diffusé sur France 3 pour dénoncer l’état d’urgence dans lequel la psychiatrie se trouve, Agnès Buzyn, ministre de la santé, annonçait la nomination de Franck Bellivier au poste de Délégué ministériel à la psychiatrie.

Franck Bellivier est docteur, spécialisé en neurosciences. Depuis 2012, il est Professeur de psychiatrie adulte à l’Université Denis Diderot à Paris et dirige les services de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital Saint-Louis, tout en coordonnant une équipe de recherche en neuropsychopharmacologie.

Il est important de souligner qu’il reçoit par ailleurs de nombreux financements et avantages de la part de différents laboratoires pharmaceutiques.

En effet, entre 2013 et 2018, ce dernier a perçu 40728 euros d’avantages en nature et de rémunérations provenant de tous les grands laboratoires pharmaceutiques (Servier, Lundbeck, Otsuka, Janssen…), selon le site du gouvernement transparence.sante.gouv.fr.

Ce financement des laboratoires pharmaceutiques est une tradition largement répandue dans le milieu médical et cela dans toutes les spécialités. Malgré les « cadeaux » des laboratoires, les médecins affirment garder un point de vue objectif dans l’appréhension du soin. Pourtant, cela pose la question de possibles conflits d’intérêt, et de manière particulièrement aiguë quand on connait l’importance des nouvelles fonctions de Franck Bellivier.

En psychiatrie, l’emprise des laboratoires est peut-être encore plus grande que pour les autres disciplines. Or, l’objectif de l’industrie pharmaceutique n’est-il pas purement économique ? Il suffit de regarder les profits spectaculaires qu’elle engrange pour y répondre. N’a-t-elle pas tout intérêt à rendre systématique la prescription médicamenteuse dans le champ de la « santé mentale » comme seul traitement possible ?

Aussi, tous les laboratoires pharmaceutiques, se sont regroupés pour financer la fondation FondaMental, officiellement « une fondation de coopération scientifique dédiée à la lutte contre les troubles psychiatriques majeurs » mais en réalité le nouveau cheval de Troie du lobby pharmaceutique en psychiatrie, dont Frank Bellivier est membre.

Agnès Buzyn qualifiait récemment la psychiatrie comme étant «le parent pauvre de la médecine ». Cette formule est équivoque : s’il est nécessaire de mettre l’accent sur le fait qu’il manque des moyens financiers et humains en psychiatrie, celle-ci n’est pas dans une position déficitaire vis-à-vis des autres spécialités médicales. Dire qu’elle est le parent pauvre sous-entend que nous devrions l’enrichir médicalement pour la mettre au niveau des autres. Au contraire, nombre de collectifs en psychiatrie, comme par exemple le Printemps de la psychiatrie ou le Collectif des 39, regrettent qu’elle tende désormais à être trop médicalisée.

En effet, la place de la psychiatrie est spéciale par rapport aux autres spécialités. Nous n’attrapons pas une dépression comme nous attrapons le virus de la grippe. Nous ne sommes pas atteints de schizophrénie comme nous contractons un cancer du sein. N’oublions pas que les symptômes psychiques ne sont pas des pathologies du corps. Ce penchant organiciste de la psychiatrie semblait avoir été dépassé, et voilà qu’il revient en force ces dernières années. La nomination de Franck Bellivier n’en est qu’un énième avatar.

Certes, il dit ne pas opposer « les neurosciences et les sciences cliniques «  et donc, semble se situer au delà du conflit entre organicistes et défenseurs de la psyché. En réalité, ce dépassement affirmé se réalise au prix de l’évincement de la conception cartésienne de la pensée comme étant indépendante d’un fonctionnement cérébral. Car, l’idée qui nourrit les neurosciences est bien celle du cerveau-machine qui « sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile » pour emprunter les mots de La Mettrie. Avec cette logique, je pense donc je suis… mon cerveau !

Désormais, tout est susceptible d’être neurologisé : l’amour, la souffrance, la religion, la pensée, l’économie, la politique. C’est une révolution en douceur mais dont les conséquences peuvent être ravageuses : si nous sommes uniquement notre corps, notre génome, alors la liberté de choix du sujet disparaît, au profit d’un déterminisme néo-naturaliste qui pourrait tout à fait alimenter des thèses eugénistes, voire racistes, comme ce fut déjà le cas auparavant.

Pourtant, l’expérience auprès des patients, nous démontre quotidiennement qu’il n’y a pas de réduction possible au neuro-biologique. Le symptôme psychique est à rebrousse-poil de toute uniformisation biologisante. À la différence des autres animaux, nous sommes parasités par le langage, qui n’est pas inné mais acquis. Les problèmes psychiques, « les pathologies mentales » se nourrissent de conflits identitaires, sexuels, moraux, pulsionnels ou familiaux. Perdre l’envie de vivre et tenter de se suicider n’est pas un problème génétique, ou dû à un déséquilibre neuro-chimique, comme supposé par les différentes vidéos à visée pédagogique proposées sur le site de la fondation FondaMental. Ce n’est pas parce que certaines molécules agissent sur l’humeur (anti-dépresseurs, thymorégulateurs, ou même alcool, cannabis et drogues) que la cause d’un trouble de l’humeur est cérébrale.

En 2007, Frank Bellivier a été mis à la tête d’un « centre expert » pour les troubles bipolaires financé par la Fondation FondaMental. Il faut rappeler que les troubles bipolaires constituent une catégorie, apparue dans le DSM III qui a remplacé la «psychose maniaco-dépressive », catégorie inventée par Emil Kraepelin en 1899. De par le remplacement sémantique effectué du terme « psychose » par « trouble », jugé moins stigmatisant, l’appellation trouble bipolaire peut désormais être attribuée à tout un chacun dès lors que l’on connaît des moments d’euphorie et de tristesse. Ce nouveau diagnostic présuppose dès le départ une vulnérabilité génétique et admet par sa définition même un élargissement des patients potentiellement ciblés.

Le mécanisme est rôdé : Introduire une nouvelle nomination dans une nosographie, former les prescripteurs au nouveau diagnostic, créer des centres expert pour diffuser le diagnostic et vendre les médicaments qui l’accompagne. Les entreprises du médicament récoltent ce qu’elles sèment.

En septembre 2018, la fondation Fondamental a édité le livre Psychiatrie, l’état d’urgence co-écrit par Marion Leboyer, directrice de thèse et collaboratrice de Frank Bellivier. Cette dernière a perçu 30774 euros d’avantages et de rémunérations des laboratoires pharmaceutiques entre 2012 et 2018 selon le site eurosfordocs.fr . D’après la même source et pour la même période, l’autre co-auteur du livre, Pierre-Michel Llorca a perçu, quant à lui, 254993 euros d’avantages et de rémunérations des laboratoires pharmaceutiques.

Ce livre a pour but de dénoncer le « retard français » concernant le développement de la psychiatrie biologique et de déplier 25 propositions pour sortir de cette crise (qui sont aussi consultables sur le site internet de Fondamental). Parmi les propositions, il y a la généralisation des centres experts (proposition 7), le remboursement des psychothérapies à condition qu’elles soient « psychosociales », autrement dit prenant pour référence les neurosciences (proposition 10) et l’appel aux financements du secteur privé (proposition 25).

Ce livre-programme, créé par deux représentants des intérêts privés des laboratoires pharmaceutiques remplirait-il la fonction de promouvoir leur vision de la psychiatrie auprès de l’opinion publique et du gouvernement?

Le fait est que, Frank Bellivier est désormais «l’opérateur ministériel» – que la fondation FondaMental appelle par ailleurs de ses vœux dans la proposition 1 du livre – pour « définir et piloter une vision stratégique de la psychiatrie et de la santé mentale ».

Nombre de professionnels se réunissent actuellement pour proposer une autre issue : celle d’une psychiatrie orientée par la prise en compte de la singularité de chaque patient pour lui assurer une prise en charge  sur mesure.

Une prise en charge sur mesure signifie que celle-ci ne soit pas obligatoirement centrée sur la chimiothérapie. « Le traitement » pourrait aussi bien consister à la mise en place d’activités thérapeutiques et/ou à la mise en place d’un traitement par la parole. La Norvège expérimente déjà ce modèle où c’est le sujet qui est au cœur de la prise en charge, et non le laboratoire pharmaceutique, comme cela se concrétise en France avec la nomination de Frank Bellivier par Agnès Buzyn. Une autre voie est donc possible, et souhaitable.

Romain Lardjane et Barbara Stern, psychologues cliniciens.

De l’autre côté du miroir…

De l’autre côté du miroir…

Introduction

J’ai aujourd’hui 38 ans, je suis professeure des écoles et titulaire d’une classe en Réseau d’Education Prioritaire (anciennement ZEP). A la fin de l’hiver 2017/18, alors que je venais de m’installer dans une jolie maison de banlieue avec mon ami et ses enfants, j’ai connu une dépression que j’avais pensé soigner en me faisant hospitaliser comme cela avait été le cas trois ans plus tôt dans le cadre d’un épuisement professionnel. Hélas, en me faisant hospitaliser, j’ai mis le pied dans un engrenage dont je tente d’expliquer les mécanismes en quelques points. Ce parcours chaotique m’a amenée à séjourner dans trois établissements différents, un public, un privé associatif et un privé lucratif, donc un « panel » assez représentatif de la diversité des lieux de soin. Si mon expérience n’est pas spectaculaire car je ne suis pas très « malade » et bien « insérée » socialement, elle montre que tout le monde peut un jour être touché par des troubles psychiques et la manière dont ils sont considérés, traités et parfois soignés dans notre société aujourd’hui. Il montre que personne n’est à l’abri de l’isolement et de l’invalidité psychique. Ce témoignage se veut également positif, ou du moins il ne se veut pas manichéen, puisque j’ai pu m’appuyer, entre autres, sur deux structures hospitalières pour me rétablir. J’espère que ce texte sera utile, qu’il suscitera de l’empathie et qu’il réveillera un esprit critique chez toutes les personnes concernées ou non par le soin psychiatrique.

Le manque de médiation thérapeutique

Lors de mon séjour d’une semaine à la clinique ND, j’ai constaté un manque considérable d’activités de médiation. On m’a proposé un atelier de sophrologie hebdomadaire auquel devait s’ajouter un entretien hebdomadaire avec une psychologue si je restais. Si bien que je me suis sentie totalement livrée à mes angoisses. Lorsque j’en ai fait part à la psychiatre chef du service, elle m’a renvoyé le problème en me demandant de « me ritualiser comme le faisaient les autres patientes. » J’entendais pourtant les « autres patientes » se lamenter. Elle a également qualifié cette incapacité à se ritualiser comme de la dispersion et m’a fait part de sa décision de m’administrer un neuroleptique, le Xeroquel.

Ce manque de médiation thérapeutique est criant également à l’hôpital V où j’ai effectué deux séjours ce printemps et où le seul professionnel proposant un atelier dans le service (une fois tous les 15 jours) était une art-thérapeute stagiaire.

Quant à la clinique L, si la thérapie par des médiations artistiques, corporelles et la parole est affichée comme un point fort des soins, l’écart est important entre les médiations annoncées et celles réellement disponibles. En effet, le nombre de patients accueillis est trop important au regard du nombre d’intervenants.

Questions : Est-ce une solution de pallier le manque de médiation thérapeutique par l’administration de neuroleptique puissant avec les effets secondaires que cela comporte pour le patient ? Comment peut-on traiter la dépression par l’ennui et l’absence de lien entre patients et entre patients et soignants ?

Le manque de disponibilité du personnel infirmier et médical

Dans les trois structures où j’ai été prise en charge, j’ai constaté un manque de disponibilité du personnel soignant. Je voyais les infirmiers seulement au moment de la prise de médicament, de la surveillance des repas (hôpital V et clinique ND), et lors de quelques entretiens que l’on voulait bien m’accorder. Régulièrement ces entretiens étaient différés et souvent une fois différés, n’aboutissaient pas. J’ai très souvent eu l’impression de déranger une équipe consacrée à des tâches informatiques. De plus les entretiens obtenus restaient superficiels et parfois maladroits, me renvoyant à ma solitude. Pourtant trois ans auparavant, à la clinique ND, travaillait une infirmière qui avait bénéficié de la formation spécialisée en psychiatrie et avec qui j’avais pu avoir de longs et réguliers échanges sur l’élément déclencheur de ma crise. Chacun de ces entretiens avait concourru à remettre du sens sur ce qui m’arrivait.

Question : Alors que l’on sait que la parole et la relation humaine sont les plus efficaces pour reconstruire le psychisme, pourquoi le personnel soignant est-il si peu disponible et formé ?

Je souhaite également alerter sur le manque de disponibilité des médecins psychiatres.

A la clinique L., c’est avec un ordinateur posé sur une table montée sur roulettes que les médecins circulent pour consulter leur patient de chambre en chambre à raison de 5 à 10 minutes par jour. Bientôt seront-ils eux aussi sur roulettes, comme dans les supermarchés d’autrefois ? Ou peut-être pourrons-nous les voir en visioconférence, comme c’était déjà le cas d ‘un cycle de conférences à distance sur les Thérapies Cognitives et Comportementales diffusé dans le salon de la clinique ?

A l’hôpital V je n’étais jamais informée du moment de l’entretien, si bien que je devais attendre dans ma chambre parfois une demi-journée dans l’espoir de voir le médecin. Cette incertitude était nécessairement génératrice d’angoisse, pour moi, comme pour l’ensemble des patients du service, faisant ainsi monter la pression dans le service. Cette attente contribuait également à me maintenir dans un état de passivité voire de soumission, ce qui est contraire à l’idée de patient acteur de son projet de soin promue par les politiques publiques.

Question : Pourquoi un tel écart entre la réalité des soins et le discours des pouvoirs publics ?

La « gestion » du risque suicidaire

Lors de mon séjour à la clinique ND, j’avais fait part à plusieurs reprises à l’équipe infirmière de mes idées suicidaires car je me sentais angoissée partout, y compris dans ce lieu, voire plus. Néanmoins, la psychiatre m’a accordé une permission 48 h après. J’ai profité de cette permission pour transformer ces idées en gestes au cours desquels je ne me suis pas mise en danger (la nuance est importante entre un geste et une tentative râtée). Comme je ne me suis pas présentée dans les temps à la clinique, la psychiatre a décidé le lendemain d’arrêter les soins et m’a recommandé de me présenter à l’hôpital V accompagnée d’un parent. Je me suis donc retrouvée au pavillon des urgences de l’hôpital V. Le délai d’attente étant important, mon accompagnateur a dû regagner son travail avant que je ne sois admise. Je me suis donc retrouvée seule au pavillon avec la possibilité de quitter le lieu à tout moment et de mettre à nouveau en oeuvre un geste suicidaire.

Question : La psychiatre connaissait très bien les conditions d’accueil de l’hôpital où elle m’envoyait. Sa décision était-elle donc motivée par une volonté de me protéger ou de se protéger elle et l’institution de laquelle elle dépendait ?

J’ai ensuite été admise dans un service de l’hôpital V duquel j’ai fugué une semaine après sans avoir commis de geste suicidaire et dans lequel je suis revenue de mon propre chef. Suite à cette fugue, le psychiatre qui me suivait a demandé à mon conjoint de participer à la mise en place d’une hospitalisation sous contrainte. Cette hospitalisation était-elle justifiée ? En effet, je n’avais pas eu de geste suicidaire, étais revenue volontairement à l’hôpital et reconnaissais que j’avais besoin de soins. C’était d’ailleurs toute la complexité de la situation : je savais que mon état nécessitait des soins de manière urgente mais je constatais que je n’étais pas dans le lieu qui pouvait les prodiguer, tout en ne sachant pas où aller. Cette situation m’enfonçait dans ma dépression.

Mon conjoint a néanmoins accepté une HDT (Hospitalisation à la Demande d’un Tiers) et donc été convoqué pour la signature sans que j’en sois informée. Après avoir signé dans le bureau du psychiatre, c’est lui qui a pris l’initiative de venir me voir pour m’en informer.

Cette manière de procéder m’a dépossédée de mon pouvoir d’agir, contribué à altérer la relation avec mon conjoint et renforcé le caractère grave et angoissant de la situation.

Question : Le fait de demander à mon conjoint de signer une HDT, impliquant un risque fort d’atteinte à notre relation, était-il justifié ?

En dépossédant de son pouvoir d’agir un patient atteint de dépression, la dépression n’est-elle pas renforcée ?

Le diagnostic

A mon arrivée à l’hôpital V, j’ai été suivie par le même psychiatre qui m’avait rencontrée 3 ans plus tôt dans une unité de courte durée (6 jours maximum de séjour). A l’époque, après deux entretiens, il m’avait diagnostiquée bipolaire de type 1 avec état mixte (c’est-à-dire une psychose), diagnostic qu’il a repris immédiatement à mon entrée dans son service, déclenchant un protocole médicamenteux. Alors que le médecin qui me suit depuis 10 ans et avec qui j’ai noué une relation de confiance, l’avait sans aucune hésitation infirmé 3 ans auparavant, je me suis soumise à ce diagnostic qui apparaissait au sein de l’hôpital comme une évidence indiscutable. Et sur le moment, cela me rassurait et rassurait une partie de mon entourage dont mon conjoint. Je n’avais pas encore saisi que le conflit entre mon médecin libéral et le médecin de l’hôpital dépassait très largement mon cas. D’un côté une équipe médicale et soignante m’assurait que j’étais porteuse d’une pathologie neurologique qui avait trouvé à s’exprimer au cours des situations problématiques de ma vie et de l’autre un médecin qui considérait ma souffrance comme liée à des des névroses dont il fallait m’aider à me libérer. D’un côté on pensait que ça n’était pas nécessaire voire nocif que j’aille explorer mon histoire, de l’autre on m’accompagnait dans la compréhension de mon fonctionnement, de mon histoire et de mon environnement pour mieux me protéger.

Question : Comment un médecin peut-il s’autoriser en deux entretiens à remettre en question 10 ans d’entretiens thérapeutiques ?

Comment peut-il s’autoriser à faire basculer une personne d’un épisode anxio-dépressif à une maladie chronique d’une manière si indubitable ?

Comment les pouvoirs publics peuvent-ils soutenir ces pratiques stigmatisantes et préconiser dans le même temps la lutte contre la stigmatisation ?

Le traitement

Le diagnostic de bipolarité a eu pour conséquence l’administration d’un deuxième neuroleptique, l’abilify. Deux jours après ma sortie de l’hôpital V, j’ai développé des effets extra-pyramidaux dont je n’avais pas été informée des risques. Je n’avais d’ailleurs été informée d’aucun des effets secondaires potentiels. J’ai donc subi un syndrome parkinsonien réduisant considérablement mes capacités physiques et mentales.

Afin de rendre compte de l’ampleur des effets, je vais les détailler. J’étais voûtée, je marchais lentement, à petits pas, incapable de me servir de mes mains tremblantes, mes muscles raidis ne me permettaient pas de m’endormir sans une prise associée d’une forte dose de somnifère et de neuroleptique. Quant à mes capacités intellectuelles, elles étaient considérablement ralenties. Je m’exprimais très lentement, avec beaucoup d’hésitation et ma pensée elle-même était très limitée. Pour autant, j’étais complètement lucide de cette « déchéance ». Heureusement, le médicament avait également pour effet de m’enlever toute émotion et sensation, je ne ressentais ni tristesse, ni joie, ni peur, ni sommeil, ni faim. Ce qui ne m’empêchait pas de voir l’avenir en noir. Comment imaginer vivre dans cet état alors que le fait même de me montrer dans la rue était humiliant ?

Le manque de préparation à la sortie

Si le psychiatre qui me suivait à l’hôpital V avait pris le soin de faire une demande d’admission au Centre Lyonnais de Psychatrie Ambulatoire, c’est moi qui ai dû suivre personnellement la prise en charge de mon dossier.

Ni lui, ni l’équipe infirmière, ni le secrétariat n’étaient disponibles pour le faire pendant la fin de mon séjour.

Personne ne s’est inquiété de savoir quelle était ma situation sociale et personnelle à ma sortie de l’hôpital (condition de reprise d’activité professionnelle, situation conjugale, logement). La question de ma reprise d’activité, étant données les responsabilités que j’occupe, et la charge mentale que cela demande méritait pourtant de se poser. Mais finalement je suis soulagée que l’hôpital ne s’en soit pas mêlé, étant donné les diagnostics posés. Qui sait l’orientation qu’aurait pris ma vie professionnelle ?

L’équipe était, par ailleurs, informée que mon conjoint m’avait quittée. Le médecin a nié la réalité en disant que ça n’était pas le moment de se séparer. C’était pourtant bel et bien acté.

Question : Comment peut-on laisser une personne sortir sans préparation sachant que le risque suicidaire est fortement augmenté suite à une hospitalisation psychiatrique ?

En synthèse

En trois mois et demi d’hospitalisation, je suis passée d’un état anxio-dépressif (selon la mention sur mon arrêt de travail) traité par un antidépresseur et un anxiolytique à un état chronique de bipolarité de type 1 avec état mixte traité par 3 puis 2 neuroleptiques (le 3ème neuroleptique ayant été arrêté par le psychiatre de la clinique L), un antidépresseur, un anxiolytique et un somnifère, développant par effet secondaire de l’abilify, un syndrome parkinsonien fortement invalidant.

Question : Comment peut-on qualifier ce parcours de parcours de soin ?

Epilogue

Cette expérience traumatisante marquera durablement ma vie. Néanmoins, après être sortie de l’hôpital, j’ai repris contact avec mes ressources grâce à plusieurs points d’appui dont je développerai les principaux :

J’ai été accueillie, dans les premières semaines qui ont suivi mon hospitalisation, par une amie et sa famille qui m’ont témoigné et exprimé leur attachement inconditionnel dans un cadre affectueux, bienveillant et sécurisant.

J’ai été admise au Centre Lyonnais de Psychiatrie Ambulatoire où enfin on a pris soin de moi. Le médecin y prescrit des ateliers et non des médicaments. Celui qui officiait à mon entrée a tout de suite relativisé le diagnostic en m’expliquant qu’un diagnostic était très subjectif. Ce qui lui importait était donc mon état clinique et la manière dont je me sentais. J’ai eu affaire à une personne autant qu’à un médecin. Un médecin qui a immédiatement identifié les effets extra- pyramidaux de l’abilify et agi efficacement pour que ses effets disparaissent. Une personne sensible qui a exprimé son empathie vis-à-vis de mon état, souligné mes ressources, valorisé ma volonté à avancer et surtout qui m’a fait confiance. Rien ne vaut quelqu’un qui fait confiance pour reprendre confiance en soi. Les ateliers qui m’ont été prescris depuis le mois d’août sont tous de très grande qualité. J’y ai rencontré des personnes (soignants et patients) d’une authenticité rare. J’y ai pleuré, j’y ai ri. J’y ai chanté, dansé, respiré, écouté, parlé, réfléchi, découvert des thérapies nouvelles et complémentaires de celles que je pratiquais.

J’ai repris le suivi thérapeutique avec mon médecin psychiatre libéral qui a de nouveau infirmé le diagnostic de bipolarité, arrêté tous les traitements progressivement, et avec lequel je continue un travail centré sur l’analyse de mes névroses et des traumatismes subis à l’hôpital.

J’ai repris mon activité professionnelle rapidement. D’abord en temps partiel thérapeutique et progressivement à plein temps. Le TPT m’a permis de me remettre de mon hospitalisation et de me soigner avec une disponibilité et donc une profondeur inégalée tout en exerçant une activité qui me nourrit affectivement, intellectuellement et à travers laquelle je me sens utile et compétente.

J’ai développé un regard critique sur la psychiatrie et ses dernières évolutions en prenant le temps de me documenter, de rencontrer une association administrée par et pour les usagers, (Humapsy), d’échanger avec des médecins et des soignants, de participer à des évènements organisés par des institutions ou des collectifs informels. Je me suis rendue compte de plusieurs choses :

Les médecins des services hospitaliers sont soumis à une autorité qui impose des protocoles, décide des niveaux et orientations budgétaires (médicament et plateau technique versus personnel soignant), ne protège pas les médecins sur la question du risque suicidaire (peines avec sursis encourues par des médecins suite à des suicides dont ils sont tenus responsables.). Ce contexte influe très fortement sur la relation aux patients, donc la qualité des soins.

Les enjeux financiers en santé mentale sont importants : niveau des dépenses de la sécurité sociale, impact des arrêts maladies sur la compétitivité des entreprises, marché de l’industrie pharmaceutique, marché de la recherche neuroscientifique, marché des équipements neurotechnologiques. Ces enjeux prennent le pas sur l’intérêt de l’individu.

Les neurosciences ont tendance à dominer le champ de la pensée au détriment des sciences humaines et notamment de la psychanalyse. Ainsi la thérapie institutionnelle, fondée à la fin de la seconde guerre mondiale, reste peu diffusée. Elle rend pourtant le patient acteur de ses soins comme le préconise les politiques publiques en santé mentale actuellement.

Nous, les « usagers de la psychiatrie » sommes mal représentés si bien que l’UNAFAM parle à notre place. Or, nous avons parfois besoin de nous émanciper de notre entourage et, plus particulièrement, de notre famille pour aller mieux. Et pour aller plus loin, cela peut arranger notre famille que la cause de notre mal-être soit biologique.

Malgré ce contexte, il existe des lieux, des professionnels et tout un ensemble de personnes engagés, créatifs, intelligents, généreux, sensibles, qui permettent de se relever. J’ai eu la chance d’en rencontrer et je peux dire aujourd’hui que cette crise existentielle a finalement été l’occasion de continuer ma vie de manière plus lucide et authentique.

A., une citoyenne

A Lyon, le 06/04/19

Pratiques n° 85 / article de F. Bretel

Dossier : « Réhumaniser le soin en psychiatrie et ailleurs… »

Comment sortir de ce carcan ?

Mon chemin de psychiatre m’a amené à ce constat amer : les établissements de santé sont devenus des carcans, contraignant toujours plus la créativité du soin. Nul n’échappe à la double autorité de l’Agence régionale de santé, ARS (qui réduit les moyens) et de la Haute autorité de santé, HAS (qui impose les normes). Dès lors, comment en sortir ?…

Comment j’ai ouvert les yeux

Je me croyais « lancé sur des rails » pour de bon… Issu de « bonne famille », parcours scolaire puis universitaire « sans faute ». « Sans faute » ? Mais pas sans souffrance. Il m’aura bien fallu le reconnaître ! Et d’ailleurs, ce vocabulaire, je ne l’utilise plus depuis que m’est apparu qu’il ne s’agissait pas de moi, mais bien de mon conditionnement de classe « petit bourgeois ». En réalité, la folie habitait ma famille et nombre de ses membres en sont, hélas, tombés malades. Certains en sont morts. Ce sont les miens depuis tout petit. Pour ainsi dire, la folie m’est « familière ». Ce qu’on nomme « maladie mentale » aussi. Et, déjà enfant, il m’apparaissait vaguement que le « maladif » se logeait quelque part dans la relation à lautre.

Jai connu l’hôpital psychiatrique bien avant de devenir, moi-même, psychiatre. Dabord en simple visiteur familial. Je sortais à peine de l’adolescence. Et je me souviens de la première représentation que je m’en suis faite : un lieu lugubre et froid, sale et puant, fermé comme une prison ; un lieu qui respire l’ennui ; un lieu où la souffrance, palpable, transparaît, malgré la camisole chimique parant indistinctement les malades qui hantent les couloirs, comme des fantômes désincarnés. La parole semblait éteinte. La vie aussi. Une pauvreté de la conversation, quelques invectives stéréotypées exprimant un besoin : « Taurais pas une clope ? ». Bref, le dernier des endroits où je désirerais me réfugier si d’aventure je me retrouvais à mon tour dans une telle détresse (car je ne me suis jamais senti totalement à labri dune telle éventualité).

Ensuite, j’y suis retourné en infirmier de nuit remplaçant, filon que j’avais trouvé du temps de mes études de médecine à la capitale, afin de m’assurer quelques revenus supplémentaires dans ma vie d’étudiant. Je me souviens que j’étais, en tant qu’intérimaire, affecté au « pool » de remplacement des soignants manquants dans les services. D’ailleurs, il y avait des soignants régulièrement en poste sur ce « pool bouche-trou », si bien que jatterrissais à chaque vacation dans le service dont personne ne voulait, celui des « polys » (comprendre : « polyhandicapés »), un usage langagier qui en dit long sur le mépris avec lequel étaient traités les patients qui y séjournaient. Les tâches consistaient essentiellement à administrer des sédatifs, attacher la plupart des hospitalisés à leurs barreaux de lit la nuit, les empêcher de s’automutiler, et plus ou moins d’assurer leur propreté et leur alimentation. Certainement pas leur dignité. On m’avait bien précisé que nul n’était besoin de parler avec eux, ils n’y entendaient de toute façon pas grand-chose…

Tout cela ne m’a pourtant pas découragé de devenir interne en psychiatrie quelques années plus tard. C’est ainsi que je suis arrivé au Centre hospitalier du Rouvray, près de Rouen, à lâge de 24 ans. Déçu de ne pas y avoir trouvé de réel tutorat dans l’apprentissage de mon métier, notamment lors de mes premiers pas en tant que médecin, j’y ai en revanche très rapidement appris à répondre à ce qu’on attendait de moi, à savoir la prescription médicamenteuse et les décisions liées aux hospitalisations. Les soignants m’ont enseigné la prescription des psychotropes d’urgence, et j’ai compris qu’on pouvait « tenir » un service avec quelques molécules bien choisies, qui se comptent sur les doigts d’une main. L’industrie pharmaceutique s’est « occupée » du reste de l’« enseignement », soit directement, soit par l’intermédiaire de mes aînés. Lennui, pour moi, était que les patients se montraient nombreux à refuser de se plier à la prescription médicale et là, il me fallait puiser des trésors d’arguments pour les convaincre de la suivre, ou alors pour convaincre le praticien responsable de modifier sa prescription. Comme il était souvent absent du service, étant par ailleurs largement occupé dans les structures extrahospitalières, je me risquais souvent à en prendre l’initiative, dans un sens qui soit plus « acceptable » pour le patient.

Au sortir de mon internat, quatre ans plus tard, je savais reconnaître les syndromes décrits dans les manuels de psychiatrie, je savais établir une stratégie thérapeutique médicamenteuse poussée et conforme à la médecine basée sur l’évidence des preuves scientifiques, je savais prendre toutes les décisions relatives aux conditions d’hospitalisation conformément à la législation en vigueur. Pourtant, je ne connaissais encore rien de mon métier, que j’associe aujourd’hui à des notions comme la « relation à lautre », la « clinique du sujet », le « traitement par la parole », l’ « analyse de sa propre pratique », la « critique politique »…

Puis, à force d’écouter les patients, je me suis rendu compte que je ne savais pas répondre à leurs peurs, à leurs doutes, à leurs besoins singuliers, et que tout restait à inventer pour moi. Ne pouvant m’appuyer sur l’enseignement médical reçu, j’ai forgé ma pratique « à tâtons », plus ou moins maladroitement, toujours soutenu par la patience bienveillante des malades et la camaraderie trouvée le plus souvent auprès des soignants. Parfois auprès de mes pairs. Puis de moins en moins. Beaucoup ont renoncé à écouter « leurs » patients, lassés par un ordre gestionnaire qui les contraint à se contenter de n’entendre que d’une oreille leur souffrance.

Pour en avoir personnellement fait les frais, à travers les responsabilités institutionnelles qui m’ont été confiées, j’ai progressivement ouvert les yeux sur cet ordre autoritaire, solidement enraciné à lhôpital, soutenu par l’administration tutélaire qu’est l’ARS. Un ordre gestionnaire dont le seul réel objectif est la réduction des dépenses, au mépris du soin. Un ordre qui fonctionne avec la complicité zélée de certains médecins, déterminés à sélever dans la hiérarchie hospitalière et accroître leur champ d’influence. Précisément ceux-là mêmes auprès de qui j’ai commencé ma carrière hospitalière et qui, des années plus tard, m’ont chassé de l’hôpital, exaspérés par ma désobéissance croissante à leur égard. Je me rendais coupable de lèse-majesté, semblait-il.

Nayant alors pu me résoudre à une pratique libérale de ville, j’ai trouvé refuge dans le privé, comme médecin salarié. Or, j’y ai découvert un véritable marché du « soin psy », parfaitement conforme aux tendances à la mode, au détriment de la réflexion clinique. Mais surtout, c’est là que jai réalisé comment l’idéologie de la « démarche qualité » dévitalise le soin. On contraint les forces vives à sattarder sur l’accessoire, à nourrir la machine informatique qui nous surveille par la même occasion, en en délaissant complètement le sens du soin. L’enjeu étant de se mettre en conformité avec les attentes de l’HAS, qui ne tarderait pas à nous envoyer ses « experts-visiteurs » pour contrôler notre degré dobéissance, en vue de la certification de notre établissement. Les experts ne s’en cachent d’ailleurs pas : « lobjectif est de vous approprier le langage de l’HAS ». Ce langage, issu du monde de l’entreprise, vide de sens et qui, opérant comme un poison, anéantit toute pensée critique : « projet », « pilote », « processus », « cartographie des risques » et autre « évaluation des pratiques professionnelles »…

Enfin, plus récemment dans mon cheminement, et après tous ces constats douloureux, j’ai réalisé qu’à différents niveaux de la hiérarchie des organisations dénoncées ici, les personnes en poste, sans vraiment se l’avouer, subissent souvent dans l’exercice de leur fonction souffrance et culpabilité. Et pour cause, leur éthique est attaquée, comme l’est leur savoir-faire, ce qui les « qualifie ». Certains résistent, comme ils peuvent, parfois par petites touches. D’autres, trop nombreux, restent englués dans la résignation, plus rarement collaborent. Je me situe dans la première catégorie.

Vers une délivrance ?

Javoue que j’en ai ressenti une forte amertume dans mes débuts et que le coup de la désillusion a porté. Jen étais venu à me dire qu’il ne m’était plus possible d’exercer mon métier dans un quelconque établissement et à envisager, la mort dans l’âme, ma reconversion professionnelle. Puis je me suis pris à rêver à un nouveau modèle de soins psychiatriques : un modèle coopératif.

Lidée est restée latente pendant un long moment, puis, soudainement, a ressurgi un récent matin en buvant mon café, à la lecture d’un encart dans le dernier hors-série du journal Politis (n° 69) intitulé « Économie sociale : le nouvel élan solidaire ». Parmi un certain nombre d’initiatives de coopération citoyenne, y figurait celle-ci : une société coopérative de soins, le centre de santé Richerand, première du genre sur le territoire français, venait d’ouvrir ses portes à Paris.

Métait-il alors à nouveau permis de rêver ? Si une telle initiative avait pu voir le jour, qu’est-ce qui empêchait de créer une forme de coopérative psychiatrique ? Bercé par cet espoir, je me suis laissé aller à imaginer une institution de soins qui, ne rentrant pas dans la définition d’un « établissement de santé », pourrait ainsi échapper au double contrôle en tenailles de l’ARS et de la HAS. En effet, l’ARS contrôle les financements des établissements publics de santé, dans une logique de réduction des coûts, mais également les autorisations d’implantation des établissements privés sur le principe de l’offre de marché public, selon les besoins qu’elle aura elle-même identifiés. Quant à lHAS, elle impose des normes de plus en plus contraignantes aux établissements publics comme privés, via des certifications par découpage de l’activité en « processus ».

Ainsi donc se dessine une voie d’issue de ce carcan mortifère. Après tout, j’ai rencontré de nombreux soignants engagés dans leur pratique clinique, souffrant d’une perte de sens de l’exercice de leur métier, comme j’ai rencontré de nombreux patients, souffrant de ne pas être écoutés, voire d’être rejetés ou abandonnés. Dès lors, il suffirait de proposer à tout ce petit monde de se retrouver au sein d’une institution respectant l’humain et sa parole, une institution émancipatrice de l’individu, quel que soit son statut au sein de la coopérative (salarié, bénéficiaire ou associé). Cette institution autogérée ignorerait toute velléité de profit financier. Il s’agirait de construire une gouvernance totalement démocratique, qui inclurait une réelle instance décisionnaire des bénéficiaires, ainsi qu’un financement transparent orienté vers l’équilibre entre les dépenses et les recettes. Les éventuels bénéfices seraient réinjectés en totalité dans les projets de la coopérative (comme c’est le cas au sein de la coopérative Richerand). Les salaires seraient encadrés pour tendre vers la meilleure équité possible. Or, le statut de société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), statut existant depuis 2001 (sur lequel s’est fondée la coopérative Richerand), permet de répondre à de telles exigences. Et une ordonnance législative de janvier 2018 autoriserait désormais une SCIC à gérer un centre de santé non lucratif.

Jimagine, au sein de cette coopérative, l’articulation harmonieuse d’un centre de consultations et d’un centre socioculturel. Toute forme d’activité collective y serait basée sur le principe d’émancipation des individus. Ceci pourrait du reste être précisé dans une charte commune.

Pour cela, il faudrait à la fois implanter :

Des espaces de parole confidentiels sous forme de bureaux de consultation, où les patients seraient individuellement accueillis par des professionnels, en fonction de leurs besoins : psychiatres, psychologues, infirmier(e)s, travailleurs sociaux et médecins généralistes…

Des espaces de réflexion dont, entre autres, des réunions supervisées sur les pratiques de soin ainsi que des groupes de réflexion sur diverses thématiques sociétales, (réflexion alimentée par la mise à disposition d’une bibliographie construite collectivement).

Des espaces d’activité permettant de promouvoir les échanges relationnels au sein de pratiques collectives comme les arts (musique, arts plastiques, vidéo/cinéma, écriture, théâtre, danse…), mais aussi l’éducation populaire, en lien avec un réseau d’intervenants non soignants.

Des espaces pour la réalisation de projets collectifs à partir d’initiatives plus ou moins individuelles.

Des espaces collectifs de détente pour soigner la convivialité du lieu.

Un restaurant coopératif et bio en lien avec des associations (type AMAP, restaurants solidaires, associations d’aides aux réfugiés…) qui favoriserait l’ouverture sur le grand public pour parachever l’ensemble.

Ce centre devrait s’implanter au cœur de la cité, pour en faciliter l’accès et se montrer aux yeux de tous comme un modèle citoyen daccueil et de traitement humanistes de la folie. Et aussi rappeler haut et fort que la psychiatrie, comme le « vivre ensemble », n’est pas une science, mais bien un art. Mais assez rêvé dans mon coin, l’heure est désormais à la réflexion collective, car un tel projet ne peut émaner que de cette énergie solidaire. Vers une révolution culturelle en psychiatrie.

Fethi Bretel, psychiatre